AU FIL DES HOMELIES

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SIGNE DE LA GLOIRE DE DIEU : LE SERVICE

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-17,26
Jeudi Saint - année B (31 mars 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Incorrigible Pierre, il n'en rate pas une, même dans les moments graves et solennels, il sort la phrase qu'il ne faut pas : "Tu ne vas pas me laver les pieds, Toi, le Maître et le Seigneur, Tu n'y penses pas". En fait, il me semble que Pierre a tout à fait raison : jamais le maître et le seigneur ne lave les pieds, on les lui lave. Ce n'est pas le contraire.

Malgré cette phrase qui semble un peu in­congrue, un véritable problème est soulevé par Pierre. Nous, nous lisons toujours trop l'évangile par le petit bout de la lorgnette et tout ce que fait Jésus nous semble normal, pourtant ce geste de lavement des pieds que fait Jésus est tout à fait anormal. Et Pierre, en somme, a raison de rechigner, car il est de son temps, il se situe en fait dans un contexte tout à fait particulier qui est le contexte social et religieux juif qui lui est propre. Et il sait très bien que Celui que l'on reconnaît comme Maître et Seigneur, c'est à Lui que l'on rend les honneurs. Il le sait d'autant mieux qu'il a lui-même proclamé à un autre moment cette phrase choc : "Tu es le Christ, le Fils de Dieu ". Donc il reconnaît en la personne de Jésus le Fils de Dieu, l'Envoyé. Il ne comprend pas aisément que cet Homme qu'il reconnaît comme Dieu veuille lui laver les pieds, il y a vraiment là quelque chose d'anormal.

C'est d'autant plus anormal qu'en définitive l'idée que l'on se fait de Dieu à ce moment-là encore, c'est que Dieu est transcendant. D'ailleurs Il est tou­jours transcendant, Dieu est toujours Tout-Puissant, au-dessus de nous, Il est toujours Celui qui régit l'uni­vers. Et c'est ainsi que d'une manière générale dans la quasi-totalité des religions, le Dieu ou la divinité sont considérés comme ceux qui régissent l'univers, qui l'organisent et qui infligent ou qui font porter leur poids et leur seigneurie sur le monde humain. Dans le monde antique, on conçoit le monde divin comme un lieu où les dieux prennent des décisions, parfois arbi­traires, dues à des rivalités entre-eux. Ils font en fait la pluie et le beau temps. Et cette pluie et ce beau temps rejaillissent sur le monde humain, tombent sur ces hommes qui n'ont plus qu'une chose à faire, c'est de servir leurs dieux. Même encore, dans le monde oriental, et dans un contexte théiste, Dieu est toujours le maître et le seigneur, celui à qui l'on doit honneur, puissance et gloire.

C'est pourquoi toute la conception de l'homme, conception anthropologique, c'est de penser que l'être humain est au service du Dieu, que l'homme parfois même est esclave du dieu qu'il sert. La condi­tion humaine n'a pas beaucoup de valeur si ce n'est celle de se mettre devant un dieu qu'il essaie d'attein­dre, qu'il pressent, mais qui est malgré tout lointain et que la seule manière de l'atteindre c'est de lui faire honneur, c'est de le servir. Et c'est d'ailleurs comme ça que toute la société était organisée et que maîtres et seigneurs disaient à leur manière humaine la seigneu­rie des dieux à qui l'on devait se plier.

En somme, dans cette attitude religieuse, il y a une manière d'être de l'homme par rapport à dieu qui tient de la dépendance. C'est une manière de se situer comme inférieur, comme celui qui est en bas et qui se plie aux exigences de la divinité. Le signe par excellence de ce service, de cette organisation de la conception religieuse, c'est le signe cultuel. En effet, le lieu où l'on va rendre un culte à dieu est un lieu de service, le culte servant dans ces cas-là à faire du temple, ou du lieu cultuel, une maison du dieu pour que celui-ci vienne habiter parmi les hommes, qu'il ait quelque condescendance à bien vouloir séjourner quelque peu sur le sol humain pour se faire servir et honorer par ses serviteurs les hommes. Le service doit satisfaire la divinité pour que celle-ci accorde aux hommes ses bienfaits, c'est le prix de la vie religieuse. La punition et la correction peuvent pleuvoir si le service est mal fait. Le dieu apparaît comme le maître omnipotent qui est craint pour sa colère et adoré pour sa puissance. L'esclavage des hommes à son égard est la règle de l'équilibre de l'univers. Le culte est l'orga­nisation précise de ce rapport de force entre le dieu et les hommes. C'est ainsi, dans un tel contexte, que peut s'établir une relation avec celui que l'on considère par essence inaccessible, intouchable, si loin de nous, que la seule façon de se lier à lui, c'est d'être ses esclaves.

