AU FIL DES HOMELIES

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L'ULTIME BAISER

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (4 avril 1996)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Frères et sœurs, notre siècle est le siècle des inventions, mais le Seigneur n'a pas attendu ce siècle pour inventer, ce soir, quelque chose de radicalement nouveau. Je voudrais commencer en remerciant mes frères de m'avoir donné la grâce et la joie de vous parler en ce Jeudi Saint. De partager la parole en ce Jeudi saint est pour moi qui ne suis qu'un bébé-prêtre, qui suis comme un nouveau-né dans le sacerdoce une joie extraordinaire. J'ai à peine six mois, et je veux ce soir vous partager la logique du don, la logique de ce don de l'eucharistie, la logique très particulière du sacrement du corps et du sang. La logique du don, d'un don qui demande autant la foi que la faim. La foi, la bonne et la mauvaise, la foi du charbonnier et celle des saints et la faim dont je ne devrais même pas parler, l'ayant si peu expérimentée.

Tout d'abord, étant enfant, le Seigneur était comme prédestiné. Son signe astral, sa logique, sa messianité même, Il était né à Bethléem de la lignée de David tout était orienté sous le signe du pain. Be­thléem c'est la maison du pain. Comme si tout son plan d'action futur était comme ramassé dans ce nom de Bethléem. Il était né dans une mangeoire à Be­thléem. Déjà tout petit, n était placé sous le signe du pain. Il n'a pas visé d'autre signe et il va pousser ci signe du pain le plus loin possible.

Mais vous savez également, frères et sœurs, comment le pain pour un Messie, est particulièrement dangereux. La nourriture, le pain, sont des lieux où il y a énormément d'enjeux. Et c'était risqué, surtout que dans la logique du Sauveur, dans sa logique propre, un pain c'est comme mille. La logique de l'Esprit, c'est de dire une langue, c'est comme mille langues et mille langues, c'est comme une seule langue. Et pour le Père, mille jours c'est comme un jour et un jour, c'est comme mille jours. Et pour Lui, un pain c'est comme mille pains. C'est la logique des Trois, leur façon de compter.

Et aussitôt dès qu'Il a multiplié les pains sur la montagne aussitôt on a voulu le faire Roi. Et l'on a confondu, ou plutôt non, on n'a pas confondu, on cherchait le don, on recherchait le cadeau, et l'on ne recherchait pas le bienfaiteur, on ne recherchait pas le donateur. On ne le recherchait pas, lui. Et Il voulait que ce soit lui que l'on attende, que ce soit lui que l'on recherche, lui pour lui-même. Alors Il s'enfuyait.

Et c'est peut-être un jour comme cela qu'Il est parti à Tyr et à Sidon, à l'étranger, comme d'autres vont en Suisse cacher leur trésor, cacher leur or. Lui, Il est parti à Tyr et Sidon se cacher. Et même là une femme est venue le voir : "Guéris ma fille" . Et Jésus tout de suite, sentant le piège venir a dit : "Non, il n'est pas bon de lâcher le pain des enfants pour le donner aux petits chiens". Et cette femme a dit : "Non, justement je suis ce petit chien et je mange les miettes qui tombent de la table du maître". Et à ce moment-là Jésus est bouleversé par la foi de cette femme, bouleversé par la foi de cette femme qui voulait ramasser le pain tombé à terre et dont l'enfant ne voulait plus. Il est bouleversé par cette foi. Et c'est lui, Jésus, à la limite qui aurait aimé se jeter à terre pour ramasser les miettes, tellement il a été boule­versé par cette foi. Cette femme a eu une intuition extraordinaire, elle a eu l'intuition de mêler la nourri­ture et la foi.

Alors, si vous me suivez bien, il y a pour l'instant trois paramètres : le premier, c'est que toute la vie du Sauveur est centrée autour de la nourriture, le second, c'est qu'à trop jouer sur la nourriture, on finit par se perdre un peu soi-même parce que la nour­riture c'est dangereux, on peut avaler pour faire dispa­raître. Et puis enfin cette invention, qui sait ? est-ce que ce n'est pas cette femme, cette femme de Tyr et de Sidon qui ne Lui a pas donné l'idée de ce soir ? Qui sait ? On ne sait pas. Trois paramètres, mais il n'y a qu'une seule solution.

Trois paramètres, mais une seule solution, c'est-à-dire d'identifier le donateur au don, d'identifier Celui qui donne au cadeau qu'il fait, et de jouer sur la nourriture puisque toute la vie du Sauveur est basée sur la nourriture. Il faut exactement se placer ici, à cet endroit, à la charnière.

Le Sauveur regarde autour de lui dans des comparaisons naturelles. Il voit une femme qui allaite dans ce geste d'une infinie tendresse, une femme qui allaite son petit. Mais une femme qui allaite, c'est un peu comme l'Église qui nous partage le lait spirituel de la Parole en attendant de nous donner de la nour­riture d'une foi plus solide. La femme qui allaite est comparable à l'Église, ce n'est pas encore l'eucharis­tie. Alors Il cherche encore, quand on va donner son sang au centre de transfusion, on est obligé de comp­ter. L'infirmier va nous arrêter : on ne peut pas donner tout son sang sous peine d'être complètement exsan­gue, sous peine qu'aucun sandwich ne puisse nous ranimer, sous peine d'être vidé complètement de son sang, de sa substance.

