AU FIL DES HOMELIES

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PUISSANCE ET FAIBLESSE,  MANIFESTATION DE L'AMOUR DE DIEU SAUVEUR

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (1er avril 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Saint Jean de Malte : Le lavement des pieds

 

Frères et sœurs, les chrétiens célèbrent la Pâque parce que Jésus lui-même a célébré cette Pâque et qu'il a tenu à ce que les derniers jours de sa vie soient liés à cette fête de son peuple, le peuple d'Israël, le peuple juif.

Qu'est-ce que le peuple de Jérusalem à l'époque de Jésus fêtait lorsqu'il célébrait la Pâque ? Cela s'appelait un mémorial, c'est-à-dire que le peuple se replongeait dans la mémoire de ce que Dieu avait fait pour eux. Et pour raconter cette grande geste de Dieu, il n'y avait pas de mots assez forts : "Il a libéré son peuple à main forte et à bras étendus". – "Il a fait des merveilles". – "Il nous a arrachés à la servitude". – "Il a conduit son peuple à travers la mer", c'est-à-dire à travers les eaux qui symbolisent la mort. Rien n'était assez fort, rien n'était assez grand, pour qualifier ce que Dieu avait fait. Lorsque Israël célébrait et célèbre encore aujourd'hui la Pâque, il prend un bain de puissance de Dieu. C'est-à-dire qu'il est pénétré de tout ce que Dieu peut faire à partir du seul désir de sauver, de choisir, de créer une relation avec ses élus, avec ceux qu'il a choisis. C'est la responsabilité du peuple choisi de chanter la puissance de celui qui l'a arraché d'une situation dans laquelle il était esclave en Égypte. Il était menacé de mort puisqu'on faisait périr tous les premiers-nés mâles des femmes d'Israël. Il était menacé de mort à cause de l'esclavage et du travail. Et voici que Dieu avait choisi de concentrer toute sa puissance et toute sa force pour sauver ces pauvres gens, ces va-nu-pieds et ces esclaves.

On comprend que pour la tradition juive et encore aujourd'hui, la fête de la Pâque soit le maximum de la célébration du Dieu tout-puissant. C'est le Dieu du ciel, c'est le Dieu comme on le dit "Sabaoth", le Dieu des armées célestes. C'est-à-dire la seule puissance qui puisse tenir tête à celle qu'incarnait à cette époque-là toute la puissance du monde, les chars du Pharaon. Pour la tradition juive fêter la Pâque, c'était célébrer la puissance de Dieu.

Et pourtant, au cœur même de ce mémorial, de cette célébration de la toute puissance de Dieu, il y avait comme un signe qui était en discordance. Ce signe, c'était tout simplement le fait qu'il fallait tuer un agneau. Il fallait au moment de la Pâque, immoler un agneau, le manger pour rappeler que toute la protection et toute la bienveillance de Dieu s'était exprimée par le sang de la victime, dont on avait marqué les gonds des portes pour manifester la protection par le sang symbolique d'un animal.

Curieusement, au cœur même de cette manifestation de puissance, il y avait ce repas pascal, le partage d'un agneau, rôti au feu rapidement, à manger les reins ceints, le bâton à la main, c'est-à-dire dans la position de marche. Bien entendu, vous le comprenez, c'était un sacrifice des nomades du désert, qui au moment de la transhumance, au printemps, au moment où l'on devait chercher de nouveaux pâturages, étaient prêts à partir et immolaient comme en une sorte de rite de protection, un petit agneau de l'année précédente pour protéger les hommes, le troupeau et toute la tribu qui vivaient de ce système de vie.

Quand Jésus choisit de célébrer le dernier repas il est l'héritier conscient de ce que signifie cette Pâque et il ne renie rien de ce que signifiait ce repas. Il sait lui aussi que ce repas, pour lui comme pour ses disciples, signifie la mémoire de la puissance de Dieu. Il sait aussi qu'en partageant rituellement l'agneau rôti au feu, les herbes amères, les galettes chauffées à la hâte, grillées sur les pierres chaudes qui donnent les matzots, le pain azyme, il savait qu'il s'inscrivait dans la tradition d'une Pâque de la force et de la puissance de Dieu. Jésus n'a jamais douté de la puissance de Dieu. Seulement, ce qu'il avait à partager avec ses disciples ce soir-là c'est que la puissance de Dieu peut dépasser les limites de nos représentations humaines. Pour nous, un Dieu qui est puissant est un Dieu qui n'a peur de rien, qui est capable de nier toutes les forces qui sont contre lui. C'est un Dieu victorieux, un Dieu qui broie les ennemis, qui jette les Égyptiens dans les flots de la Mer Rouge. C'est un Dieu qui résiste à tout, qui domine tout, qui guide, qui est le tout-puissant, qui a prise sur la réalité de sa création.

