AU FIL DES HOMELIES

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CONFRONTÉ À L'IRRITANTE INNOCENCE

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (1er avril 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Tout s'est passé si vite, ils ont suivi Jésus, l'ar­rivée à Jérusalem, l'accueil ambigu d'une foule qui le prend pour le Messie, et puis l'ou­bli de la foule, tous les gens affairés qui préparant la Pâque et retrouvant leur famille. Les ruelles sont combles, une sorte de fièvre secoue tout Jérusalem. Cette fièvre, ils l'ont connu déjà l'an dernier lors de la Pâque, lorsqu'ils étaient ensemble à Jérusalem, le Maître et ses disciples, comme c'est la coutume à l'époque où le Maître et les disciples vivent tout en­semble, partagent le quotidien, la route, le repas. Mais cette fois-ci il y a un décalage, une sorte de perplexité qui fait que ce repas qu'ils prennent ensemble les pro­voque, les décale, les angoisse, ça ne se passe pas comme les années précédentes, comme si chacun d'eux était à la fois confronté à une fin qu'ils ont en­tendue, mais entendre et comprendre, entendre et ac­cepter, ce n'est pas la même chose. Avoir été fasciné par cet homme, jour après jour, sans tout comprendre de ce qu'Il disait. Tant de choses ont été dites comme avec un voile, certes quelque chose à l'intérieur consentait, s'ouvrait à ce qu'Il disait, mais leur esprit restait trop épais pour la trop grande clarté de ses pa­roles. Il y a comme un retard dans la compréhension des événements passés et à venir, et plus que jamais chaque apôtre est confronté à cette fin qu'il sait et qu'il redoute, peut-être même qu'il ne veut plus la savoir, et surtout il est confronté à lui-même, sans détour, à ce pourquoi il en est arrivé là. Finalement avant c'était assez facile, c'était relativement facile de le suivre, de l'écouter, d'être dérouté, peut-être de renvoyer un peu les gens qui s'agglutinaient autour de Lui, d'écarter la foule lorsque la foule se faisait trop pressante ou de distribuer les pains lorsque Jésus avait multiplié les pains, de trouver un peu sa place dans ce groupe des Douze : l'un tenait la bourse, l'autre un peu l'intendance, et puis Jean peut-être plus dur, plus fa­natique, plus amoureux restait collé, et puis Pierre, dans sa fougue, dans son enthousiasme se sentait prêt, fort, et puis Judas voyait les choses un peu à l'avance, avec un bel avenir. Certes des doutes avaient com­mencé à cisailler son cœur et leur cœur. Ainsi chaque apôtre était renvoyé à une question, au fait ce soir-là ils se sont peut-être demandés pourquoi ils l'ont suivi.

Cette mort annoncée, cette résurrection éga­lement proclamée, n'empêche qu'ils allaient se sépa­rer, qu'ils allaient le perdre, qu'ils allaient devenir orphelins de Celui qui avait tant bouleversé leur vie, enfin pour qui ils avaient même renoncé à leur vie, ils avaient commencé, comme le Christ leur avait ensei­gné, à renoncer à leur propre vie, ils l'avaient mis en pratique un peu affectivement, presque naturellement, ils avaient quitté leur métier, leurs filets, au bord du lac.

Une sorte de perplexité qui s'empare de cha­cun d'eux, cela ne ressemble pas à la Pâque de l'an dernier. Ils ont marché dans Jérusalem, ils ont préparé, ils ont couru chercher de quoi manger, ils ont trouvé enfin cette maison que Jésus leur avait recommandée, cette maison avec cette chambre haute, ils se retrouvent enfin, ce petit groupe, si mêlés à cette foule et si différentes de cette foule, si peu conscients que le geste qu'ils vont voir ce soir, dont ils vont être les témoins, et qui va nous amener à être ce soir ici, un geste du moment, un geste tant soit peu banal : le lavement des pieds, et un repas. Et puis c'est comme un écho qui vous fait entendre davantage, plus loin que l'océan, vous sentez que le geste qu'Il pose ne s'arrête pas là à leurs pieds, ne s'arrête pas à leur chair, ne touche pas simplement leur cœur, mais à travers leur cœur, c'est le cœur de l'humanité qui est visé comme si Jésus voulait écrire avec ses mains une histoire de feu de son cœur de Dieu, à l'écrire dans le corps des apôtres en commençant par les pieds, en commençant par le bas pour remonter afin que leur cœur soit comme le réceptacle de ce qu'Il va leur donner : le commandement, leur donner un comman­dement. Mais cette sculpture, ce que Jésus fait en commençant par les pieds, en lavant les pieds, et d'ailleurs Pierre s'y engouffre à sa manière, bien tout entier, jusqu'à la racine des cheveux, il n'hésite pas. Eh bien cette trace que Jésus veut laisser sur la chair humaine, qui a fait que nous-mêmes avons été mar­qués par ce même sceau de la présence de Dieu, par le baptême. Jésus nous le laisse comme un geste qui purifie. Seulement cette purification, elle n'est pas simplement douceur, elle n'est pas simplement consolation, elle est douleur, elle est douleur pour Jésus, mais elle est également douleur pour les apô­tres, et ils sont tout de suite, ce soir-là, confrontés à leur propre chemin, là où ils en sont, et où ils vont. Il va falloir que, eux aussi, ils traversent leur faiblesse. Certes quand ils étaient près de Lui, tout se trouvait vite fait, magnifié, il y avait une espèce de légèreté qui se dégageait de sa présence, ils suivaient, peut-être discutaient-ils dans le dos de Jésus pour mieux comprendre, mais leur être était saisi, tendu, tout d'un coup vers celui pour qui ils se sont élancés avec tout leur être, avec tous leurs défauts, sans tenir compte de rien, sans même trop réfléchir à eux-mêmes, eh bien celui vers qui ils doivent tendre va s'effacer, va disparaître, va mourir.

