AU FIL DES HOMELIES

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BIENVENUE DANS MON ROYAUME

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année B (13 avril 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Comment doit-on faire pour prendre congé ? Dans toutes les civilisations, dans toutes les cultures, il y a des rituels et des convenances pour aller saluer, entrer, chez des gens dans une maison, mais il y a aussi des rituels, des convenances et des règles pour en sortir. Autrement dit, l’art de prendre congé n’est pas une chose neutre, elle est le signe d’une certaine élégance, d’un certain savoir-vivre. L’étiquette à l’époque ou elle avait encore quelque valeur demandait par exemple qu’on ne quitte pas la présence du roi en lui tournant le dos. Encore aujourd’hui, les acteurs de théâtre, s’ils sont bien élevés, viennent saluer à la fin de leur prestation et si le public est bien élevé, il applaudit. Il y a là une certaine manière de se dire que le spectacle est terminé, et chacun se retire en rendant hommage, le public au savoir des acteurs, et les acteurs à la reconnaissance du public.

Dans la liturgie également, il y a des convenances : c’est très très mal de partir pendant les annonces ! Il y a pour toutes choses un certain nombre de règles et de principes pour quitter. De ce point de vue-là, il arrive parfois dans la société, dans les groupes humains, des familles, que ne sont pas appliquées ces règles fondamentales. Par exemple dans un couple, le mari rentre le soir à la maison, il y a un billet qui dit simplement : au revoir, je refais ma vie. C’est une manière de prendre congé, elle n’est pas très sympathique, ce n’est pas très agréable, mais ce sont des choses qui arrivent.

Jésus évidemment, je ne vous apprendrai rien, est non seulement bien élevé, mais Il sait vivre. Par conséquent, Il va au moment même où Il doit nous quitter, prendre toutes les mesures nécessaires pour nous dire au revoir avec la plus grande dévotion, le plus grand respect, la plus grande attitude de vénération qui correspond à sa mission. C’est le geste auquel nous allons assister tout à l’heure, et dont nous venons d’entendre la mémoire dans l’évangile. Vous le savez, au cours de ce repas, il y a deux départs. Il y a celui de Judas, c’est un départ en catimini. C’est un départ de quelqu’un qui se désolidarise du groupe des disciples, qui s’en va et qui croit que parce qu’il a tout combiné, qu’il a tout prévu, tout est prêt et tout va se dérouler naturellement. En réalité, le Christ comprend bien le départ de Judas, mais précisément, Judas ne prend pas congé. Judas se sauve, Judas commence déjà à se défiler, c’est pourquoi saint Jean dit que dans ce départ, c’est le diable qui commence à se faufiler en lui. En fait, il ne prend pas congé, il quitte, il rompt. Or, Jésus ne veut pas de rupture. C’est peut-être ce que nous ne comprenons pas parce que nous sommes tellement habitués à lire cette page d’évangile à la lumière du fait qu’après Il va être saisi, Il va être emporté et arraché par les hommes, Il va être conduit au tribunal, Il va être conduit à la croix, et apparemment, sa mort va lui être enlevée. On a tellement l’impression que tout lui est arraché, que tout lui est pris, que l’on ne se rend pas compte de cette chose extraordinaire : au moment même où Il le peut vraiment, Il veut, en pleine connaissance de cause, quitter ses disciples, non pas sur le mode de la rupture mais sur le mode de la continuité. C’est cela qui fait que non seulement Jean a retenu ce geste si marquant et si important pour la vie de l’Église aujourd’hui, mais que ce geste lui-même conditionne aujourd’hui notre rapport avec le Christ Seigneur. Notre rapport avec Jésus n’est pas un rapport sur le mode de la rupture. Il a pris congé de nous mais en prenant soin que ce départ ne soit pas une séparation.