Et là, Jésus montre à ses disciples que ce même Dieu est capable de sauver par la faiblesse et dans la faiblesse. D'une certaine manière les deux Pâques célèbrent la même chose : la puissance du salut de Dieu, mais elles le célèbrent d'une façon radicalement différente. Dans le cas de la Pâque ancienne, la puissance de Dieu se manifeste par les hauts faits, les merveilles de salut de Dieu. La Pâque des chrétiens se manifeste par le fait que Dieu est capable d'entrer jusque dans la plus grande détresse et la plus grande faiblesse de l'homme, de partager ce qui fait la condition la pus terrible et la plus anéantissante de l'homme : souffrir et entrer dans la mort. C'est la même Pâque, c'est le même salut. C'est la même puissance de Dieu qui agit. Ce sont les moyens qui changent. Le fait de prendre les moyens les plus faibles et les plus démunis, c'est la forme suprême de la puissance.

Frères et sœurs, je crois que nous chrétiens aujourd'hui, nous avons du mal à avaler cela. Pour nous, notre représentation spontanée de Dieu, cela doit toujours être un Dieu puissant qui agit par la puissance. C'est un Dieu puissant qui doit réduire à rien l'ennemi, qui doit anéantir le mal, qui doit anéantir la mort, etc … Bref, c'est un Dieu qui et à quoi rien ne résiste. Or ici, Dieu a pris délibérément un autre visage, il a pris le visage du serviteur. Quand Jésus insère le geste du lavement des pieds dans le rituel même de la Pâque, ce qui n'était absolument pas prévu, il veut dire simplement ceci : si vous pensez jusqu'au bout la manière dont Dieu peut opérer le salut, sachez que maintenant, il est capable d'opérer le même salut de façon plus extraordinaire encore en passant précisément par ce qui dans notre propre existence signifie le dénuement, la faiblesse, la pauvreté, la souffrance et finalement la mort.

Le paradoxe de ce que nous célébrons ce soir, ce que nous allons nous rappeler dans cet autre mémorial qui est le lavement des pieds, mais qui d'une certaine manière est aussi le même mémorial que celui de l'eucharistie, c'est le fait que la puissance de Dieu n'est pas obligée de se calquer sur nos moyens humains, mais qu'aujourd'hui encore elle peut passer par ce qu'il y a de plus faible et de plus démuni dans l'homme. Combien d'entre nous ici dans cette assemblée ont, à un moment ou l'autre de leur vie, traversé un moment où l'on est totalement démuni, où l'on est face à la souffrance, face à la mort, dans l'angoisse, dans des difficultés extrêmes, et on a l'impression qu'on ne s'en sortira plus ? Ou encore devant des énigmes et des mystères de notre vie pour lesquelles nous n'avons pas de solution ? C'est ici que nous sommes presque contraints, en tous cas invités, à retrouver ce qui fait la manière même dont Dieu accomplit le salut. C'est dans le dénuement même, dans le drame de la situation où nous nous trouvons que Dieu est capable de choisir en nous ce qu'il y a de plus faible, de plus démuni, de plus vulnérable, de plus exposé pour y faire surgir sa véritable puissance : la puissance de sa résurrection.

Frères et sœurs, que ce geste que nous allons accomplir ce soir ne soit pas simplement le rappel d'un rituel. C'est vrai qu'aujourd'hui, qui lave encore les pieds des gens qui rentrent dans la maison ? Personne ! C'est vrai qu'aujourd'hui, nous avons d'autres coutumes d'hygiène et surtout, on va chez les gens en voiture, ce qui évite de se salir les pieds. Mais au Moyen-Orient à l'époque, c'était très nécessaire à la fois de rafraîchir les pieds et en même temps de les laver, parce qu'ils avaient traîné dans la poussière des chemins. Mais, cependant par ce geste si simple, si beau, c'est Dieu qui rappelle aux hommes qu'il est capable à travers le geste des esclaves et des serviteurs de la maison qui accueillaient ainsi les visiteurs et les hôtes, qu'il est capable d'y faire resplendir un salut encore plus éclatant et plus beau que le salut qui avait été donné dans la première Pâque. Dans la première Pâque, il avait manifesté ce que nous appelons sa puissance, alors que dans la deuxième, celle dans laquelle nous entrons aujourd'hui et dans laquelle nous entrons par toute notre vie, c'est une Pâque dans laquelle c'est le caractère démuni et pauvre, fragile et vulnérable de notre existence qui devient le lieu même de la manifestation de la véritable puissance de Dieu, c'est-à-dire, son amour.

 

 

AMEN

 

 

 

 

 
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