AU FIL DES HOMELIES

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LA FÊTE DE NOTRE LIBERTÉ

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (9 avril 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Comme le Maître …

 

"Je vous ai lavé les pieds, Moi le Seigneur et le Maître afin que vous agissiez de même".

Frères et sœurs, quelle est l'angoisse ou la peur la plus profonde qui nous agite tous, qui que nous soyons, au moment où nous nous apprêtons à quitter un siècle pour entrer dans un autre ? Ce ne sont pas les terreurs de l'an 2000, ce n'est pas la peur du Juge­ment dernier. Chose assez étonnante : cela n'a rien à voir avec la peur de l'au-delà. Nous y croyons telle­ment peu que nous nous nous sommes forgés comme symbole de l'au-delà cette petite date limite de calen­drier entre 1999 et 2000 ! Que voulez-vous, on les au-delà qu'on peut ! Autrement dit, nos peurs actuelles, ce qui, entre autres, nous fait aller voir Titanic, n'ont pas pour objet le Jugement dernier, ni l'irruption d'un autre monde, c'est de façon plus profonde et signifi­cative, la peur que nous inspire notre propre liberté. Je crois que nous avons peur de notre liberté.

Nous venons en effet de vivre le siècle le plus sinistre de l'histoire dans lequel on a cru, stupidement mais sincèrement pour certains, que la liberté hu­maine était une réalité parfaitement malléable, mani­pulable, et qu'elle était le moyen de créer un type d'hommes nouveaux : cette manière de voir les choses a donné les horreurs que l'on sait. Il a fallu soixante-dix ans pour que le monde le comprenne, mais on peut espérer qu'on a fini par comprendre. Autrement dit, exit la conception idéologique de la manipulation technique de la liberté ou plutôt de l'annihilation de la liberté. Tous ceux qui "se sont fait avoir", tous ces compagnons de route, tous ceux qui d'une manière ou d'une autre ont cru qu'on pouvait flirter avec ce misé­rable univers d'horreurs et de mensonges, plus aucun d'entre eux n'y croit et préfère qu'on ne s'en souvienne plus. Mais le résultat de ce bouleversement ? On se retrouve, nus et crus, avec notre liberté, on se trouve dans un monde qui exalte la liberté, nous disons que nous sommes le "monde libre". Libre, oui mais pour­quoi ? Et c'est bien la question.

Il y a eu tant de théories sur la liberté, il y a eu tant d'idées, de projets, de prétendus "progrès" ! En réalité, devant tout cela, on s'aperçoit que toutes les explications et les justifications qu'on peut donner pour rendre compte de l'usage de notre liberté, ne tiennent pas une minute devant un instant réel où l'on se retrouve face à notre propre liberté. Généralement c'est si difficile de supporter notre liberté dans sa di­mension réelle infiniment proche de nous, comme le tréfonds de nous-mêmes, que, comme le disait Boris Vian, nous "passons le plus clair de notre temps à l'obscurcir", c'est-à-dire à essayer de ne pas la regar­der en face. Nous nous donnons toutes les excuses possibles.

Pour rendre compte de cette fuite devant les exigences de notre liberté, les chrétiens ont une expli­cation que, généralement, les sociétés modernes re­jettent aujourd'hui : on parle du péché originel, qui n'est autre que ce fait d'avoir peur de sa liberté. Cette peur de notre liberté est une peur aussi vieille que le monde, même si elle ne cesse de prendre des formes sans cesse renouvelées.

Or, si nous sommes rassemblés ce soir, c'est parce que nous avons besoin, non pas par nous-mê­mes, mais par grâce, d'essayer de surmonter nos peurs et plus particulièrement notre peur devant notre li­berté. Et si nous sommes ici ce soir, c'est parce que, d'une part, nous croyons à notre liberté, car elle est notre dignité d'homme, elle est aussi notre dignité de chrétien, car c'est la même liberté qui est humaine et chrétienne, ne devons jamais l'oublier, et nous n'avons pas le droit de pratiquer une mascarade de la liberté chrétienne, si cette liberté ne respecte pas d'abord les exigences de la condition humaine, c'est, d'autre part, pour recevoir de Dieu la réponse que nous nous po­sons tous d'une manière ou d'une autre : que peut-on faire de cette liberté ?

