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LE CORPS, LIEU DE RELATION ET DE COMMUNION

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (24 mars 2005)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Nous localisons dans le corps des personnes toutes les possibilités de sa vie. Le souvenir des êtres qu'elle connaît, et qu'elle vient de quitter ou s'en va rejoindre". Cela peut paraître un petit peu léger, c'est de Marcel Proust : "Le côté de Guermantes". Le narrateur guette madame de Guermantes, il croit saisir tous les plaisirs, toute sa vie, tout ce qu'elle peut porter, tout ce qu'elle est à travers la vision de ce simple corps qui passe dans la rue. "Nous localisons dans le corps d'une personne toutes les possibilités de sa vie".

Certainement, l'auteur veut aussi parler de toutes les possibles relations qui peuvent exister, ou les absences de relation dont le corps devient comme le symbole ou comme l'emblème. Ce corps atteint ou inatteignable. Ce corps que je peux voir ou qui m'échappe. Ce corps que je vois passer près et qui pourtant est déjà si loin.

Il est vrai que si l'auteur ainsi réfléchit sur ce qu'est la relation, heureusement, l'homme moderne, notre homme du vingt et unième siècle, nous-mêmes, nous n'avons plus besoin de passer immédiatement par le corps pour entrer en relation. Nous avons déployé une telle technologie que celle-ci nous permet sans problème, d'atteindre toute personne, en franchissant le temps et l'espace. Alors que le corps c'est limité, alors que la relation ne peut se faire qu'avec l'une ou l'autre personne, voire un groupe quand on fait un cours, une conférence, ou une prédication, en revanche, grâce à la technologie, je peux atteindre quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, via Internet, les mails, les fax, les téléphones, toute personne. L'homme moderne peut enfin communiquer. C'est quand même le grand problème depuis l'origine de l'humanité : communiquer, entrer en relation avec son semblable. Mais nous prenons tous les moyens, tous les médias, tout ce que l'homme est capable d'inventer pour entrer en relation. Je peux envoyer des textos et les envoyer à plusieurs personnes à la fois, je peux photographier mon chat avec mon portable, et en envoyer l'image à qui veut bien ouvrir ce message. Bref, je peux communiquer et cela sans problème, le corps n'est plus un obstacle.

Le problème de la relation. Si Jésus avait choisi un moyen pour entrer en communication avec nous aujourd'hui, ne devrait-il pas prendre le moyen le plus accessible et finalement celui qui atteindra tout le monde, qui sera universel, c'est-à-dire catholique, le téléphone mobile ? Chacun aura son téléphone mobile à la messe, il sonnera et Jésus parlera en direct, quel que soit d'ailleurs le réseau téléphonique que l'on ait choisi. Pourquoi pas ? Puisque le grand problème du Christ, c'est celui d'entrer en relation, c'est celui de communiquer. C'est un peu un souci de Dieu depuis non plus l'origine de l'humanité, mais depuis l'origine même de son existence. Alors, ça va, Il avait trouvé son semblable, le Père communique avec le Fils, et cette communication est parfaite, c'est l'Esprit. Aucune interférence, et jamais ce n'est en panne ! Mais voilà le problème est autre : Dieu veut communiquer avec l'homme. Le problème était d'abord inverse, car l'homme a toujours cru qu'il devait communiquer avec Dieu. Il a imaginé tout ce qu'il pouvait comme moyens, comme relation, comme médias possibles pour entrer en contact avec Dieu, cela s'appelle le culte, entre autre. Mais c'était considérer que l'on atteignait Dieu en espérant qu'Il veuille bien vous écouter, seulement Dieu semblait souvent raccordé aux abonnés absents. Mais le problème de Dieu est à l'inverse : c'est lui qui veut entrer en communication. C'est Dieu qui veut rentrer en relation avec notre humanité. Donc, Il a fait la première chose qui nous semble nécessaire dans ce cas-là : c'est de parler. Nous avons un Dieu qui parle. La Tradition dira plus exactement : un Dieu qui se révèle. Il a parlé, comme nous le disons dans le Credo, par les prophètes. Il a parlé à son serviteur Abraham, à Moïse, à son peuple, aux sages et aux prophètes. Dieu a parlé. Seulement, Dieu n'est pas entièrement satisfait en parlant. Cela pourrait satisfaire le français moyen, raisonnable, mais cela n'a pas satisfait Dieu.

