AU FIL DES HOMELIES

Photos

LES DEUX AMOURS DE DIEU

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année B (31 mars 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


 

Saint Gilles du Gard : Le lavement des pieds 
L'histoire de Dieu comporte deux amours. Le premier date du début de la création de ce monde, et il comporte un risque énorme que Dieu a voulu courir : "l'homme pouvant dire non". Pourtant du fond de son cœur et de sa Trinité, le Seigneur a placé l'homme dans un jardin avec cette idée folle que l'homme ferait fructifier ce jardin, qu'il s'y multiplierait et qu'ainsi, marchant doucement dans sa vie, transformant de ses mains le monde qui lui avait été confié, il reviendrait comme on revient vers son Père qu'on n'a jamais oublié, que l'on continue à contempler. Et Dieu à l'avance se réjouissait dans son cœur de voir cette création qu'Il avait faite en face de Lui, libre, revenir d'un pas décidé, prononcer ce oui du profond de son cœur, dire : "Père, nous te reconnaissons comme notre créateur, tu y es présent, nous te saisissons partout, nous pressentons ta présence, elle transfigure déjà ce monde que nous ramenons à toi". Le premier amour de Dieu avait voulu jeter dans cette création une créature libre, périssable, mais à son image afin que, du fin fond de son amour, l'homme apprenne à dire "oui", à dire : "je viens vers toi", à dire : "je ramène à toi ce monde, je vais le travailler, je vais le transformer, avec ton Esprit je vais comme le transfigurer, et tous, animaux, végétaux, océans et tous les cieux éclateront de splendeur et chanteront ta gloire et enfin nous serons comme réunis et nous ne ferons plus qu'un avec toi".

       Le premier amour de Dieu, c'est cette idée un peu folle que l'homme pourrait dire, sans problème, "oui". Mais il comportait ce risque que l'homme choisisse l'autre chemin, celui qui s'éloigne de Dieu, celui qui désire vivre sans Lui, qui puisse prononcer ce mot terrible : "non je n'ai pas besoin de Toi". Alors Dieu se promène et rentre dans ce jardin et dit : "Mais Adam, où es-tu ? qu'as-tu fait de mon amour ? où est ton cœur ? Je n'entends plus rien. Où es-tu ? Je n'entends plus ton pas venir vers moi, est-ce que tu entends encore ma voix? où est-ce que tu es sourd ? pourquoi te caches-tu ? Qu'as-tu fait de cette première rencontre si heureuse? Moi qui t'avais modelé, pourquoi te révoltes-tu contre moi ? alors que tu viens entièrement de moi et tu n'es rien sans moi"?

       Le premier amour de Dieu ouvre le cœur de Dieu à une blessure inguérissable. Et Dieu se retrouve comme seul, Il aurait pu achever là sa mission, s'en désintéresser, laisser le monde aller jusqu'à sa fin sans s'en préoccuper. Mais Il a voulu aller jusqu'au bout, comme mû par cette fatalité d'amour qui était dans son cœur, de vouloir quand même que l'homme réapprenne la vie doucement comme on apprend à un enfant à marcher. Mais ce n'est plus un cœur glorieux, confiant qui parle à l'homme, mais un cœur blessé, un cœur tourmenté, pire encore ce n'est plus ce visage serein de Dieu qui se présente à nous, mais un visage défiguré par la tristesse, par la déception, par la colère. Et puis progressivement dans ce second amour, cette colère descendra en miséricorde : "S'il ne veut pas venir à moi, c'est moi qui irai à lui. Et je choisirai un autre lieu pour lui parler, un lieu plus intime à lui que sa propre intimité. Non plus la gloire que j'avais laissée à travers la création, mais Je prendrai sa chair, Je vais prendre son corps comme nouveau lieu possible de dialogue entre lui et moi. Puisqu'il ne m'entend plus, c'est moi qui irai au-dedans de lui afin que, de nouveau, son cœur puisse me redécouvrir, et m'entendre."

       Du premier amour qui s'appelait la création, Dieu passe au second amour qui s'appelle l'Incarnation. "Et le Verbe s'est fait chair et Il a habité parmi les hommes", Il est descendu du ciel, Il est venu parmi nous marcher, prendre cette vie, l'endosser jusqu'à la fin, assumer ce que l'homme assume, assumer même le "non" que l'homme avait commencé à proférer contre Dieu, et Il l'a fait jusqu au bout, Il l'a fait afin que, du plus intime, sans rien contraindre, en laissant cette chose terrible qui s'appelle la liberté, sans l'abîmer. Mais Il est venu comme déposer doucement au fond de la chair humaine une autre réalité. Ce que nous fêtons ce soir, en cette eucharistie solennelle du jeudi saint, c'est la fête du second amour de Dieu, de cet amour qui s'incarne, qui prend chair et qui a comme prétention celle de venir mêler son propre corps de Dieu incarné à notre corps, de faire couler son sang dans notre sang pour que, de nouveau le dialogue puisse se renouer.

