AU FIL DES HOMELIES

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UN DIEU SERVITEUR

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (12 avril 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, n'êtes-vous pas surpris comme moi, ou même peut-être un peu choqués, comme chaque Jeudi Saint, qu'en ce jour où nous avons tellement de choses importantes, capitales à commémorer, à commencer par la dernière Cène, ce dernier repas où Jésus à la veille de mourir institue l'Eucharistie en transformant le pain et le vin en son Corps et en son Sang, qu'en ce jour, nous lisions cet évangile du lavement des pieds. Quelle idée ! Certes, c'est aussi le Jeudi Saint que Jésus a lavé les pieds de ses disciples. Faut-il que cet évènement soit important pour qu'au jour où nous faisons mémoire de l'institu­tion de l'Eucharistie, l'Église choisisse ce texte comme évangile de ce jour ! D'ailleurs, saint Jean lui-même souligne l'importance de cet évènement : vous avez entendu l'exorde qui introduit le texte : "Jésus sachant que son Heure était venue de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'au bout". Et encore : "Sachant que le Père avait tout remis entre ses mains et qu'Il était venu de Dieu et retournait à Dieu, Il se lève de table, et prenant un linge, Il s'en ceignit ..."

Deuxième surprise : si vous avez bien écouté le texte de l'évangile, Jésus qui en instituant l'Eucha­ristie a dit : "Vous ferez cela en mémoire de Moi. Toutes les fois que vous le ferez, faites-le en souvenir de Moi", dit équivalemment pour le lavement des pieds : "Je vous ai lavé les pieds Moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns les autres. C'est un exemple que Je vous ai donné pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi-même j'ai fait". Ce sont les deux seuls moments de l'évan­gile, (à vrai dire ils sont presque contemporains) où Jésus parle de façon aussi solennelle d'un geste qu'Il vient d'accomplir en demandant à ses disciples de le renouveler. Comment se fait-il que, s'agissant de l'Eu­charistie, cet ordre de renouvellement du Christ ait été interprété comme le fondement du sacrement des sa­crements, de ce sacrement qui est au centre de toute la vie de l'Église, et que, s'agissant du lavement des pieds, la tradition liturgique l'ait retenu simplement comme la commémoraison que nous allons accomplir tout à l'heure, et qui selon les sensibilités vous sem­blera émouvante ou peut-être un peu ridicule ? Com­ment se fait-il qu'il n'y ait pas un sacrement du lave­ment des pieds compte tenu de la solennité avec la­quelle Jésus parle de ce geste et demande à ses disci­ples de l'accomplir comme Lui-même l'a fait ? A vrai dire dans l'histoire de la liturgie, on s'est posé souvent cette question et l'on y a trouvé des tas de réponses. Par exemple dans la liturgie ambrosienne de Milan et de l'Italie du nord ou dans les anciennes liturgies des Gaules, on a pratiqué le lavement des pieds comme un rite annexe du baptême. Cela faisait partie du bap­tême, peut-être à cause du dialogue de Jésus avec Pierre : "Si Je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec Moi", et aussi : "Celui qui a pris le bain n'a pas besoin d'être encore lavé". Autre hypothèse, celle que nous sommes tentés de retenir aujourd'hui et que no­tre liturgie nous invite à garder, le lavement des pieds est un geste d'amour fraternel. L'amour fraternel est le cœur même de l'Eucharistie puisque cet amour que le Christ nous donne vient dans le cœur de chacun d'en­tre nous et nous unit pour former de nous l'Église, et d'ailleurs c'est ce que nous chanterons pendant le la­vement des pieds : "Aimez-vous les uns les autres comme Je vous aimés".

