AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE SIGNE DE L'EAU ET LE SIGNE DU SANG

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (13 avril 1995)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, en ce Jeudi Saint nous célé­brons le dernier repas de Jésus avec ses disci­ples, qui est aussi leur dernier entretien. Et au cours de ce dernier repas, Jésus va poser deux signes : le signe de l'eau et le signe du pain et du vin. Le signe du pain qui est son corps et du vin qui est son sang, ce pain et ce vin de l'Eucharistie que nous allons, dans un instant, renouveler comme Jésus nous en a donné l'ordre : "faites ceci en mémorial de Moi ".

Signe du corps, signe du sang, ce sang qui est le sang de la délivrance, le sang de l'agneau pascal dont les Hébreux avaient oint le linteau et les mon­tants de leurs portes pour être délivrés de l'extermina­tion qui frappait l'Égypte en cette nuit de la première Pâque. Le sang de la délivrance, le sang de l'Al­liance, l'Alliance que Moïse a conclue, au nom du peuple, avec Dieu au pied du mont Sinaï quand il a pris la moitié du sang offert en sacrifice et l'a projeté sur l'autel et, prenant l'autre moitié, l'a projeté sur le peuple pour que Dieu et le peuple soient ainsi unis par une Alliance de sang.

Sang de la délivrance, sang de l'Alliance, sang du sacrifice. Sacrifices des taureaux et de veaux gras offerts dans le Temple de Jérusalem. Sacrifice, l'Alliance Nouvelle, ce sang que Jésus va donner pour nous, ce sang qui est le signe du plus grand amour, car Il a versé son sang pour nous, Il a donné sa vie pour nous. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. Sang eucharistique qui rassemble en Lui ce Sacrifice, cette Alliance, cette Alliance Nouvelle, cette Pâque Nouvelle, cette libération non plus de l'Égypte géographique mais de l'Égypte du péché.

Sang qui est aussi le signe de l'âme du Christ car, pour les sémites, l'âme n'est pas comme nous l'imaginons, nous, héritiers de la philosophie grecque, l'âme n'est pas dans le cerveau, elle est dans le sang. C'est elle qui vivifie le corps, qui anime le corps. L'âme est dans le sang et elle se répand, elle irrigue le corps tout entier, lui apportent la vie. Et quand le Christ nous dit : "Prenez, mangez, ceci est mon corps, buvez, ceci est mon sang ", c'est comme s'Il disait : "ceci est mon corps, ceci est mon âme, ceci est la partie la plus intérieure, la plus intime, la plus pro­fonde de Moi-même". "Prenez et buvez ce vin, ce vin qui vous enivre, ce vin qui vous apporte l'ivresse de la joie et de l'amour, c'est le vin de mon cœur le plus profond, c'est le sang de mon être le plus intérieur, ce sang c'est mon âme, c'est Moi-même, c'est l'Esprit de Dieu qui habite mon âme, c'est l'Esprit de Dieu qui est l'amour intime unissant le Père et le Fils de toute éternité, c'est l'amour infini que Je vous donne pour que vous buviez cet amour, pour que vous soyez eni­vrés de cet amour, pour que l'Alliance Nouvelle soit conclue dans cet amour livré, dans cet amour donné, dans cet amour offert en sacrifice".

Signe du sang, signe de l'amour donné, signe de l'amour sacrificiel, signe de l'amour qui fait, par l'Alliance, que nous ne faisons avec Dieu plus qu'un seul. Car Dieu fait de nous ses enfants, car nous sommes de la race de Dieu, car nous sommes de la famille de Dieu, car nous sommes en réalité fils de Dieu comme le Fils unique parce que son sang est répandu dans nos cœurs et enivre notre être tout en­tier.

Signe du sang et signe de l'eau, non pas en­core l'eau du baptême dans laquelle seront immergés les catéchumènes au cours de la nuit pascale, mais cette eau dont Jésus aujourd'hui lave les pieds de ses disciples. Cette eau qui lave, qui purifie, mais plus encore cette eau qui est l'eau du service, l'eau dans laquelle Jésus se fait Serviteur. Jésus se prosterne aux pieds de ses disciples, Jésus se jette aux pieds de ses disciples, Lui qui n'avait pas voulu garder jalouse­ment le rang qui l'égalait à Dieu, Il s'est anéanti, Il s'est fait semblable à nous, prenant notre nature d'es­claves, et Il est allé plus loin encore, Il a accepté comme nous de mourir et de mourir de la mort la plus infamante, la mort de la croix.

Eau du service, eau de l'anéantissement, eau de l'humilité, notre "sœur l'eau, humble, claire et pure", dont parle François d'Assise. Cette eau de l'humilité, cette eau de l'abaissement, cette eau du renoncement, cette eau par laquelle Jésus se met sous nos pieds, Jésus se fait plus humble, plus petit que nous.

Signe du sang, signe de l'eau, et ces deux si­gnes, en fait, n'en font qu'un seul, car ce sang nous lave comme l'eau est faite pour laver : dans ce sang nous sommes purifiés, nous sommes lavés de nos péchés. Et cette eau de service, c'est l'eau de l'amour, c'est l'eau de l'amour qui se fait Serviteur comme ce même amour se fait sacrifice. Et de même que le sang est le signe de l'amour, de même l'eau : quand Jésus s'incline à nos pieds pour les laver, cette eau devient amour qui s'offre comme un service, comme un abais­sement, comme une humilité, comme une infinie dou­ceur à nos pieds.