Vous l'avez déjà remarqué : chez les juifs, la fête de la Pâque était aussi la fête de la liberté, c'était la fête de la fierté d'être juif, d'être des hommes libé­rés par Dieu. Les Juifs les premiers avaient vécu le désenchantement de toutes les idoles, le désenchan­tement du monde, le désenchantement de cette culture prestigieuse que représentait à leurs yeux la culture égyptienne, et eux-mêmes, petit troupeau de va-nu-pieds, c'est ce que signifie probablement à l'origine le mot "hébreu" eux donc, petit troupeau de va-nu-pieds, avaient trouvé leur liberté au moment où Dieu les avait arrachés à la servitude. Et donc, lorsqu'ils fê­taient la Pâque, ils fêtaient leur liberté, ils fêtaient leur existence d'hommes vivant dans la liberté par le don même du Dieu Créateur : ils avaient déjà compris que cette liberté leur était donnée pour les conduire à Dieu. La seule difficulté qu'ils éprouvaient c'était qu'aussitôt sortis d'Égypte, lorsqu'il s'était agi pour eux d'accepter le contenu concret de cette liberté et qui fut formulé traditionnellement par les dix com­mandements, ils avaient alors réagi en pensant qu'il était finalement préférable de se construire un veau d'or et de soumettre leur liberté nouvellement re­conquise à une idole. Autrement dit, c'est comme si le péché originel de la liberté humaine s'était renouvelé dans l'histoire d'Israël, au moment même où Il rece­vait comme un don, dans la libération pascale, la li­berté de vivre pour Dieu : "Je vais te conduire au désert et parler à ton cœur". Au premier moment du don de la Loi qui devait émanciper et guider leur li­berté, ils avaient littéralement esquivé le problème, ils avaient trouvé une combine, pardonnez-moi le terme, mais il est finalement assez juste, pour essayer d'échapper à la nouveauté de leur liberté.

Cependant, la mémoire, le mémorial de cet acte de la délivrance de Dieu en faveur de son Peuple était resté gravé dans la tradition cultuelle d'Israël et quand Jésus propose à ses disciples de célébrer la Pâque au moment même où il s'avance vers sa mort, il sait, avec ses disciples, qu'il va célébrer avec toute la communauté juive du monde entier la liberté donné par Dieu à son peuple. Le sens même du repas pascal, le nôtre encore aujourd'hui, puisque nous en sommes les héritiers, le sens même de ce repas pascal, c'est précisément l'appel à redécouvrir la liberté comme don de Dieu.

Mais le problème se pose alors de savoir quelle forme lui donner ? C'est bien de dire que nous sommes libres, c'est bien de dire que nous sommes libres pour Dieu, mais comment ? Chacun de nous le sait pour l'avoir éprouvé dans sa propre conscience : les commandements, la Loi, comme on dit, donnent des points de repère et disent ce qu'il ne faut pas faire, mais la Loi n'aide pas : saint Paul l'a comparée à un pédagogue. Quand notre liberté est face à la Loi, on sait bien ce que la Loi demande de faire telle chose et non pas telle autre, mais elle ne nous dit pas comment le faire. C'est à ce moment-là que Jésus va donner à notre liberté son chemin réel, la possibilité concrète et véritable de s'avancer vers Dieu et de s'accomplir en Lui. Les deux gestes que Jésus pose ce soir, au mo­ment où Il va quitter ce monde, au moment où, ayant goûté la liberté humaine, car même si Jésus n'a rien appris de notre liberté humaine, sa liberté divine étant infiniment au-delà des limites de notre liberté hu­maine, il n'empêche qu'il vécut selon l'ordre de cette liberté humaine dans chacune des rencontres, dans tout ce qu'Il partagé avec ses disciples, dans chacun des moments de sa vie, il a éprouvé le poids et la beauté de cette liberté créée dont il était lui-même l'auteur. Au moment même où il s'avance vers la mort et accepte dans sa propre liberté toutes les conséquen­ces de sa volonté de sauver tous les hommes, il sait très bien qu'il faut nous donner à ses disciples et à toute l'humanité, à chacun d'entre nous, un visage renouvelé de notre liberté.

