AU FIL DES HOMELIES

Photos

QUAND DIEU FONDE SON ROYAUME

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (16 avril 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'à la fin". Et après avoir fait le geste de cet amour qui va jusqu'à la fin, Il se contenta de dire : "Je vous ai donné l'exemple pour que vous fassiez comme Moi".

Je voudrais vous poser ce soir une question insolite au moment où nous entrons dans le mystère de ce dernier repas du Seigneur : "D'où naissent les royaumes, comment se forment les empires, comment se constituent les nations ?" Certains théoriciens ont répondu par le "droit de la lance", le droit des guer­riers qui dominent sur les autres. D'autres ont pensé : à cause d'une sorte de légitimation d'une famille qui, à force de régner, finit par être reconnue. D'autres enfin plus modernes ont expliqué cela par un contrat social, comme si tous les individus d'une cité ou d'une nation consentaient librement à assumer les uns vis-à-vis des autres un certain nombre de droits et de devoirs afin de pouvoir vivre ensemble. En réalité toutes ces théo­ries ne nous avancent pas beaucoup et nous ne savons pas grand-chose des raisons pour lesquelles les hom­mes vivent en sociétés, en cités, en nations, en états. Tout ce que nous savons c'est que cela facilite la vie, les échanges, la vitalité des communautés, mais en réalité pourquoi et comment se fondent toutes les sociétés humaines, c'est un mystère presque impéné­trable.

Si je vous pose cette question éminemment politique, c'est pour nous introduire au mystère de la fête que nous célébrons ce soir. Car, lorsque Jésus se trouve ce soir avec ses douze disciples, j'allais dire ces douze rescapés de trois ans de vie publique et de prédication, ces douze braves gens sur lesquels Il ne peut pas compter tout à fait puisqu'il y en a un qui va dans quelques instants le livrer, et que les autres file­ront "à l'anglaise", lorsque Jésus se retrouve avec cette petite poignée de douze hommes autour de Lui, Il y reconnaît le point de départ de son Église. Et d'une certaine manière lorsque Jésus est en face de ces douze hommes, il a devant Lui le résultat de son la­beur :Il a semé la parole, Il a annoncé à temps et à contre-temps la Bonne Nouvelle du salut. Et, ce soir, c'est tout ce qui Lui reste : une petite poignée de douze "bonshommes" dont on ne peut pas mettre en doute la bonne volonté, mais sur lesquels on ne compterait pas a priori pour en faire un conseil des ministres.

Ainsi donc, Jésus sait qu'Il va vers la mort et il se trouve devant la tâche immense pour laquelle Il est venu, la mission de planter le Royaume de Dieu sur la terre. Et Il n'a que ces douze personnes, des fidèles qui l'ont suivi jusqu'à maintenant, et, semble-t-il, avec certaines illusions. Et donc, si l'on peut dire, il faut que ce soir-là dans l'urgence et l'improvisation, Jésus fonde ce pour quoi Il est venu. Il y a, je crois, quelque chose de dramatique dans ce moment-là, c'est à la fois la conscience et la mesure d'un immense échec, tout ce qu'Il a essayé, tout ce qu'Il a prêché avait d'abord soulevé les foules qui l'avaient suivi dans un enthousiasme populaire dont il avait été le bénéficiaire. Maintenant, brusquement, une dégringolade, une débandade : la plupart de ses amis le quittent et Jésus sait fort bien à quoi s'en tenir dans les heures qui vont suivre. Et pourtant, Il a été envoyé pour cette tâche, Il a été envoyé pour planter le Royaume de Dieu sur la terre. Il ne peut pas nous quitter, sous peine de faillir à sa mission, sans nous laisser son testament, Il ne peut pas partir la cons­cience tranquille, si c'est le mot qui convient, sans avoir réellement enraciné au cœur de ce monde le Royaume, sans avoir réalisé la mission pour laquelle Il a été envoyé.

