AU FIL DES HOMELIES

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DÉÇU PAR SA FAIBLESSE

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année B (27 mars 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Je vous le dis, l'un de vous Me livrera, quelqu'un qui mange à ma table". Les disciples se regar­daient les uns les autres, tristes et dirent l'un après l'autre : "Seigneur, est-ce moi ?"

Celui qui est désigné par cette phrase, c'est Judas. L'histoire d'un homme qui est dans l'ombre de la Passion du Christ et d'un homme qui a été au bout de la malédiction, et au bout de la trahison. C'est l'histoire d'un homme qui, à un moment dans sa vie, a dû se dire, je l'imagine un soir après un discours du Christ, peut-être peu de temps après Capharnaüm, ou même peut-être à la multiplication des pains, ou peut-être encore à un autre moment à Jérusalem, dans une rue, Judas qui avait commencé à moins interroger le Maître, il avait essayé de reprendre en lui tout ce qu'il avait entendu de Celui qu'il avait aimé, avait essayé de comprendre pourquoi il lui avait tout donné, pour­quoi il l'avait suivi, il s'était mis en route avec les autres apôtres. Puis progressivement, insidieusement, cette question, cette phrase qui n'est pas dite mais que nous pouvons supposer : "Je ne peux plus Te suivre, je ne peux plus. Quelque chose en moi s'y refuse com­plètement, quelque chose en moi est déçu, fondamen­talement déçu. En fait je ne peux plus t'aimer". C'est la phrase de Judas. C'est le secret de Judas.

Et d'ailleurs curieusement les apôtres ne pen­sent pas tout de suite à Judas, mais vont s'interroger sur eux-mêmes, en demandant à Jésus : "Mais est-ce que c'est moi qui vais Te trahir ?", comme si la chose n'était pas fixée à l'avance et que tout le monde, face au mot "trahison", se sentait concerné par une décep­tion possible face à ce Christ, à cet homme-là, à sa manière à Lui, à ses mœurs, face au salut, face à ce qu'Il avait expliqué parole d'homme et parole de Dieu. Chacun des hommes, les apôtres, les plus proches, ceux qui sont corps à corps avec Lui, qui vont former le corps de l'Église, se pose la question, à ce moment-là, au début de la Passion : "Est-ce que c'est moi qui vais être le traître, qui vais sombrer, qui vais formu­ler dans mon cœur cette phrase : je ne peux plus Te suivre ?" Judas, à cet égard, ira au-delà, j'allais dire, il ne s'arrêtera pas à cette simple affirmation, à cette simple déception, cette déception deviendra violence en lui, elle deviendra peut-être appel au secours, on pourrait dire, en tout cas elle deviendra de la haine, elle se retourne contre lui et contre Dieu. Tant d'amour donné, imaginons, jour après jour, un homme donne tout ce qu'il est, écoute minute après minute ce discours du Maître qui enfin semble résonner en vé­rité dans son cœur, dans ses espérance humaines et qui progressivement, peut-être brutalement un jour, s'effondre.

Qui de nous n'a pas non plus trahi Jésus, c'est facile d'avoir Judas, mais qui de nous n'a pas dit, comme le prophète le dit, et j'aime tellement cette phrase du prophète : "Tu es comme un ruisseau trom­peur aux eaux décevantes", qui n'a pas dit ça à un moment donné dans sa vie ? qui n'a pas constaté que le monde suivait son chemin inéluctablement et que Dieu semblait sourd, impassible, et trop lointain ?