C'est bien que le Christ soit venu parmi nous, qu'il ait été un bel "exemple" de vie pour le Père, c'est bien qu'il nous ait rappelé notre vocation d'êtres libres, appelé à rencontrer Dieu. Mais comment pour­rions-nous le vivre nous aussi, à notre tour ? De­vrions-nous retomber dans ce que j'appellerais volon­tiers l'illusion moderne, celle d'une liberté qui se fa­çonne et se fabrique elle-même, une liberté qui se projette, comme l'ont décrite certains philosophes contemporains ? Au fond, comment fonctionne la liberté ? Serait-elle un projet par lequel nous-mêmes nous décidons, nous voulons, et nous créons nous-mêmes ? Il y eut des philosophes pour le dire.

Quand Jésus, le soir du Jeudi Saint, prend le pain qui est sur la table et la coupe de vin, que choisit-il ? Il choisit les deux symboles par excellence de la convivialité humaine. Partager le pain, rompre le pain ensemble, c'est être, au magnifique sens étymologique et non pas vulgarisé et vulgaire d'aujourd'hui, des copains, c'est-à-dire littéralement des "co-pains", ceux qui partagent le même pain, aujourd'hui ça a certai­nement baissé de niveau. A cet époque, cela voulait dire quelque chose : partager le pain, boire à la même coupe, c'est partager la même destinée. Or, tel est le premier geste : le fait que désormais, Jésus inscrive la liberté de chacun d'entre nous dans le geste de la communion. Et vous remarquerez que Jésus ne se met pas du côté des convives, mais du côté du pain, du côté de ce qui est échangé entre les convives. Il est du côté du pain et du vin parce que c'est dans la mesure où les convives autour de la table partagent le même pain et le même vin que se réalise la communion des libertés les unes avec les autres.

Tel est le sens de l'eucharistie. On se demande pourquoi il s'est fait pain et vin, et probablement que cela paraît bizarre à certains d'entre nous, mais ce n'est pas bizarre du tout. Quand on a compris ce qu'est la convivialité humaine, ce qu'est la communion in­terpersonnelle, le sens de l'eucharistie apparaît dans sa vérité. Si vous invitez quelqu'un chez vous et que vous commencez à lui lire vos derniers ouvrages ou lui expliquer vos dernières pensées métaphysiques, c'est peut-être très gentil, mais tant que la rencontre n'est pas scellée par le fait de boire le même vin et de partager généralement un peu plus que du pain, vous sentez bien qu'il y manque quelque chose. Or, c'est précisément ce que Jésus a voulu. Il a voulu que le pain et le vin soient la lumière, la source, le fonde­ment de la convivialité humaine en lui, pour le Père. Tel est le premier geste qui fonde la communion et donne forme à notre liberté. Pas de liberté sans com­munion. C'est probablement l'erreur de deux siècles de pensée dite moderne qui a conçu la liberté exclusi­vement à partir d'elle-même, comme le pouvoir de se poser elle-même et par elle-même. À la limite une telle approche est insensée, et en contradiction mani­feste avec l'expérience la plus commune et la plus courante : chacun de nous sait précisément que cha­que liberté individuelle ne peut naître que dans le vis-à-vis d'autres libertés, et chacun d'entre nous a décou­vert sa liberté dans la relation qui le liait à ses parents. Il est donc illusoire de vouloir croire que nous som­mes à l'origine et au commencement absolu de notre liberté. Il n'y a liberté que s'il y a au préalable un geste de communion proposée, offerte et qui invite à cette rencontre entre deux libertés. Pas de liberté sans communion, c'est le geste même par lequel le Christ institue l'Église.