Et pourtant, est-ce qu'il ne faudrait pas cher­cher du côté de ces deux exemples pour trouver la merveilleuse façon dont le Seigneur ce soir va nous donner son corps et son sang. Lui, Il ne va pas donner de ce qu'Il a, Il va donner ce qu'Il est. Il ne va pas compter. Le Seigneur a oublié de compter depuis qu'Il a créé les sept jours. Il a oublié et Il mélange tous les chiffres, comme on l'a vu d'ailleurs. Le Seigneur, quand Il donne, c'est tout ou rien du tout. Il ne sait pas compter, Il ne sait pas donner peu de chose, Il ne sait pas mesurer ce qu'Il va donner. Et donc Il a trouvé ce signe de la nourriture où Il se donne tout entier, sans rien se réserver.

Alors on voit bien qu'Il conjoint la nourriture, la foi et le don qu'Il fait de Lui-même, de sa vie. Et ce serait déjà assez extraordinaire de pouvoir conjoindre ainsi des choses qui n'ont pas grand-chose à voir entre le pain et le vin, entre la foi, entre le don de Lui-même sur la croix, comme s'Il rassemblait différentes choses. Mais Il va les rassembler sous un signe, un signe particulier, un signe qui va rassembler toutes ces choses en une unité. Pour éviter que le don qu'Il fait de lui-même, de sa vie, ne parte pas dans toutes les directions.

Alors Il va rassembler tout sous un signe, et ce signe c'est celui du baiser. Il va rassembler la nour­riture, la foi, le don qu'Il fait de Lui-même à la croix, Il rassemble tout sous l'unique signe du baiser. La symbolique ultime de l'eucharistie est nuptiale : un seul corps parce qu'un seul Époux. Tous les Pères de l'Église un peu sérieux sont d'accord. C'est vrai, j'ai regardé ! Tout le monde pense cela : un seul corps, un seul Époux, un seul Dieu, une seule Alliance. Il y a là quelque chose de très fort. Et quand des couple lors d'un mariage, échangent leurs consentements, quand ils se reçoivent l'un et l'autre dans le sacrement de mariage, ils se disent chacun, l'un à l'autre : ceci est mon corps", ceci est mon corps livré pour toi. La symbolique ultime de l'eucharistie, c'est la nuptialité qui nous la fait découvrir en plénitude.

Mais, frères et sœurs, je ne veux pas en rester là, car ce serait ignorer une partie importante du mystère de ce soir. Ce serait ignorer un point énorme du mystère de ce soir, car ce soir, si c'est Cana une fois de plus, c'est Cana sans les convives, c'est Cana sans l'ivresse, c'est Cana seul à Gethsémani, car déjà l'épouse se dérobe et l'Époux est seul à Gethsémani. Je ne peux pas vous laisser ignorer ce soir que ce bai­ser est tragique. Je ne peux pas vous laisser ignorer que c'est le baiser du pélican, cet oiseau extraordi­naire, que Dieu a créé, peut-être pour nous parler de son mystère. Dans les mers du sud, quand l'océan est vide de poissons, peut-être à cause de la pollution, quand il n'a plus rien à donner à ses petits, le pélican donne sa propre chair à manger parce qu'il n'est pas juste que ses petits meurent de faim.

Et ce soir, le baiser que nous fait le Seigneur est le baiser du pélican, le baiser aussi du sang. Quand le Seigneur va embrasser Judas : "communie, Judas, il n'est pas encore trop tard. Non, Judas, il n'est pas encore trop tard". Le baiser de celui qui va se donner jusqu'au sang, de celui qui va aimer sans se lasser, qui ne cesse d'aimer, qui ne cesse de se donner, même à son ami qui le trahit. C'est le baiser aussi du combat­tant, de celui qui s'en va combattre à la guerre, qui est sur le quai de la gare et le train s'en va. L'épouse ou la fiancée est sur la quai, ils s'embrassent une dernière fois et le train s'en va, et l'épouse est déjà partie et se détourne.

Baiser tragique, baiser de sang, baiser ultime. Et en même temps, car ce serait encore sans doute ignorer une partie encore de ce mystère, mais qui en fait en contient tellement. En même temps que c'est la tragédie, le Sauveur est livré seul à l'agonie, en même temps au ciel, c'est la Béatitude, en même temps au ciel c'est l'eucharistie éternelle, en même temps au ciel, le Fils ne cesse de se donner au Père et le Père de se recevoir du Fils. Et le Fils ne cesse de donner son corps pour les hommes et le Père se réjouit de ce don supplémentaire que le Fils fait en se livrant ainsi aux hommes.

En même temps que sur terre c'est la tragédie, en même temps au ciel le Fils, le Père dans un éternel baiser font jaillir l'Esprit, l'Esprit qui s'empare du pain pour en faire du feu.

Frères et sœurs, n'ayons de cesse de creuser ce mystère. De le creuser cette nuit, puisque toute la nuit ce corps livré, cet amour répandu va être adoré, d'abord partagé, ensuite adoré. Des jeunes du 51 vont descendre toute la nuit, deux par deux, dans les rues alors que la ville est endormie, pour venir contempler, contempler l'amour répandu, le baiser offert. Aujour­d'hui aussi Corinne va recevoir pour la première fois le corps et le sang du Christ.

Aujourd'hui dans notre nuit, le corps-soleil va illuminer cette église toute la nuit.

 

 

AMEN

 

 
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