Le Christ qui s'incarne, Dieu fait homme, renverse complètement cette donnée. Et c'est pour­quoi le signe du lavement des pieds devient si para­doxal pour n'importe quel homme, surtout religieux. Le Christ d'abord Lui-même va porter un poids plutôt que de le faire porter. Il porte non seulement le poids de l'humanité, mais Il porte le poids de la société, de ces hommes qui l'ont mené jusqu'à ses derniers re­tranchements, qui essaient de le traquer pour savoir jusqu'où Il va aller dans le blasphème. Et c'est ce que l'on dira : "Il S'est fait Fils de Dieu et donc il faut le tuer ».

Il porte ce poids d'une suspicion religieuse sur tout homme qui délivre un message de foi, qui semble au premier contact contraire au culte même de la foi, au culte même du Temple. Pourquoi ? parce que dans le Temple justement, seul le grand-prêtre s'avance pour offrir un sacrifice d'encens et prononcer le nom de Dieu. Il y a plusieurs parvis pour accéder au Tem­ple, donc plusieurs garde-fous avant d'accéder au vrai Dieu. En effet, le culte s'est amplifié, il est démesuré pour montrer que l'on servait le Dieu de gloire, le Dieu qui avait combattu avec son peuple, le Dieu des bienfaits et de la bénédiction qui a sauvé le peuple. Il porte tout d'abord ce poids de la suspicion religieuse à l'égard de tout homme qui se prononce contre le Temple.

Il porte aussi le poids de la foule, cette foule qui est intéressée par ce qu'Il dit, qui accourt à ses paroles, qui a vu la multiplication des pains et les différents miracles et qui a compris quelque part que c'était peut-être le Messie, l'attente de cet être extraor­dinaire qui doit révéler le visage de Dieu. Et Jésus se trouve donc confronté à un poids social et à un poids politique, celui de cette foule qui veut le mener jus­qu'à être roi, à être un maître pour le peuple. Elle le veut comme Seigneur pour régir et organiser sa vie et en tout cas libérer le peuple des romains qui l'oppres­sent. C'est un Christ libérateur du peuple que veut la foule. Il porte cette exigence des gens qui l'ont écouté, suivi pour le mettre à leur tête.

Il y a aussi le poids des disciples qui sont au­tour de Lui, dont Pierre est une belle figure, lui qui ne comprend pas justement l'attitude du Christ. Le des­sein de Jésus échappe aux disciples. Ses faits et gestes demeurent pour eux incompréhensibles. C'est le poids de l'enfermement que porte Jésus. Les disciples en­ferment Jésus dans leur désir trop horizontal. Mais Jésus lui-même ne s'est-il pas enfermé dans une im­passe ? Le Christ semble à bout de force tant les poids de son existence sont lourds. Il semble enfermé et on a l'impression qu'Il ne sait plus comment s'en sortir. Alors, "il se mit à laver les pieds de ses disciples." On pourrait peut-être croire que de se mettre à genoux et semble-t-il, de s'humilier n'est peut-être qu'une sorte de parade, une sorte de fuite. S'abaisser pour échapper aux poids trop lourds de la suspicion, de l'erreur et de l'inévitable Passion. Le Christ, vrai Dieu et vrai homme, a dû ressentir un tel poids qu'Il s'est abaissé. Certes, mais pas pour fuir, pas dans une sorte de pa­rade contre l'oppression, mais pour montrer jusqu'à quel point il y a de la gloire dans 1'humanité sauvée par Dieu.

