AU FIL DES HOMELIES

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IL LE FAIT BIEN !

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année C (8 avril 2004)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

"Jésus sachant que le Père avait tout remis entre ses mains", c'est comme un jeu de cartes : Il a toutes les cartes en main, tous les atouts ; alors, que va-t-il jouer ? Est-ce qu'Il va sortir le petit ? Est-ce qu'Il va jouer le roi ? Non, Il joue le valet et Il prend un linge, Il s'en ceint, et Il lave les pieds de ses disciples. Le mystère de ce soir est celui d’un Dieu qui s’abaisse.

Pourtant, si on réfléchit un peu, ce n'est pas vraiment sa qualification professionnelle : Il n'a pas fait l'école hôtelière et ne s'est jamais vraiment intéressé à ce problème du lavage des pieds. Sa compétence professionnelle c'est d'être charpentier. Lui, c'est l'établi, le rabot, la scie… Anachronisme ? Je n’en sais rien. En tout cas, il y a la bonne odeur du bois, sa couleur ; ce bois dont l’écorce s’enlève comme un fruit. C'était vraiment son métier, et Il le faisait bien. Je pense qu’il préparait sa mission quand Il s'appliquait dans l'atelier de Joseph : trente ans de charpente et trois ans de parole, ou plutôt trente trois ans de Parole, une Parole avec les lèvres, et une Parole beaucoup plus profonde et différente, une Parole des mains. Imaginez la profondeur du geste qui est posé ce soir. Si on réfléchit au "comment" Jésus a posé ce geste du lavement des pieds, il nous faut penser à cette qualification de charpentier. Entre nous, je cherche un antiquaire qui me proposerait un buffet "haute époque" de l'atelier de Joseph et Fils ! C'est peut-être cela le réalisme de l'Incarnation : comprendre qu'Il a sauvé le monde à travers ce métier-là. Il a appris cette patience que réclame le bois - un bois que l'on ne prend pas n'importe comment - Il s'est même fait, en quelque sorte, "obéissant" au bois et des lumières nous arrivent quand on parle d'une certaine obéissance au bois car on pense à la Croix. Il a fallu d’abord qu'Il travaille le bois avant de monter dessus pour sauver le monde. Quand on réfléchit au "comment", je pense au compagnon du devoir qui a son "chef-d'œuvre" à faire et qui va s'y appliquer, développer des techniques savantes et montrer tout son savoir-faire pour parvenir à réaliser quelque chose de beau et de réussi. Et pourtant, Jésus n'a pas sauvé le monde en réalisant une belle charpente, un beau buffet mais en montant sur un bois qui n’a pas été travaillé. Ce métier de charpentier, c'est le métier de la vie entière. C'était davantage qu’un travail de couverture de maison car cela allait du berceau au cercueil. Il y avait tous les éléments de la vie : c'était un peu comme un architecte qui dispose les meubles dans la maison car ce n’était pas le règne du préfabriqué, du meuble en kit. Etre charpentier le rendait attentif à la vie des gens qui commandaient telle ou telle chose. Cela la préparait aussi à sauver le monde.

Quand on s'interroge sur le "comment" du lavement des pieds, on doit avoir en tête le labeur de l'artisan. Alors, à ce moment-là, c'est beau comme un sacrement. La grâce s'est mêlée au labeur de l'artisan, on comprend que lorsqu'Il a lavé les pieds de ses disciples, Il l'a "bien" fait. Il est comme un artisan que l'on se recommande dans les rues d'Aix, en disant : que vaut-il cet artisan ? Est-ce qu'il travaille bien ? - oui, il travaille bien ! Il a développé, dans son métier, une certaine capacité de s'approcher du réel des choses, et cette façon de faire lui sert, ce soir, pour laver les pieds de ses disciples. Il ne fait pas cela rapidement, en bâclant. Il ne le fait pas à la va-vite, Il n'est pas pressé, Il le fait "bien".

Maintenant, interrogeons-nous sur le "pourquoi" de ce geste du lavement des pieds ? On pourrait en rester au "comment", mais la question du "pourquoi" est aussi importante. Je crois qu'Il a voulu épouser la plus vile des conditions : Il a voulu se mettre au niveau des enfants de Bogota, de Calcutta, qui cirent les chaussures des messieurs importants sur les trottoirs des villes. Il a voulu prendre le métier le plus bas. Il sait que tous les métiers ne sont pas gratifiants, que tous les métiers n'ont pas cette noblesse du travail de l'artisan. Tous les métiers ne conduisent pas forcément le travailleur à voir le terme de son ouvrage. Certains n'ont que des tâches d'assemblage et sont privés de la beauté du résultat car ils vont simplement se cantonner à un secteur de production. Donc, Il a voulu, à travers ce geste, sauver toutes nos occupations, tous nos métiers, même les plus humbles. Qui sauve le monde ? Est-ce celui qui est tout en haut ? Non, Dieu a une vue profondément paradoxale qui consiste à croire que le Sauveur du monde c'est celui qui est tout en bas. Celui qui est tout en haut risque toujours d'oublier celui qui est tout en bas, mais celui qui est tout en bas pense forcément à tous ceux qui sont au-dessus. La vue paradoxale de Dieu considère que celui qui sauve le monde c'est celui qui prend cette dernière place.

Et nous, quelquefois, nous désespérons de n’être pas arrivés à la belle épure de ce geste ; nous ne sommes pas arrivés à la perfection de ce geste : nos manières de faire sont maladroites, pressées et, parfois même, blessantes. Nous devons acquérir une sorte de patience, comme quelqu'un qui apprendrait patiemment un métier aussi sérieux que celui de charpentier. Un jour, un jeune homme venait voir Mallarmé, et il disait ses difficultés à lire tel poème et le poète lui répondit : "Monsieur, cela fait quinze ans que je travaille sur ce poème, ne vous étonnez donc pas de ne pas le comprendre en un quart d'heure". Ce geste nous apparaît, peut-être, comme extrêmement banal ou simpliste, mais laissons-nous vraiment saisir par sa grandeur, sa profondeur, sa beauté et sa simplicité. Cela ne nous promet pas un bonheur à "deux francs cinquante", cela nous promet une joie grande comme l'univers, celle du don. Jésus ne fait pas cela comme un préalable au repas, mais plutôt comme constitutif du repas. Il veut que le critère de notre appartenance au corps que nous formons, le critère de la vérité de ce que nous vivons soit vraiment dans le service de nos frères. Ce Corps que nous allons adorer toute la nuit, ce Corps que nous allons consommer ce soir, la vérité du rapport que nous avons avec ce Corps se vérifie dans la pureté du geste qui est fait au service de nos frères.

 

 

AMEN

 

 
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