La racine, l'essentiel de cette mission, c'est ce qui se passera le lendemain lorsqu'Il acceptera, sur la croix, de donner sa vie pour rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés. La réalité du Royaume que nous sommes n'a pas d'autre consistance et d'autre fondement que ce geste par lequel Jésus, Fils de Dieu, a donné sa vie pour nous. Le mystère même du Royaume, c'est l'acte par lequel Jésus dans sa volonté humaine, dans son cœur humain, dans sa chair d'homme, a planté l'absolu de l'amour de Dieu pour les hommes et en a fait la source du salut pour chacun d'entre nous. C'est le cœur de la foi : " pour nous, les hommes et pour notre salut, il a souffert la Passion, il a été crucifié, Il est mort, il a été enseveli, Il est res­suscité d'entre les morts". C'est la réalité sur laquelle tout repose. Sur quoi repose donc cette société nou­velle qui est l'Église, sur quoi repose ce Royaume, ce peuple nouveau qu'il a pour mission de fonder ? Uni­quement sur la mort d'un homme, uniquement sur le geste de liberté par lequel Il a consenti, au plus intime de Lui-même, de donner sa vie pour le monde.

Mais Jésus sait que tout acte humain, tout geste humain si grand soit-il, s'il ne s'inscrit pas dans des signes, dans une mémoire, s'il ne s'inscrit pas dans des institutions, dans une manière d'être, de former et de constituer un peuple, cet acte risque d'être à jamais irrémédiablement perdu dans l'oubli de l'histoire. Et c'est pourquoi ce soir nous célébrons les deux signes majeurs du Royaume nouveau, inauguré par la Pâque de Jésus. Il n'y a pas de société humaine sans signes par lesquels les individus se reconnaissent dans une culture commune, dans une civilisation commune, dans des traditions communes, dans des comporte­ments communs. Il n'y aurait pas d'Église, il n'y aurait pas de peuple de Dieu, il n'y aurait pas cette société véritable qu'est l'Église, Royaume de Dieu, si le Christ, au moment même où il accomplissait le don de soi, ne nous avait pas donné les signes qui per­mettent à ce don d'exister et d'être efficace encore aujourd'hui parmi nous.

Même si le Christ par impossible, avait donné sa vie sur la croix, sans nous donner les signes qui nous permettent ce soir de nous retrouver devant ce mystère du Fils de Dieu livré pour nous, l'humanité serait restée comme un troupeau de brebis sans pas­teur, nous serions errants, dispersés et cherchant Celui que nous ne pourrions pas trouver car nous n'aurions pas de moyens d'accès pour le rencontrer. Et précisé­ment ce soir, au moment même où Il nous quitte, au moment même où Il passe de ce monde à son Père, Jésus invente et improvise les deux gestes qui vont fonder toute la vie de l'Église et l'existence du Royaume de Dieu tel qu'Il commence à se développer sur la terre. Au moment même où il s'en va, Jésus fait deux gestes, deux signes qui seront, lorsqu'ils seront rappelés, accomplis en son Nom au milieu d'une as­semblée, porteurs et réalisateurs de sa présence et de son salut. Et ces deux gestes, c'est, d'une part, le la­vement des pieds et, d'autre part, l'eucharistie.

"Je vous ai donné l'exemple afin que vous fas­siez comme Je l'ai fait". Qu'est-ce à dire sinon que, désormais, le seul signe où l'Église se reconnaîtra comme Église, c'est le service par lequel des frères seront aux pieds de leurs frères pour les accueillir ? C'était, en effet, le sens du lavement des pieds dans les traditions de l'Orient ancien. Laver les pieds, c'est se mettre aux pieds de quelqu'un pour l'accueillir dans sa maison, dans son cœur, selon les traditions de l'hospitalité. L'Église est-elle autre chose que ce lieu où chacun d'entre nous accueille son frère au nom de Jésus-Christ ? Celui qui accueille, c'est Jésus-Christ et Celui qui est accueilli c'est encore le Christ Lui-même, laver les pieds des disciples pour donner l'exemple, c'est ainsi que le Christ, à ce moment-là et dans ce signe-là, fonde la réalité même de son Église, de son peuple : il lui donne non pas une constitution, ni une armée, ni des chefs, mais Il lui donne la grâce d'être un peuple d'hommes et de femmes, serviteurs les uns des autres et serviteurs de tous ceux qui cher­chent et qui désirent accueillir le salut de Dieu.