       Alors recommence une autre histoire plus douloureuse, plus longue, une histoire non plus d'une parole, d'un échange, d'un dialogue entre Dieu et Adam, mais d'une chair à chair, d'un contact, d'un toucher. Combien de fois saint Jean parlera, dans son évangile, de celui qu'ils ont touché, comme si ce toucher avait ébranlé avant même que la conscience n'ait pris acte, la chair même de l'homme, de ces hommes qui ont suivi Jésus, comme si aller jusqu'au bout consistait justement à se faire nourriture pour que cette propre chair de Dieu qui sera transfigurée, ressuscitée, commence à ensemencer doucement notre chair à nous, comme par contact, notre résurrection aujourd'hui qui est commencée. Ce que nous fêtons lorsque nous allons communier à cette Eucharistie, c'est ce toucher, ce contact de chair à chair entre ce Christ blessé, entre ce cœur blessé de Dieu qui a pris chair, et notre chair qui apprend tout doucement à revenir vers Lui. Il est passé par ce chemin, le plus bas possible, Il est passé par ce dialogue le plus intime possible comme un murmure afin de nous réapprendre le chemin à suivre.

       Alors, frères et sœurs, si nous venons fêter ensemble le corps et le sang du Christ, comme ces retrouvailles entre l'homme et Dieu, comme ce nouvel amour fêté, proclamé, c'est que Dieu est resté fidèle. Et, de fait, c'est grâce à son Fils que nous pouvons revenir à Lui. Car le Fils incarne pour nous le seul qui est resté fidèle, ce témoin, ce garant, cet Amen intérieur. En lui ce dialogue existait entre le Père et l'homme. En lui étaient nouées si fortement humanité et divinité autrefois séparées. Il est resté tout seul, isolé au milieu de la haine des hommes, percé des péchés des hommes, pour dire :"Je suis à moi seul le projet réussi de Dieu", pour dire : "Je vais rouvrir définitivement la porte des retrouvailles de Dieu et ma chair que je vous donne à manger et à boire, c'est celle qui vous donnera la vie éternelle, car j'en ouvre définitivement la porte".

       Fêter l'eucharistie, en ce jour, c'est fêter notre nourriture, celle dont nous avons oublié la saveur, car non seulement nous avons péché, mais nous avons oublié aussi le goût du ciel. Souvent lorsque nous parlons de ciel, nous tentons de projeter en avant un bonheur que nous connaissons sur terre, un peu plus pieux, un peu plus sage. Or il ne s'agit pas de cela. Il y avait enfoui dans le cœur de l'homme un autre désir plus démesuré qui embrasse tout le ciel entier et que ce corps et ce sang du Christ viennent comme réveiller, viennent comme remettre à flot.

       Frères et sœurs, lorsque vous tiendrez dans vos mains Celui qui a tenu le ciel et la terre, lorsque vous pourrez toucher ce corps et ce sang du Christ et que, de nouveau, nous ferons comme un parce que nous tenons tous ce même Dieu et cette même chair, de nouveau rassemblés même pour un instant, de nouveau formant cette humanité docile, aimante, amoureuse qui répond pour cette fois "oui". Alors laissez-vous toucher comme les apôtres se sont laissé toucher. Acceptons d'être totalement dépaysés : cette table n'est plus une table. Dieu n'est plus Dieu puisqu'il est aux pieds de l'homme. L'eucharistie, quel étrange repas que de manger son Dieu, quel étrange Dieu que celui qui se met aux pieds de l'homme pour laver ses pieds. Rien ne reste à sa place, car l'amour de Dieu blessé a tout basculé dans la folie de vouloir nous rejoindre, de renouer avec nous ce dialogue intime.

       Frères et sœurs, que faut-il admirer le plus, en ces jours saints, que Jésus qui se ceint d'un vêtement pour laver avec tant de tendresse les pieds de ses apôtres ou celui qui sera élevé sur la croix, défiguré par le péché ? Que faut-il donc pour que nous acceptions une bonne fois d'être touchés, saisis pour recommencer l'histoire, de balayer cette vieille chute, ce vieux péché qui nous menace tous, qui nous fait retourner sur le chemin de perdition, mais de nous retourner vers cette lumière. Certes cette lumière déchire avant de susciter cette douceur et ce calme dans notre cœur, elle déchirera ces broussailles qui l'entourent, elle brisera toutes ces barrières qui nous empêchent de regarder avec nos yeux d'homme renouvelé, revenant vers Dieu.

       Acceptons, en montant vers cette eucharistie, que quelque chose en nous se déchire comme le rideau du temple, que quelque chose se déchire comme de bas en haut, de notre humanité que nous avons voulue autonome, quelque chose laisse échapper, ça s'appelle sa gloire, ça s'appelle notre héritage. Dieu veut nous faire revenir vers lui, Il a posé son Fils en face de nous afin que, par son Fils, nous devenions nous aussi héritiers de sa gloire. Alors de gloire en gloire, d'eucharistie en eucharistie, goûtant jour après jour, réveillant en nous cette saveur nouvelle du ciel que nous avons oublié, alors nous saurons pourquoi nous sommes là, cherchant comme à tâtons Celui que nous avons quitté pour revenir, humbles et dociles, vers Lui. Et, avec nous, nous amènerons ce monde pour cette fois transfiguré, pour cette fois réussi, car ensemencés que nous serons alors de l'eucharistie, c'est le monde entier qui sera touché à son tour comme par contagion pour le ramener à Dieu.

       Quelle mission, frères et sœurs, Dieu nous a donnée ! Quelle mission nous est renouvelée ce soir en cette sainte eucharistie, la fête du second amour de Dieu !

AMEN


 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public