AU FIL DES HOMELIES

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DIEU SI FORT, DIEU SI DOUX !

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (28 mars 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Jamais le Christ n'a été aussi fort, jamais Il n'a été aussi puissant, omnipotent et omniscient. Il sait tout, Il sait d'où Il vient, Il sait où Il va. Il était auprès du Père et il retourne auprès du Père. Il sait que son Heure est venue. Il sait qu'Il les a aimés jus­qu'à la fin. Il sait où doit être préparé le repas de la Pâque, Il envoie ses disciples auprès d'un homme qui porte une cruche et il leur dit : "Si on vous interroge, vous direz : "Le Maître a dit...". Il sait tout, Il prépare tout, Il a une visée sur tout. Il sait qui est pur, Il sait qui est impur. Il est tellement le Maître de tout que ce soir Il pose un geste qui n'a jamais été posé, un lave­ment des pieds en plein milieu d'un repas, alors que certainement les disciples s'étaient déjà lavés les pieds et les mains, avant de passer au repas. Il voit tout, Il sait ce qui va lui arriver.

Il est ce Dieu si puissant que pour un peuple quelques siècles auparavant, Il avait entendu le cri de ce peuple, Il était venu pour le sortir d'Egypte pour que ce peuple l'adore dans le désert. Et quand ce soir-là Il s'est levé de table pour instaurer ce geste, Il avait fait lever son peuple, la bâton à la main sandales aux pieds pour partir. Et puis, comme Il avait fait fendre l'eau de la Mer Rouge par Moïse, par cette main, ce soir le Christ de sa propre main fend l'eau dans ce petit bassin pour y plonger les pieds de ses disciples.

Oui, même quand le Christ est venu, incarné dans la chair d'un homme, Il a su toujours déployer cette force, guérissant des malades, l'hémorroïsse, guérissant des personnes possédées du démon, allant jusqu'à précipiter un troupeau de cochons dans le lac de Tibériade, jusqu'à donner la vue à un aveugle-né, jusqu'à faire sortir du tombeau un mort de quatre jours. Alors, que faire, frères et sœurs, si ce n'est faire mémoire, faire le mémorial des hauts faits de Dieu, de Lui qui nous aime, qui nous chérit, qui nous sauve, qui est notre Salut. Que faire d'autre si ce n'est de le louer par des chants, par nos prières par nos actes.

Mas ce soir, c'est un soir différent. C'est vrai qu'à faire mémoire des hauts faits de Dieu, Celui qui a sorti son peuple à main forte et à bras étendu, nous pourrions nous demander ce que nous pouvons faire, nous ? Peut-être, pauvres créatures, réduites unique­ment à cette louange, face à ce Dieu omnipotent, qui dans ce cas ne serait pas tellement différent d'une autre divinité, si ce n'est qu'Il est le plus fort. Ce soir le Christ pose un geste nouveau. Toute cette tension, toute cette force qui se dégage de la préparation de la fête, toute cette omniscience, tout cela n'est pas tendu vers un duel apocalyptique (peut-être qu'Hollywood verrait avec plaisir toute cette force mise en scène à grand renfort d'effets spéciaux), mais non, il n'y a pas de combat entre le bien et le mal sinon d'une manière beaucoup plus subtile.

Ce soir, ce geste neuf va mettre en lumière une nouvelle relation entre Dieu et l'homme. Ce soir, Dieu ne met pas sa force ni sa science au service d'un nouveau miracle face auquel nous ne pourrions faire autre chose que de le louer. Non, ce soir, toute la ten­sion de Dieu va vers un geste qui semble très simple, d'une banalité quotidienne : laver les pieds. Comment ? Toute cette force dirigée vers un geste si petit, si humble ? Fallait-il savoir tant de choses ? Fallait-il maîtriser autant les événements pour aboutir à laver des pieds ? Les esclaves ne connaissent pas tout cela, et cependant, ils lavent les pieds de leurs maîtres. Le Christ lave les pieds de ses disciples, geste de la cha­rité que nous allons renouveler ce soir. Geste qui peut nous sembler si facile, geste d'attention auprès des autres, qui pourtant est très difficile à être un véritable geste charitable. Je crois profondément que Dieu est le seul qui est si fort de sa force, que cette force se résume en un seul mot : la douceur. Nous, quand nous lavons les pieds, c'est parce que nous ne pouvons pas faire autrement, peut-être parce que c'est notre condition. Combien de personnes se sentent enfermées dans un rôle qu'on leur a imposé quand ils étaient enfants, apprendre à être gentils, charitables, et donner sa vie pour les autres jusqu'à son propre anéantissement jusqu'au jour où ils découvrent qu'ils n'ont pas vécu, qu'ils ne se sont pas épanouis. Dieu demande-t-il cela ? A l'inverse, d'autres personnes ont trouvé le truc, en reprenant la bonne dialectique du maître et de l'esclave, et qui trouvent très intéressant d'être serviteurs, parce que souvent c'est la meilleure place pour maîtriser, surveiller et régir. La charité au risque de l'anéantissement de celui qui pose ce geste de charité ? Ou bien la charité au risque de l'anéantis­sement de celui qui reçoit ce geste ? Cette force de Dieu est la seule qui permet de donner cette commu­nion de la rencontre entre deux personnes. On va chanter aussi dans quelques instants, cet hymne à la charité qui nous fascine et nous attire (c'est sans doute pour cela que 99,99% des couples qui se préparent au mariage aiment prendre en première lecture cet hymne à la charité). Mais saint Paul le dit bien : "Ce n'est pas parce que je connais toutes les langues que j'ai la charité." Ce n'est pas parce que je pose un acte charitable que nécessairement j'ai la charité. Alors, sommes-nous condamnés, frères et sœurs, à nous sentir coupables, à vivre en sachant que nous n'y arri­verons jamais ? Cette force est donc si puissante qu'elle permet cette communion. Je crois que c'est ce que dit saint Paul : "Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien". Au-delà du geste qui peut être à la fois une destruction de celui qui le pose, ou un anéantissement de celui qui le reçoit, au-delà du geste, ce que nous rappelle saint Paul, c'est la manière dont nous vivons et dont nous posons ce geste charitable. Un geste de rencontre quel qu'il soit, à travers lequel cette vérita­ble communion entre deux personnes peut s'établir.

Le Christ lave les pieds de ses disciples. Saint Pierre n'a pas très bien compris, Jésus a dû lui expliquer à deux reprises, et le Christ, dans sa dou­ceur, dans quelques heures va être confronté à la vio­lence de l'homme.

 

 

AMEN

 

 
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