En effet, que signifie le geste du lavement des pieds ? On le redit toujours machinalement sans y penser, c’est le rite par excellence de l’accueil et l’hospitalité dans la tradition sémitique. C’est bien connu, quand on avait marché longtemps sur les chemins poudreux de la campagne, et qu’on arrivait à la maison avec les pieds usés et brûlés par la marche, parce que souvent, on marchait aussi pieds nus, le rite par excellence de l’accueil, c’était de laver les pieds. Evidemment, ce rite du lavement des pieds était généralement accompli par les esclaves à l’entrée de la maison. C’était rarissime que le maître lui-même prenne l’initiative de venir laver les pieds d’un de ses hôtes. Bien que là encore, il ne faut pas se tromper sur le sens du geste, parce que lorsqu’un esclave dans une maison lavait les pieds d’un hôte, en réalité, c’était le maître, car l’esclave ne faisait rien de lui-même, il ne faisait que ce que le maître lui avait dit de faire. Donc, en réalité, c’était bel et bien le maître et le seigneur de la maison qui accueillait et qui lavait les pieds. Mais surtout, ce n’est pas un geste d’esclave. C’est le fait précisément, et c’est tout le sens du lavement des pieds, que Jésus prenne pour partir un geste d’accueil. Au moment où Il prend congé et où l’on croit que c’est l’heure de la séparation, Il inverse les choses et il dit : c’est le geste d’accueil. En réalité, Jésus fait exprès de prendre ce rite du lavement des pieds parce qu’Il veut dire : "bienvenue", pour dire qu’Il ne part pas. Il s’agit ici d’une manière dont Jésus reprend un geste très simple, presque anodin, traditionnel, auquel on ne fait pas attention, mais à ce moment-là, Il lui donne cette configuration, cette dimension que les disciples sur le moment même ne comprennent pas, et que peut-être nous-mêmes ne comprenons pas non plus. Or, ce n’est pas un geste d’adieu, c’est un geste d’accueil. C’est que Jésus accueille les disciples, enfin, dans son Royaume. C’est pour cette raison que cela commence par la mention : "A l’heure où Il devait passer de ce monde à son Père, Jésus sachant que tout était accompli, les aima jusqu’à la fin". Aimer jusqu’à la fin, qu’est-ce que c’est ? C’est accueillir précisément dans le Royaume. Donc le geste du lavement des pieds, c’est le moment où Jésus veut dire : je ne pars pas, c’est vous qui entrez. En fait, par l’acceptation de ma mort, je suis déjà chez moi, je suis déjà dans le Royaume, et quand je vous lave les pieds, je vous accueille dans mon Royaume. C’est cela la signification du geste du lavement des pieds. Ce n’est pas un au revoir, c’est : maintenant, ça y est, entrez, je vous en prie, faites comme chez vous, vous êtes chez vous chez moi. C’est assez extraordinaire d’avoir inventé un geste pareil au moment même où, apparemment, Il allait les quitter, Il allait mourir. Et ce qui est le plus extraordinaire, c’est qu’à partir du moment où Jésus a dit cela, Il a comme l’intuition que ce geste est désormais ce qui englobe la victoire du monde. Car lorsqu’Il dit : "Je vous ai donné l’exemple pour que vous fassiez de même, lavez-vous les pieds les uns aux autres", que veut-Il dire ? Il veut dire : désormais, ce que vous êtes sur la terre, c’est le Royaume comme lieu d’accueil pour toute l’humanité. Le seul devoir, la seule responsabilité de l’Église, pardonnez-moi l’expression, c’est de laver les pieds du monde. C’est exactement cela : aujourd’hui, que sommes-nous ? Nous sommes le lieu de la bienvenue pour tous ceux qui ont marché, pour tous ceux qui ont cherché, pour tous ceux qui ont piétiné parfois en vain, et nous offrons l’accueil. C’est la maison du Bon Dieu, c’est l’auberge, c’est le lieu où commence le Royaume. Ainsi, Jésus à ce moment-là, livre la conception la plus haute et la plus profonde de la propre communauté de ses disciples. Il leur dit : ne faites pas ceci en mémoire de moi comme si vous alliez vous souvenir d’un événement passé, mais faites ceci parce que vous avez comme seule mission de vous accueillir les uns les autres et d’accueillir le monde entier dans le Royaume que vous commencez à constituer et que j’inaugure ce soir par le fait d’accepter de marcher vers ma croix et vers ma mort.

C’est une chose extraordinaire. Il n’y a pas, je crois, de plus grande manière de prendre congé des autres que de leur dire : restez, demeurez. C’était d’ailleurs un des thèmes qui va ressurgir dans le texte que nous entendrons tout à l’heure :" Demeurez sans mon amour, si vous demeurez dans mon amour …" C’est exactement cela. A partir du moment où Jésus a posé le geste du Royaume, Il dit simplement : pour vous, vous êtes arrivés au lieu même où je vous ai préparé une place. Le chemin, je le suis, à partir du moment où vous êtes là et où vous acceptez ce geste d’hospitalité, vous êtes chez moi, vous êtes dans mon Royaume. La seule condition, mais elle est de taille, c’est précisément ce qu’évoque le geste de laver les pieds. Le rituel d’accueil dans ce monde-là, ce n’est pas que chacun se lave les pieds dans un bassin, et c’est pour cela que tout à l’heure, le Frère Jean-François va laver les pieds de ses frères et de quelques paroissiens qui vous représenteront tous. Jésus n’a pas dit : il faut se laver les pieds à soi-même. Il a dit : "Il faut que vous vous laviez les pieds les uns aux autres". C’est-à-dire, et c’est cela je pense, tout le secret, pour entrer dans ce Royaume, il n’y a qu’une chose à faire, c’est de penser aux pieds des autres, pas à ses propres pieds. Beaucoup de gens, et c’est une maladie bien moderne, ne pensent qu’à leurs pieds, et c’est ce qui fait qu’ils pensent la plupart du temps comme des pieds ! C’est parce qu’ils sont tellement préoccupés de leur pédicure, de leurs oignons, de leurs cors aux pieds, qu’ils pensent que sur leurs pieds, ils sont le centre du monde, et ils n’ont qu’une chose en tête, c’est de se soigner les pieds. Or, précisément, non, ce ne sont pas nos pieds qui nous intéressent, ce sont les pieds des autres, et l’Église est le lieu où l’on est capable, à la suite du Christ et par la grâce du Christ de laver les pieds aux autres, de reproduire par grâce à tous nos frères, le geste d’accueil dans le Royaume de Dieu.

Frères et sœurs, c’est le testament de Jésus-Christ. Je suis toujours étonné de penser que le dernier contact que Jésus a eu avec ses disciples, c’est de leur avoir lavé les pieds. Il leur a tenu les pieds au moment où Il les lavaient. Il les a tenus par les pieds, et Il nous tient encore par les pieds. C’est étonnant, les pieds, c’est le lieu de la plus grande mobilité, c’est ce qui nous permet d’aller à peu près où l’on veut, quand ils sont en bonne santé, en bonne forme, et Jésus nous dit là : si je te lave les pieds, c’est pour que désormais, tu trouves la liberté d’aller et venir dans mon Royaume, chez moi, dans ma demeure.

 

AMEN

 

 

 
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