AU FIL DES HOMELIES

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COMME DIEU TE VA BIEN !

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année B (17 avril 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

La plus atroce des offenses que l'on puisse faire à un homme, c'est de nier sa souffrance. Qui­conque dans sa vie, a approché un homme qui s'est trouvé aux prises avec une souffrance aiguë, de ces souffrances qui enlaidissent, défigurent, frag­mentent, n'a pas pu s'empêcher au moment de l'ac­cueil de cette personne, de tourner ses yeux intérieurs, de son âme en tout cas, vers Dieu en disant : Qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce que Tu fais ? ou qu'est-ce que Tu as fait ? En fréquentant, en écoutant, ou en subis­sant soi-même ces souffrances qui ne vous laissent pas vivants, qui ont le goût de la cendre, ce dont nous souffrons souvent, c'est la façon dont cette souffrance nous désarticule, touchant à l'articulation de notre corps et de notre esprit, entre notre âme et notre corps. Et nous avons actuellement été les témoins impuis­sants d'hommes et de femmes qui subissaient cette désarticulation, non seulement de ce jour, mais dont nous pouvons penser qu'elle les a marqués pour tou­jours. Quand nous rencontrons ces gens balafrés de façon irréversible par la vie, je me tourne vers Dieu, moi aussi en disant : qu'est-ce qu'on fait ? qu'est-ce que Tu fais ?

Je sais que si la plus atroce offense qu'on puisse faire à un homme c'est de nier sa souffrance, au moins en l'écoutant, on se met du côté de Dieu, du moins, je le pose dans la foi. Mais il arrive à un mo­ment donné que devant l'accumulation, une sorte de mission impossible, une comptabilité monstrueuse de la souffrance des hommes, qui fait qu'elle dépasse mon entendement, ma capacité d'écoute, ma capacité d'accueil. Je voudrais à ce moment-là qu'on me des­sine dans le ciel, à quoi ressemble ce que le Fils sem­ble dire dans ces textes que nous allons entendre, et encore dans les textes de saint Jean cette nuit, ce total, immense, incroyable, océanique amour du Père. Je ne peux appréhender la totalité de l'amour du Père qu'en entendant l'immensité de la souffrance des hommes sur la terre. Quand on me dit l'amour total du Père, je dessine mon océan d'enfant, mais par contre, avec l'adulte que nous essayons d'être aujourd'hui, en entendant ces cris, ces douleurs, qui parcourent la Bible, qui parcourent le monde, l'actualité, qui par­courront encore et continueront à déchirer nos oreil­les, c'est insupportable. Alors, peut-être que là, je vais avoir une appréhension un petit peu plus juste de ce que peut être l'amour du Père ? Parce qu'au fond, la seule réponse, et c'est la réponse du Fils, c'est le Père. Dans la bouche du Christ, Il nous le dit, non pas à contre-cœur, mais comme une confidence tellement immense et totale, qu'il y a un amour dans le ciel qui est capable d'entendre chaque souffrance, sans en oublier aucune.

Peut-être que là, j'ai une appréhension comme en négatif, et après, c'est plus facile de sentir qu'on est devancé par cet amour total, si grand, que le Fils Lui-même n'a pas réussi à cacher et qu'il a comme presque malgré Lui, laissé transparaître à différents moments, et peut-être plus spécialement ce soir. Encore faut-il ne pas tomber dans le panneau de la manière dont le Christ Lui-même en emportant ces immenses bagages laissés sur le quai des souffrances des hommes, va les emporter au Père, sans en oublier aucun. Ne pas confondre et croire que le Christ va rester dans une sorte d'intégrité stoïque : je tiens la souffrance du monde. Lui aussi anticipe déjà ce soir cette fragmen­tation, cet éclatement, cet éparpillement, cette impres­sion que rien ne tient, et une confidence de la Passion nous l'a donné, puisqu'Il s'est même senti abandonné, non seulement de Lui, car on est seul dans la souf­france, mais du Père, à qui Il s'est donné comme mis­sion de tout ramener.

Le Christ n'est pas une sorte d'unité, un élé­ment solide, ferme. Il est écrasé, Il est brisé parce que non seulement Il assume son agonie et sa propre mort, mais Il assume toutes nos agonies. Il les entend comme à l'avance, Il les rassemble, Il les tient serrées dans son corps et dans ses plaies, sur sa croix, Il les enserre dans tout le don qu'il offre au Père. Le Christ vit ces éparpillements. Souvent nous avons l'impres­sion que nous souffrons un peu, ou beaucoup, et Lui, le Christ Il aurait une souffrance plus belle, plus di­gne, comme ces images romantiques de l'homme qui se tient au bord de la falaise et qui contemple le tragi­que. Il n'y a pas de belle et de mauvaise souffrance, la souffrance est toujours du côté de la laideur, elle est laide, et le Christ endosse toute cette laideur, sonore, visuelle, présente et à venir.