Mais il a donné aussi un second geste de réfé­rence pour nous permettre d'accomplir notre liberté : ce geste nous est raconté dans l'Evangile que nous venons d'entendre : "S'étant ceint les reins d'un ta­blier, lui, le Seigneur et le Maître, c'est-à-dire Lui qui est l'homme libre par excellence et qui ne doit rien à personne, il se mit à laver les pieds de ses disciples". Il se met à genoux devant ses disciples et fait le geste du service qu'on appelle aussi la diaconie, le geste du diacre, du serviteur.

La liberté n'a pas de visage tant qu'elle ne s'est pas vraiment accomplie dans le service d'un autre, que cet Autre soit Dieu, que cet autre soit mon frère : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous ai aimés". La liberté humaine désormais appelée par le Christ à entrer dans son mystère, à entrer dans sa Pâque, passera toujours par le geste du service de la liberté de l'autre. Là où jusqu'alors la liberté avait pour ainsi dire butée contre la Loi, laquelle était pourtant déjà une grande chose et reste une grande chose, voici que la liberté est comprise non plus d'abord comme mise en œuvre docile des exigences de la Loi. Cette Loi n'avait été que le canal, le péda­gogue, comme dira saint Paul, mais la liberté reçoit par grâce la capacité de rencontrer l'autre dans son visage, par le seul fait de devenir le serviteur de ce visage.

Telles sont les deux dimensions qui consti­tuent l'Église dans sa liberté et en font un peuple té­moin de la liberté, qui n'a de leçon à recevoir de per­sonne au sujet de sa liberté. L'Église ne peut être as­servie à aucun pouvoir : elle a eu le tort à certaines époques de chercher à asservir les pouvoirs politiques, mais j'espère que c'est une page définitivement tour­née de son histoire sur laquelle on ne reviendra plus.

Elle a cependant toujours eu raison de ne vouloir être asservie à aucun pouvoir, car il y va de sa liberté. Et tel est le véritable service de la liberté : l'Église sait qu'elle ne peut exercer sa liberté que comme un service, en essayant, dans la personne de chacun de ses membres, d'accueillir et d'honorer et le visage de Dieu et le visage de chaque homme, surtout de celui qu'on appelle précisément son prochain, dans le geste du service.

Ce soir c'est la fête de la liberté, c'est la fête de l'Église et nous allons poser ensemble une nouvelle fois ces deux gestes, d'abord celui du service : laver les pieds de ses frères, ensuite celui de la communion : laisser le Christ être le lieu de l'illumination, de la rencontre du frère, à travers l'Eucharistie. Tel est le testament de Jésus : la nouvelle et éternelle Alliance. Il n'y en a pas d'autre, et malheur à nous si nous croyons que nous pourrions entrer en communion avec Dieu en-deçà ou au-delà de ces deux instances.

Malheur à nous si nous négligeons soit la communion, c'est-à-dire toute la vie sacramentelle de l'Eglise, tous les signes que Dieu nous a donnés, en pensant que par une sorte de pure religiosité intérieure et de pure liberté intérieure, nous pourrions nous débrouiller seuls ! Malheur à nous également, si nous négligeons la diaconie, le souci réel et effectif du service du visage et de la réalité de l'autre, en pensant là aussi que nous pouvons simplement, en nous occupant de nous-mêmes, arriver à découvrir Dieu ! Dans les deux cas, nous nous situons en dehors du testament de Jésus, nous ne sommes pas ses disciples, nous ne sommes pas ses héritiers et nous ne sommes pas ses frères.

Qu'à travers la célébration de ce soir, nous re­découvrions cette vérité de la liberté que le Christ nous a donnée, une liberté qui est humaine, qui passe par des gestes humains, mais une liberté qui passe dans la lumière de la communion divine, instaurée entre chacun d'entre nous et par le service dont Il nous a lui-même donné l'exemple en se faisant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix.

 

 

AMEN

 

 
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