Dieu est aussi action. D'ailleurs, sa Parole est action. C'est pour cette raison et pour l'unique raison d'entrer plus profondément, plus intimement en contact avec l'homme que Dieu a pris chair. Le Verbe, la Parole s'est fait chair nous dit saint Jean. Seulement, la chair en Dieu c'est important. Ce n'est pas comme nous le considérons parfois, comme un simple élément, une simple chose à utiliser. La chair, le corps, en Dieu, c'est important, c'est lui. "Prenez, mangez, ceci est mon corps livré pour vous". Corps, ceci, ce corps, c'est moi. Cette chair, c'est Dieu. En effet, l'homme moderne sera toujours déçu, quelque soit le moyen de communication le plus perfectionné qu'il utilise. Pourquoi ? Parce que le seul vrai lieu de communication, le seul vrai lieu de relation que nous attendons, ou que nous espérons tous, c'est celui qui passe par notre corps. Quand notre corps est atteint, quand notre corps est touché, quand notre corps semble comprendre et saisir ce qu'est l'autre, c'est là que s'inscrit, même parfois de manière éphémère, la plus belle et la plus grande des relations. Et c'est cette relation-là que Jésus a voulu pour lui, en son corps, et pour toute l'humanité rachetée, en son corps qui st l'Église. Nous, nous avons l'impression d'avoir un très grand respect pour le corps, il suffit d'ouvrir les magazines. Nous le lavons, nous le brossons, nous l'épilons, nous le parfumons, nous l'habillons, nous le massons, etc … sans oublier que nous le soignons. Or, ce corps-là n'est qu'un corps d'une page glacée de magazine, un corps sans personnalité, sans caractère, un corps sans possibilités, sans vie, un corps sans individu. Le mépris du corps est tel aujourd'hui, contrairement à ce que l'on croit que c'est justement pour le corps que se posent les véritables questions éthiques qui vont de la naissance à la mort, évacuant aussi bien le problème de la naissance et de la mort dans un traitement seulement biologique du corps. La question qui reste posée étant : où est la personne ?

Quand Jésus dit : "Prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous", Il touche à la plus pro onde des relations que l'homme espérait depuis toujours. Dans le "prenez et mangez", il y a bien sûr tout ce qui fait la fragilité du corps en premier lieu, le fait de désirer l'autre et de vouloir comme le posséder, et finalement, Jésus accepte cette possession. Il va jusqu'à dire : mangez, qui est l'acte le plus parfait d'assimilation de la chose que l'on mange et qui devient soi-même. Prendre, c'est la tentation de l'humanité, depuis Eve a pris un fruit, c'est la tentation de chacun de vouloir posséder l'autre, et l'on sait combien on peut avilir et humilier l'autre à travers son corps. "Prenez et mangez, ceci est mon corps", ce qui veut dire que pour le Christ, le corps n'est pas un symbole seulement, comme on emploie l'idée du symbolique comme si ce n'était pas réel. En Jésus, le corps, c'est celui qu'Il a reçu de sa mère Marie, c'est celui qui a grandi, qui s'est nourri, c'est celui qui a travaillé à l'établi avec son père Joseph, c'est celui qui est allé sur les routes pour croiser le chemin des hommes. C'est le regard qui a vu, c'est la main qui a guéri, c'est la bouche qui a parlé, c'est la relation, le corps qui a touché l'autre. Jésus dans cette proximité. Et cette proximité, cette corporéité, cette relation profonde de Dieu à l'homme, le Seigneur nous la laisse dans le corps livré. Parce que le corps sera toujours l'enjeu de tous les débats, celui qui peut être comme je le disais, le lieu même de la fragilité. Et Jésus va l'exprimer : un corps livré, c'est un corps donné, abandonné. Ce qui signifie que Jésus fait de son corps sa signature divine. Il écrit dans notre matérialité, à travers sa corporéité, l'essence même de la vie, l'indéfinissable. Il écrit avec son corps les mots de l'éternité et tous les âges possibles, franchissant tous les temps et tous les espaces, car son amour st divin, et son corps est à jamais donné, jamais repris pour lui-même, toujours livré à celui qui veut l'accepter, à celui qui veut le recevoir, à celui qui ouvrer ses mains, à celui qui donne son cœur pour que dans le corps à corps entre l'homme et Dieu, il y ait une histoire d'Alliance, une histoire d'amour parce qu'une histoire de relation. "Prenez et mangez, ceci est mon corps livré pour vous". Et si cette phrase de Proust finalement, pouvait être vraie, y compris pour Jésus : "Nous localisons dans le corps d'une personne toutes les possibilités de sa vie". Peut-être qu'en recevant le corps du Christ nous pouvons, mais c'est lui qui le réalise, localiser et atteindre toutes les possibilités de la vie. Alors le corps est capable d'engendrer, le corps est capable de donner, le corps est capable d'entrer en relation vraie, le corps est capable de communiquer, le corps peut être communion.

 

AMEN