C'est pourquoi Il a rassemblé ses disciples pour les préparer, pour les donner au Père. Il va les laver. Il va commencer par Pierre, puis Jacques, puis Jean, puis nous tous, les gens ici que nous voyons, et je pense à certains d'entre vous qui sont au premier rang et qui étaient sur le tapis quand ils étaient plus enfants, et qui sont donc là depuis presque vingt ans, qui partagent ce mystère que nous vivons année après année, c'est un lieu où notre fraternité s'est fait da­vantage sentir. En entendant votre prière et votre chant tout à l'heure, je me disais : quelle chance nous avons de pouvoir ensemble approcher comme cela de si près le mystère du don de Dieu (fin de parenthèse et d'émotion personnelle). Le Christ va rassembler les hommes les uns avec les autres, en commençant pas les apôtres, et Il va commencer en les lavant par le plus bas. Il va préparer ses brebis à aller à la rencontre du Père. Alors, Pierre a bien raison de dire : pas seu­lement les pieds, mais tout ! Ce n'est pas simplement un geste d'abaissement, c'est le geste actif de la prépa­ration de la fête. Il reprend le geste de Marie-Made­leine, Il les prépare en commençant par le bas, par ce qui est le plus petit, le plus abîmé, tous ces chemins de la vie où les hommes ont écorché leurs pieds, de l'histoire du monde dans laquelle les hommes ont trébuché, se sont blessés. Il commence par soigner ces plaies-là comme le bon samaritain, puis Il y met le parfum, comme Marie-Madeleine, puis Il les em­brasse, comme d'autres feront de ses propres pieds sur la croix d'ailleurs. En quelque sorte, Il restaure, Il prépare à la rencontre, et pour cela, Il les veut "tout neufs", tout baptisés de haut en bas, en commençant par les pieds. Il restaure ce baptême, Il reprend le baptême à la base, il y trempe les pieds, les jambes, le torse, la tête, Il réunifie l'homme, Il construit l'homme nouveau. Il anticipe le futur Pierre, le futur Jacques, le futur homme nouveau qui est en nous qui se prépare à recevoir et à rencontrer comme cela, directement, le Père. Mais pour cela il faut qu'ils soient comme un convive parfumé, prêt à la noce.

Au fond, ce lavement des pieds, c'est l'entrée pour les noces. C'est le Fils qui prépare les hommes pour la rencontre avec le Père. Cet amour total, dans lequel nous pourrons déverser, ouvrir, nous unifier, nous rassembler, nous reconnaître comme frères, alors que nous les hommes, nous nous serons souvent défi­gurés les uns les autres par nos petits arrangements, nos haines, nos médiocrités, et vous êtes aussi bien placés que moi pour savoir combien nous sommes doués pour ce genre de sport. Là, toutes choses s'ef­facent, les mauvais coups de crayon s'effacent, et ré­apparaît la belle figure. Quand nous nous verrons les uns les autres au paradis, tout propres de haut en bas, en commençant par les pieds, puis les mains, nous nous reconnaître. C'est bizarre, mais nous nous recon­naîtrons. Pourtant, ce n'est pas sûr que nous nous soyons suffisamment aimés sur cette terre, Mais au fond, nous nous verrons, et nous dirons : ah ! c'était toi, comme cela l'homme nouveau qu'il y avait en toi, mais je ne savais pas le reconnaître.

Et quand nous sommes ici le jeudi saint, c'est comme pour anticiper ce chant final, cette rencontre de chacun de nous avec le Père et chaque rencontre de chaque homme avec le Père sera comme une exultation qui bouleversera le ciel. On ne s'en remettra jamais que chacun de nous et que chaque homme rencontre le Père, avec tout ce que nous avons transporté comme révolte, comme doute, comme hésitation, comme négligence, comme médiocrité, enfin c'est une grosse valise que nous traînons derrière. Et nous serons neufs, comme ça ! pas comme un enfant, mais avec cette confiance qu'ont les enfants, avec un visage ouvert et rayonnant, ren­contrant face à face le Père, dans la gloire, et que cette gloire nous ira si bien. Nous dirons : comme Dieu te va bien !

C'est cela que nous inaugurons ce soir. Comme nous ne faisons que des gestes d'attente, de vestibule, nous commencerons par les pieds, mais on ne perd rien pour attendre, pour que de pieds et d'hommes en hommes, cette annonce du Royaume, cette montée du Royaume qui lave, qui purifie, qui transforme, qui embellit, qui transfigure, laisse appa­raître temps après temps, le visage du Fils de Dieu que nous sommes destinés à être, les uns avec les autres, non pas les uns sans les autres, puisque nous sommes les frères du Christ.

 

 

AMEN

 

 
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