Et ils se retrouvent, chacun d'eux, non plus comme un groupe, il faudra l'Esprit Saint pour qu'ils constituent ce groupe. Mais chacun d'eux se retrouve face à lui-même, de nouveau ils sont confrontés à cette fragilité, à leur faiblesse, leurs limites. Pierre, à la façon qu'il a de mentir un peu sur lui, et puis Judas, Judas retrouve intact ce qui n'a pas été entièrement changé, une sorte de début de haine, quelque chose qui n'a pas été vraiment totalement vaincu par la pré­sence du Christ, qui est resté là comme un germe la­tent. Jean, lui, il a trop peur de Le perdre, il s'accroche au cœur, il y a en lui à la fois cet amour que nous connaissons par l'évangile qu'il nous a laissé et puis cette violence qu'il va falloir aussi qu'il traverse. La lâcheté, la violence ou la haine, et les autres. Mais en ayant écouté l'évangile que vous avez entendu, ce n'est pas la paix, chacun est confronté, perplexe et déboulonné, il est décalé.

Alors Jésus va donner la bouchée, cette bou­chée est peut-être son corps déjà, le corps de l'eucha­ristie. Il va tenter de rattraper celui qui est le plus loin, sur le cercle le plus lointain, Judas qui est au bout du groupe. Il a senti progressivement qu'il se détachait, de déception en déception, d'amertume, d'incompré­hension. Il a laissé une sorte de distance, et il a re­gardé les choses différemment sans son cœur. Qui est-Il pour que je Lui donne tout ce que je suis. Qui est-Il ? puisqu'Il va mourir. Est-ce qu'il ne veut pas essayer de moins souffrir en se séparant à l'avance de Lui, en le provoquant. Mais c'est Jésus qui tente, par cette bouchée, c'est-à-dire Jésus tente en disant à l'avance : "certes tu seras orphelin, comme les autres, comme nous le sommes, mais orphelin pas complètement, cette bouchée elle va te rejoindre au plus intime de toi, comme la bouchée de l'eucharistie", et en entrant dans la bouche de Judas, j'allais dire, comme une dernière proposition que Dieu lui fait, comme une dernière ouverture que Dieu lui fait, encore une fois sans contrainte, ce n'est pas la bouchée qui rentre, mais c'est Satan. Il se laisse gagner, il se laisse contaminer, il se laisse posséder, il se laisse renverser par ce qui était germe en lui, il baisse les bras, il n'en veut pas.

C'est là que commence la Passion, non pas que Jésus ait besoin, dans son histoire, qu'un traître soit parmi les apôtres pour que son heure vienne. Il n'a qu'un désir, c'est que tous le suivent, soient marqués de Lui et témoignent au monde, Il n'a jamais voulu que Judas le trahisse.

Mais pourquoi cette perplexité ? pourquoi ce décalage ? pourquoi cette façon qu'ont les apôtres d'hésiter comme allant d'un pied sur l'autre, en se di­sant : "comment vais-je vivre cette séparation, cette disparition, cette mort" ?