C'est ce signe du lavement des pieds qui va devenir par excellence le signe même du culte à ren­dre à Dieu. Le culte, même aujourd'hui, que nous cé­lébrons, les sept sacrements, la liturgie de l'Église n'a qu'un sens, c'est celui de ce lavement des pieds. Le lavement des pieds est le visage sacramentel de l'Église servante, visage sacramentel de l'homme qui s'unit à Dieu en refaisant ce geste du Sauveur. En effet il est, je crois, particulièrement prenant de cons­tater que le Christ manifeste en définitive pleinement où et jusqu'où Dieu peut aller pour l'homme. Et c'est pourquoi saint Jean commence son évangile que nous avons proclamé : "Au moment de passer de ce monde à son Père". Va-t-Il fuir ce monde ? et donc allons-nous retomber dans une coupure entre Dieu et l'homme ? Non. "Au moment de passer de ce monde à son Père, Il les aima jusqu'au bout". Et Il manifeste dans ce service son amour absolu.

Frères et sœurs, aujourd'hui nous allons re­faire ce geste du lavement des pieds qui est ce visage de Dieu manifesté, proche de nous. Mais quelle est notre conception religieuse ? Comment nous situons-nous par rapport à Dieu ? Je crois quelquefois en en entendant certains qu'on regrette peut-être de ne pas être les serviteurs de Dieu, en ce sens qu'il nous sem­ble plus facile d'être esclaves et au service de Dieu, car il suffirait de faire certaines choses pour avoir les bienfaits de Dieu. Nous nous situons par rapport à un Dieu Tout-Puissant, omnipotent, Père. Notre rapport à Dieu est parfois équivoque : nous aimerions plutôt qu'Il réponde à quelques services qu'on Lui rendrait pour qu'en échange nous puissions avoir ses bienfaits. Mais frères et sœurs, nous tombons dans une religion qui est dépassée puisque le Christ Lui-même n'a plus voulu l'assumer de cette façon. Nous sommes, et c'est là qu'il faut bien le saisir, comme le Christ, à la suite du Christ, d'autres christs. Qu'est-ce que cela signifie? que Jésus Lui-même, dans le service qu'Il rend, est pleinement Dieu, car il y manifeste l'amour absolu dont il est capable. Il dépasse notre humanité en allant plus loin que là où nous aurions pu aller, Il dépasse notre propre conception de Dieu en allant jusqu'à ser­vir l'homme, Lui, le Dieu et Maître, pour manifester justement sa divinité.

Quand on conçoit Dieu, on pense qu'Il nous dépasse en hauteur, Il nous a dépassés par le bas, par le service, par l'abaissement. Et c'est là qu'Il nous demande de le rejoindre. N'allons plus le chercher là-haut. N'allons plus essayer de nous agrémenter la bienfaisance de Dieu. Mais sachons regarder et voir ce visage du Christ Serviteur que nous célébrerons demain : Serviteur souffrant. Ainsi donc le signe même de notre appartenance à Dieu, le signe même de notre culte, c'est cette identification en esprit et en vérité à l'acte d'amour de Dieu pour nous. L'amour manifesté est un amour qui continue à grandir, car tout acte d'amour est porteur d'une puissance, d'une énergie et d'un dynamisme qui se répercutent dans tous les temps et dans tous les lieux et pour tout homme, à plus forte raison si c'est l'acte même de Dieu, cet acte de service qui nous fait entrer Juste­ment dans le monde divin.

Quel est ce monde divin ? ce monde divin, c'est tout simplement notre humanité glorifiée dans l'acte de service de Dieu, de ce Dieu fait homme qui a voulu rendre à notre humanité sa gloire. Notre humi­lité et notre service de Dieu ne doit pas être artifices ni illusions. Ne nous trompons pas. C'est, non pas en étant esclaves, mais véritablement serviteurs, en re­connaissant toute la grandeur de notre humanité, de notre personne et de ce que nous sommes que nous comprendrons pourquoi Jésus a fait une telle œuvre. Ainsi donc le signe de Jésus est signe pour nous de notre identité par rapport à Dieu, de notre identité religieuse, de notre identité humaine qui n'est plus d'ailleurs séparée, mais réconciliée dans cette per­sonne du Christ, vrai Dieu, Seigneur et maître, vrai homme, Serviteur. Ainsi donc le Christ nous a laissé le signe d'une humanité glorifiée.

 

 

AMEN

 

 
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