Eau de l'amour, sang qui lave, eau et sang du sacrifice de l'amour du Christ, car plus profondément encore que cette convergence entre sacrifice et ser­vice, nous savons que l'un et l'autre signe s'unifient dans cette croix que Jésus va vivre demain. Le Jeudi Saint est comme le porche d'entrée de la semaine sainte, le Jeudi Saint est comme l'introduction à la Passion du Christ. Le Jeudi Saint, c'est le mystère même de la croix, mais vécu par avance de cette sorte que Jésus qui demain subira les outrages, subira le supplice comme un agneau muet conduit à l'abattoir, Jésus qui demain sera passif entre les mains de ses bourreaux, Jésus aujourd'hui, en ce Jeudi Saint, pose les signes mêmes de sa Passion et Il les pose libre­ment, volontairement. "Ma mort, personne ne Me l'impose, personne ne M'ôte la vie, c'est Moi qui la donne. Voici mon corps livré, prenez, mangez. Voici mon sang versé, prenez et buvez. Voici cette eau, Je Me fais le plus petit d'entre vous, le dernier d'entre vous ".

Et demain quand nous contemplerons ce même Jésus crucifié, réduit à néant sur cette croix, de son côté transpercé l'eau et le sang jailliront. Le signe de l'eau et le signe du sang réunis dans ce cœur du Christ transpercé. Le sang du sacrifice, l'eau de l'humble service. C'est de la source même de la croix que jaillissent ces deux signes qui nourrissent notre liturgie de ce soir, car en fait que ce soit le signe du service ou le signe de l'amour partagé, de l'amour donné et offert, ces deux signes n'en font qu'un, c'est le signe de cette Passion du Christ, cette Passion par laquelle Il nous aime passionnément, Il nous aime jusqu'à la fin : "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'à la fin", jusqu'à l'extrême, jusqu'au bout, jusqu'au dernier soupir, jusqu'à l'acte dernier où Il peut s'écrier : "Tout est consommé". "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde", Il leur donna jusqu'à la fin son sang et cette humble eau avec laquelle Il nous lave les pieds.

Et de même que Jésus nous dit : "Prenez, bu­vez, ceci est mon sang, faite ceci en mémoire de Moi", de la même manière, Il nous dit : "Je vous ai lavé les pieds, Moi que vous dites le Seigneur et le Maître, et Je le suis. Ce que J'ai fait, faites-le vous-mêmes les uns aux autres". Ce double signe du sang et de l'eau, Jésus nous les confie pour que nous les revivions, pour que nous les réactualisions, pour que nous les rendions présents aujourd'hui et à travers toute l'his­toire du monde et que toujours, dans son Église, soit bu ce sang du sacrifie, soient lavés les pieds avec cette eau de l'humble service fraternel, pour que l'amour nous jette aux pieds les uns des autres comme l'amour nous jette à cette source du côté transpercé du Christ, pour que, buvant à la même coupe, nous par­tagions cette même boisson d'éternité, pour que nour­ris à ce même repas de l'Eucharistie, pour que ne fai­sant plus qu'un seul corps puisque nous mangeons le même pain et nous buvons le même vin qui est le sang du Christ, nous nous mettions aussi les uns aux pieds des autres pour nous laver les pieds les uns aux autres, par notre charité, par notre tendresse, par notre attention fraternelle, pour que ce soit un même mys­tère qui nous met au service les uns des autres et qui nous fait communier à cet amour qui est plus grand que tout amour et que le Christ a voulu offrir pour nous.

Aussi ne sommes-nous pas seulement invités à boire à la coupe, ne sommes-nous pas seulement invités à nous laisser laver par le Christ, mais nous devons nous-mêmes devenir d'autres christs c'est-à-dire, comme Lui, donner notre sang, donner notre vie, donner tout ce que nous sommes pour l'Église, c'est-à-dire pour nos frères, pour l'humanité, c'est-à-dire pour ceux qui sont à côté de nous, pour tous ceux qui nous aimons ou que nous n'aimons pas assez, mais que nous devons apprendre à aimer. Nous devons donner notre vie et nous devons nous prosterner les uns de­vant les autres comme des serviteurs les uns des au­tres, comme d'humbles serviteurs de nos frères.

Que le mystère de ce Jeudi Saint qui nous fait boire au côté du Christ le sang et l'eau qui en jail­lissent pour notre vie que ce mystère du Jeudi Saint nous apprenne par ce double signe de l'eau et du sang à aimer en vérité comme nous sommes aimés, comme nous avons été aimés. Que nous sachions aller, comme le Christ, jusqu'à la fin, jusqu'au bout de l'amour : "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'à la fin". Et, à notre tour, Il nous invite, en nous aimant les uns les autres, nous qui sommes dans ce monde, à nous aimer jusqu'à l'extrême, à aller, avec Lui jusqu'au bout de cet amour.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public