C'est la confrontation avec ce qui est peut-être le plus difficile à rencontrer dans sa vie : l'innocence. Finalement rencontrer l'innocent n'est pas d'abord une joie. Nous, les hommes, nous avons besoin d'une cer­taine complicité entre nous, c'est plus facile de s'ap­précier quand on connaît la faiblesse de l'autre et qu'on y trouve quelque correspondance avec la nôtre, c'est plus sympathique et plus facile à vivre. Les in­nocents et les purs, c'est irritant, c'est dérangeant, c'est révélant. Rencontrer quelqu'un qui n'a aucune idée de notre gentille ou moins gentille complicité avec la mal, qui reste un étranger étonné par rapport au mal qui se distille comme un petit pain quotidien dans le grand pain quotidien de notre vie, une sorte de recti­tude totale qui ne se trouve pas, qui ne peut pas être touché par cela et qui, en même temps, l'accueille, si nous rencontrons un jour cet innocent, si nous ren­controns un jour l'innocent, notre première rencontre, le premier effet de la rencontre pourrait être une cer­taine douleur pour notre cœur parce que nous pour­rions constater que nous sommes trop petits, et que cela nous agace d'en voir un plus petit que nous, les violents sont irrités par la paix, la pureté fait peur aux impurs, la vérité agace ceux qui mentent. Nous ne pouvons pas accepter d'emblée quelque chose qui tranche si radicalement, qui pourtant a l'air si proche, reste inatteignable. Ce n'est pas nous qui touchons le Christ, c'est Lui qui vient nous toucher, qui nous donne la bouchée.

Et la confrontation avec l'innocent passe par l'obligation que nous soyons transformés de l'inté­rieur, que nous retraversions ce sur quoi nous nous sommes un peu construits et qui finalement est à la fois fait de bon grain et d'ivraie, un mélange un peu indiscernable de notre vie, et nous ne pouvons pas d'emblée sauter dans l'innocence, il y a quelque chose qui, en nous, fait résistance. Judas avait pris un che­min si lointain du Christ que même Jésus n'a pas pu le rejoindre, il est passé de la haine à la honte, ce qui l'a mené à sa mort. Ce cercle l'éloigne de plus en plus du Christ, il est saisi par la haine et puis c'est la honte de lui-même. Il dira lui-même : "j'ai vendu un innocent".

L'innocent, c'est pourtant cette rencontre-là que nous devons faire : le pain chaste, le vin pur sont la présence et le don de l'innocence de Dieu dans ce monde, nous rejoignent, nous nourrissent, nous trans­forment, mais nous pourrions, en recevant la bouchée et en buvant le vin, ne pas complètement consentir au don que Dieu nous fait parce que nous résistons, parce qu'en nous il y a une complicité plus large, plus mé­diocre qui fait que nous ne pouvons pas accepter que quelque chose qui soit si grand soit si petit, et que nous préférons quelque chose qui ait du pouvoir.

Face au mal que nous éprouvons, face à nous-mêmes, face à la traversée que nous devons faire en nous-mêmes, nous voudrions une force certaine sur laquelle nous puissions nous appuyer, et non pas quelqu'un qui est faible, c'est presque insupportable la faiblesse de l'homme Dieu. Ce paradoxe de sa fai­blesse, cette force de l'innocence, c'est le chemin que Jésus propose aux apôtres, ce soir, jeudi, à Jérusalem "traverse ta lâcheté, traverse ta violence, traverse ton désir, essaie de traverser ta haine ou ce qui en est le début : Si Je monte sur la croix, c'est pour vous invi­ter chacun à ce que chacun traverse, reconnaisse, accueille. Peut-être éprouvez-vous une certaine dou­leur à la révélation de cette fragilité qui est en toi, mais c'est en traversant cette faiblesse, en acceptant que J'en fasse autre chose, non pas en la niant. Si tu avais accepté que cette haine qui progressivement s'est retournée contre toi et qui te mène au néant, Je l'accueille, Je l'englobe, Je l'enserre, Je la crains et Je la mène sur la croix, alors tu serais resté avec Moi".

Et cette proposition que Judas fait, nous n'avons pas à juger, ni Judas, ni les autres, cette pro­position que Dieu fait et qui rend si perplexes les apôtres au soir de la Pâque, ce jeudi incroyable où Jésus marque d'une façon si totale, si définitive com­ment nous pourrons le rendre présent désormais, en tout temps, en tout lieu et pour tous les hommes, convoque chacun de nous, en cette eucharistie solen­nelle de ce soir, mais en toute eucharistie, à cette tra­versée comme si nous allions être pénétrés de Dieu, comme une bouchée rentre en nous et nous envahit de la présence de Dieu.

La confrontation avec l'innocence, elle pro­voquera d'ailleurs la haine, les crachats, tout ce que nous allons entendre dans la Passion, elle développe, elle aiguise le mal, elle l'excite. Le mal n'a pas d'autre moyen de développer ce qu'il a de plus vil en lui pour s'opposer à ce qui lui est insupportable de regarder et de contempler : l'Agneau innocent qui offre sa vie pour les hommes.

 

 

AMEN

 

 
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