Et quand nous relisons la Passion, nous, nous suivrons le Christ qui ira jusqu'à ce moment au som­met de la croix où Il constatera que Dieu est vraiment absent, même Lui. La passion des apôtres, elle com­mence là dans cette question : "est-ce que je vais pas­ser ou est-ce que je vais m'arrêter avant ? est-ce que je vais dépasser cette déception qui étreint mon cœur, étreint ma foi ?" que nous avons traitée, nous, avec plus ou moins d'habilité, parce que nous avons été déçus, à un moment donné. Je pense toujours à cette petite fille qui est devenue un écrivain célèbre, mais peu importe, qui avait construit un bonhomme de neige avec toute sa foi, toute sa fougue, dans un jar­din, en hiver, en Russie. Et puis elle avait demandé à Dieu de toute sa force que le bonhomme de neige reste, ne fonde pas. Et le bonhomme de neige a fondu. Et elle raconte qu'elle a perdu la foi, et qu'elle l'a per­due de façon définitive. Il s'agit de Lou-Andreas Sa­lomé. Et elle le raconte avec une clairvoyance, une conviction que nous trouvons après dans sa vie, dans ses écrits, peu importe, mais la petite fille s'est trou­vée confrontée à un moment donné avec cette chose essentielle que nous avons peut-être connue, peut-être pas désignée, peut-être pas comprise qui est d'être déçu par Dieu. A un moment donné, nous sommes déçus par Dieu. Et savoir comment nous avons trans­formé cette déception, comprenons bien, les signes de l'évidence de Dieu, cela va être cet homme qui, à ge­noux, va laver les pieds des apôtres, cela va être cet homme qui va dire que ce morceau de pain et ce verre de vin sont mon corps et mon sang. C'est évident, mais c'est si faible, c'est si faible, quelle force, quel argument contre le mal, contre le désordre, contre le chaos. Est-ce que vous donneriez votre confiance à quelqu'un qui étreint vos pieds ? Est-ce que vous don­neriez votre confiance à quelqu'un qui dit qu'Il est présent dans un morceau de pain, dans un verre de vin, sur une table ? Que faisons-nous ? que disons-nous ? comment dépassons-nous la faiblesse de Dieu ? Ou comment comprenons-nous ce qui nous semble faible en Dieu ? Chez nous la faiblesse, c'est la fuite, c'est d'oublier la différence, c'est de laisser passer. Chez Dieu la faiblesse, c'est la ténacité de l'innocent, c'est Celui qui étreint tous les pieds, même ceux de Judas. La faiblesse de Dieu, c'est d'être toujours là, la faiblesse de Dieu n'est pas, comme chez les hommes, une fuite, elle est d'être présent et d'être ignoré comme Dieu. C'est le lavement des pieds, c'est l'eucharistie, et demain ce sera la croix.

Pour dépasser cette déception, pour la trans­former en foi, pour qu'elle devienne en nous un fruit une réelle appartenance à l'Église, il faut accepter de s'interroger sur la façon dont nous trahissons le Christ, la façon dont nous nous sommes posé la question : "est-ce que je suis capable ou non de trahir ?" Nous avons trahi, par manque de foi nous avons toujours trahi.

L'autre figure, l'antithèse de Judas, Pierre évi­demment, lui, il avance comme à son insu, il a deux vitesses, il a deux registres, il a le sien dont il rêve comme un enfant qu'il est un homme courageux, et il nous fait rire des années après, et pourtant nous nous y reconnaissons parfois. Et puis il y a le registre de la lâcheté qui est juste accroché à celui de son courage humain qui ne tient pas, qui nous fait aussi sourire, c'est si humain, il est si humain, Pierre. Et puis de l'autre il y a la foi, il y a l'élan, il court vers le Christ :"Tu es le Fils de Dieu", il confesse le Christ : "Me laver, tout entier jusqu'aux oreilles, partout où Tu veux, je Te suis, je Te renierai, je le sais, je ne sais pas, j'ai oublié, mais je Te suis". Et cet élan-là, c'est sa façon à lui de dépasser, de traverser, d'aller au-delà des déceptions. Il reste attaché au Seigneur, il est déçu parce que l'image qu'il avait de Lui, n'est pas la bonne, mais l'image du Christ même à ses genoux, non ce n'est pas possible de me laver les pieds, pas Toi. Il réagit comme les autres, seulement il le dit, il l'exprime, il l'exprime même à Dieu en disant : "Ca, ce n'est pas possible, ce n'est pas conforme, Dieu n'est pas aux pieds des hommes", et il a raison.

Et en disant cela, Jésus va l'emmener plus loin. Dans le court dialogue que nous avons entendu il va l'amener de cette première réaction humaine qui était une sorte d'incompatibilité, ce n'est pas possible entre Toi et moi, et puis Dieu va l'amener et va le hisser à cet élan si beau, si pur, si net qui résume tout l'élan de l'Église et qui résume le nôtre et qui résume notre démarche de foi ce soir, vous qui êtes venus, et bien je Te suis malgré tout, malgré moi, malgré ce qui en moi aurait pu, pourrait Te trahir. Alors nous ver­rons avec d'autres yeux les signes de l'évidence de Dieu, alors nous verrons et reconnaîtrons à travers Celui qui étreint nos pieds, le Maître tout puissant. Comme toujours le geste du Christ est un geste de l'immédiat et un geste de demain.

Pourquoi le Christ nous lave-t-Il les pieds ? pas simplement pour que nous les ayons propres de­vant Lui, pas simplement pour nous dire qu'Il est humble et qu'Il est capable d'être Serviteur, c'est vrai, mais pour nous préparer à marcher. Pourquoi nous lave-tu les pieds ? pour que nous puissions nous met­tre en route, pour que nous soyons demain ces mar­cheurs infatigables qui annoncent au monde la Résur­rection, la Puissance de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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