Ce soir, nous sommes encore ce même peuple à vingt siècles de distance, héritiers d'une histoire sans doute remuée par beaucoup de péchés, d'infidélités, de trahisons, mais nous sommes encore en vérité un peuple qui a gardé son identité, puisque chacun d'en­tre nous, par grâce, est capable de faire comme le Christ : se mettre aux pieds de son frère et de lui laver les pieds. Et c'est pour cela que l'Église mérite encore d'exister aujourd'hui. C'est le seul critère sur lequel aujourd'hui encore on peut la juger. Mais ce seul geste n'aurait pas suffi, car on aurait pu croire, d'une ma­nière ou d'une autre, qu'une assemblée se constituait pour elle-même et par elle-même comme un peuple de serviteurs parce que chacun aurait décidé par sa seule volonté de servir les autres. Dans ce cas, vous le comprenez, le service ne serait pas une grâce, il serait une performance, le fruit du seul vouloir humain, une institution ou un savoir-vivre, mais il ne serait pas un don. Accueillir l'autre ne serait pas la mise à disposi­tion gracieuse de soi-même à l'autre, mais simplement une manière d'organiser la vie pour qu'elle soit sup­portable. Précisément, c'est la raison pour laquelle le Seigneur a institué l'autre geste, le geste de l'eucharis­tie. Car lorsque nous recevons le corps et le sang du Seigneur, cela nous rappelle l'origine et la source de tout acte que nous posons pour servir nos frères. Ce n'est pas par nous-mêmes que nous sommes capables de nous mettre aux pieds de nos frères pour leur laver les pieds. Ce n'est pas par nous-mêmes que nous pou­vons, dans une générosité et une spontanéité purement philanthropiques, manifester notre capacité d'accueil. C'est par grâce, par don, par la puissance de Celui qui, le premier, s'est mis à nos pieds. Et c'est précisément le sens du corps livré, du sang versé : Lui, le Christ, le Fils de Dieu, dans son corps, dans son sang, dans tout son être d'homme livré comme serviteur à nos pieds se manifeste ainsi à nous comme la source person­nelle de tout service et de toute charité.

Comment donc est-il le Seigneur et le maî­tre ? Comment donc est-il la source de toute charité ? En se mettant à genoux aux pieds de chacun d'entre nous. Et si nous pouvons, dans la mesure où nous acceptons par notre liberté d'obéir à la parole et au commandement nouveau du Seigneur, servir nos frè­res et les accueillir dans l'hospitalité de notre charité, ce n'est pas par nous-mêmes que nous le pouvons, mais c'est par Celui qui a versé son corps et son sang pour nous. Frères et sœurs, voilà ce que nous célé­brons ce soir d'une certaine manière, c'est la fête de l'Église. Et c'est normal que nous fêtions l'Epouse puisque demain, nous fêterons l'Epoux. Nous fêtons cette nuptialité profonde, cette capacité que Dieu a mis en nous, par notre baptême, par la puissance de sa grâce et de son amour, d'être les signes, les sacre­ments d'un Dieu qui se fait le Serviteur et le plus humble de tous pour accueillir chacun de nous, cha­cun de nos frères dans l'immensité de son amour.

Dans quelques instants je vais laver les pieds d'un certain nombre de mes frères, soit des frères de la communauté monastique, soit des frères de notre communauté paroissiale. A travers ce geste, c'est les pieds de chacun d'entre vous que je lave, je fais qu'ac­complir la Parole du Seigneur, et je nous rappelle à tous que nous n'avons pas d'autre raison d'exister que d'être serviteurs de nos frères, serviteurs de ce monde pour qu'il grandisse et qu'il trouve sa véritable figure de Royaume et de peuple de Dieu. Ensuite, je pren­drai le pain et la coupe et à travers ce geste, ce n'est pas par moi-même que je consacrerai le pain et le vin en vertu de je ne sais quel pouvoir : par là, je vous rappellerai que le seul qui peut faire de ce pain la source de tout service et de toute charité et de ce vin la source de tout don de soi et de toute grâce, c'est le Christ Lui-même et Lui seul, Lui qui, au moment même où il allait passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'à la fin.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public