Un autre hypothèse encore qui a été avancée peut nous conduire un peu plus loin. On a pensé que le lavement des pieds était peut-être l'institution du sacrement de l'ordre, en ce sens que ce sacrement qui fait les évêques, les prêtres et les diacres, est fonda­mentalement celui du ministère, c'est-à-dire du ser­vice de la communauté. Les évêques, les prêtres, les diacres sont les serviteurs de la communauté chré­tienne. Jésus ne cesse dans l'évangile de répéter à ses disciples : "Celui qui veut être le plus grand se fera le serviteur de tous". Et encore dans l'évangile de saint Luc, au moment même où précisément Il vient d'ins­tituer l'Eucharistie, donc le moment quasiment identi­que du lavement des pieds, Jésus dit : "Qui est le plus grand ? Celui qui est à table, ou celui qui sert? N'est-ce pas celui qui est à table ? Et bien Moi, Je suis au milieu de vous comme Celui qui sert" (Luc 22, 27). Le service, le service de Jésus d'abord, et celui de ses disciples ensuite est donc bien un signe capital, et sans doute l'élément décisif de ce sacrement qui fait les serviteurs de la communauté que sont les évêques, les prêtres et les diacres. Jésus en lavant les pieds de ses apôtres et en leur demandant de laver comme Lui les pieds de leurs frères, n'a-t-il pas institué le sacre­ment de l'Ordre ? Peu importe, je ne cherche pas à faire des théories. Ce qui me semble intéressant et d'ailleurs évident, c'est que, par ce geste, Jésus réca­pitule toutes les significations de ce qui est en train de se passer. Jésus, en se mettant aux pieds de ses disci­ples comme l'esclave, est en train de réaliser ce que dit saint Paul : "Lui qui était de condition divine n'a pas gardé jalousement le rang qui l'égalait à Dieu, mais Il s'est anéanti Lui-même prenant la condition d'esclave, devenant semblable aux hommes, et s'hu­miliant plus encore jusqu'à la mort, et la mort sur la croix" (Philippiens 2, 6-8). Jésus serviteur ! Et nous pensons tout de suite à la lecture d'Isaïe que nous fe­rons demain, ce Serviteur souffrant de Dieu, qui donne sa vie pour les multitudes (Isaïe 52, 14-53, 11). Serviteur ... Jésus est serviteur par son Incarnation, mais plus encore par sa Passion. Et de même Il est serviteur par son Eucharistie, car Il n'est pas parmi nous comme Celui qui est à table, mais comme Celui qui sert, et plus encore, non seulement Il nous sert mais Il se donne à manger. Il est la victime du sacri­fice, Il est l'aliment que nous allons absorber. Jésus accepte de descendre degré par degré dans ce service, cet esclavage pour les hommes. "Lui qui était de condition divine, Il s'est anéanti, Il s'est fait semblable à nous". Il est allé plus loin encore : "Jusqu'à la mort", et pas n'importe quelle mort, une mort d'esclave, une mort de criminel, une mort honteuse, la malédiction dont il est parlé dans la Bible et qui est présentée devant nos yeux, Il a accepté d'être comme un maudit. Et non seulement cela mais Il va jusqu'à se donner en nourriture pour nous comme un vulgaire aliment, Il accepte d'être mâché par nos dents, d'être assimilé par notre corps, de se fondre dans notre chair. Il accepte de servir à nous nourrir spirituellement et corporellement. Jésus serviteur par son Incarnation, serviteur dans sa Passion, serviteur dans son Eucharistie, serviteur dans ses ministres. Le service du Christ n'est-ce pas le sens fondamental de tout le mystère que nous sommes en train de vivre dans cette Pâque ?

Et si le Christ ressuscite le jour de Pâques et s'Il nous ressuscite avec Lui, ce n'est pas pour cesser d'être notre serviteur. N'oubliez pas que l'Agneau de l'Apocalypse est un Agneau égorgé, immolé (Apoca­lypse 5,6), Il porte dans ses mains et dans ses pieds et dans son côté les stigmates de sa Passion. Jésus est pour toujours victime de la croix, Jésus est pour tou­jours le crucifié, Jésus est pour toujours le serviteur, parce qu'il n'y a pas de gloire plus grande que d'être serviteur des autres.

Jésus en se faisant notre serviteur révèle le se­cret même du cœur de Dieu : Dieu aime tellement ses créatures qu'Il veut se faire le serviteur de leur bon­heur, de leur vie éternelle, de leur vie véritable. Oui Dieu, dans l'immensité de son amour, n'a pas d'autre but que de se faire le serviteur de notre vie. Il nous invite à être nous aussi ses serviteurs et serviteurs les uns des autres, car contrairement à toutes les logiques du monde, il n'y a pas d'autre grandeur, il n'y a pas d'autre honneur, il n'y a pas d'autre majesté que celle d'être serviteur. "Je me suis fait votre serviteur, Moi le Maître et le Seigneur, et vous m'appelez ainsi et vous avez raison car Je le suis". Oui Jésus est Maître et Seigneur et ce n'est pas en mettant de côté le fait qu'il est Maître et Seigneur qu'Il devient serviteur, mais c'est parce qu'il est Maître et Seigneur qu'Il est servi­teur, et c'est en étant serviteur que s'accomplit en Lui sa seigneurie. La seigneurie c'est d'être les serviteurs amoureux de ses frères, et au cœur de ce service de Dieu à notre égard, il y a un service plus mystérieux encore que nous pouvons à peine entrevoir, c'est le service du Père donnant naissance à son Fils, du Fils se recevant du Père, du Père et du Fils se donnant à l'Esprit. A l'intérieur même de la Trinité une seule chose compte, c'est le don, c'est la mise au service de l'autre, et c'est pour cela qu'il n'y a pas d'autre gran­deur, qu'il n'y a pas d'autre majesté, qu'il n'y a pas d'autre seigneurie que celle du service, parce que le service c'est un autre mot pour dire l'amour. Dieu est amour et Il vit uniquement de ce don total de soi-même à l'autre qu'est l'amour éternel de la Trinité, qu'est l'amour éternel créateur du monde, qu'est l'amour sauveur du Christ en croix, qu'est l'amour eucharistique.

Frères et sœurs, essayons de comprendre où est la grandeur de Dieu, où est donc notre grandeur et où est le sens de notre vie. Jésus en se mettant à nos pieds nous invite à la seule grandeur, celle du service humble, petit mais grandiose, de ceux que nous ai­mons.

 

 

AMEN

 

 
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