AU FIL DES HOMELIES

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JEUDI SAINT

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (23 mars 1978)
Homélie du Frère Jean-Miguel GARRIGUES

Eucharistie au sommet du Sinaï 

E

n cette nuit où nous célébrons inséparablement le mémorial de la mort de Jésus qu'Il a laissé dans cette dernière Cène que chaque eucharistie nous donne et en même temps cette Pâque, première Pâque d'Israël sortant du pays d'Égypte et mangeant à la hâte l'agneau pascal, ce qui nous frappe c'est le contraste entre ces deux repas. Autant, dans le texte de l'Exode qui vient de vous être lu, le repas qui précède immédiatement la sortie d'Égypte est pris à la hâte, la ceinture autour des reins, debout, faisant à peine rôtir cet agneau car il va falloir se mettre immédiatement en route, sans savoir vers où l'on va, dans la nuit. Dans cette sortie d'Égypte à la suite du Seigneur, autant dans le repas de la Cène Jésus se plaît, en quelque sorte à le faire traîner en longueur. Il prend son temps. Non seulement le récit précis des évangiles nous laisse entendre que Jésus a participé déjà à la liturgie de la Pâque qui se célébrera au moment où Lui sera sur la croix, le vendredi saint, mais il y introduit ce geste du lavement des pieds que nous rapporte saint Jean et puis de très longs échanges avec ses disciples, ce que l'on appelle le discours après la Cène. Autant la première Pâque se fait à la hâte sans savoir où l'on va, bousculés, précipités par les évènements, autant, plus que jamais, à cette heure où Il est livré, Jésus apparaît vraiment comme le maître et le Seigneur de ces évènements, de cette Pâque.

       Apparemment, le petit groupe qui se réunit au cénacle est tout aussi traqué tout aussi menacé, tout aussi caché que les petits groupes de familles juives qui se sont réunis la nuit de la Pâque pour manger en toute hâte cet agneau pascal avant de partir et de quitter l'Égypte. La différence est que dans la première Pâque Dieu est extérieur à ces petits groupes qui vont devenir son peuple. Dieu est présent dans cette nuit pascale, mais d'une manière effrayante, sous les traits de l'ange exterminateur, puis de la colonne de feu cheminant devant les hébreux. Mais Il n'est pas parmi eux et eux ils ne savent pas où ils vont. Leur destin leur échappe. Alors que tous les textes de l'évangile ou de saint Paul qui nous rapportent le récit de la dernière Cène que nous commémorons, que nous rendons présent dans chacune de nos eucharisties, nous montrent, au contraire, Jésus maître de sa destinée. Maître de sa destinée au moment même où Il est livré. C'est la nuit où Il est livré et cependant il n'a pas encore été livré. Et au moment même où Il est livré, au moment où les forces du mal vont se déchaîner contre Lui et où Il va sembler être le jouet de ces forces, Jésus, plus que jamais est maître de la situation. Et Il le montre en prenant du temps. Alors que c'est un homme traqué, que depuis plusieurs jours, à Jérusalem, on le montre du doigt, victime désignée, condamné à mort en sursis, cet homme prend tout son temps. Car cette Heure, cette Heure où Il ne va plus s'appartenir, c'est l'Heure où Il s'appartient le plus car Il appartient au Père. Et cette Heure, c'est l'Heure que le Père lui a donnée, lui a assignée et donc, plus que jamais, Jésus est là pour cette Heure, cette Heure est la sienne, Il n'est venu que pour cette Heure et cette Heure mérite de durer. En fait elle commence ce soir, elle va se terminer dans la nuit de Pâques, du samedi au dimanche. C'est comme une même nuit, cette Heure, nuit qui commence dans la nuit de la Cène, qui se prolonge en nuit de l'agonie au jardin des oliviers et l'on peut dire que le vendredi saint même est une nuit puisque, même en plein jour, les ténèbres vont envahir la terre et le samedi saint, ce sera la nuit du tombeau, de la descente aux enfers. C'est comme une unique nuit pascale dans laquelle nous entrons et Jésus prend son temps.

       Autant dans le court instant de sa vie historique Jésus n'a eu la possibilité de rencontrer que peu de personnes, peu d'êtres humains, c'est dérisoire par rapport au salut du monde qu'Il est venu apporter, autant maintenant, dans cette nuit qui commence, la nuit de son Heure, de sa Pâque, Jésus va nous rencontrer tous, depuis Adam et Eve sortis dans les larmes du paradis : pleurant leur péché jusqu'aux derniers hommes qui L'accueilleront lors de son retour glorieux. Cette Heure, cette nuit qui commence, cette Pâque, ce n'est plus le passage d'une poignée d'hommes constitués en peuple hors de l'Égypte, c'est le passage de toute l'humanité en Jésus, par Lui, à travers sa conscience humaine, d'une manière extrêmement mystérieuse, car Jésus va établir en cette Heure une relation unique, personnelle et indestructible avec chacun de nous. C'est pour cela que cette Heure est interminable, que déjà dans la nuit du jeudi saint, dans cette Cène, Jésus n'arrive pas à s'arracher à cette salle du cénacle et qu'encore, arrivé à Gethsémani, Il va encore parler à ses disciples pour leur livrer quelque chose qu'ils ne sont pas encore capables de comprendre.

       Jésus au pied de chacun des douze, un par un, leur lavant les pieds. Non seulement à Pierre mais aussi à Judas. Jésus est là qui entre avec chacune de ses créatures dans cette relation d'amour unique qui est la relation de "son Heure" qui va être vécue sur la croix et dans la descente au tombeau et aux enfers et qui sera l'heure de sa résurrection, et qui sera l'heure de notre mort à chacun de nous et l'heure de notre commune résurrection. Et cela Jésus le fait par deux gestes qui n'en font qu'un, le lavement des pieds et le don du pain et du vin. Et quand Il leur donne ce pain et ce vin Il dit : "Ceci est mon corps qui est pour vous. Ceci est mon sang qui est versé pour vous, que nul ne me prend, car cette heure, elle est à moi, et au moment même où je me donne, où l'on me traîne prisonnier, où l'on me met à mort, c'est moi qui me donne." On ne peut rien enlever à quelqu'un qui donne tout. Depuis le commencement du monde, les hommes essaient d'enlever quelque chose à Dieu, mais ils ne peuvent pas, parce que Dieu a tout donné.

       Et cette heure, dans laquelle nous entrons et qui se matérialise pour nous, dans le pain et le vin eucharistique, c'est l'Heure où Dieu se donne totalement aux hommes, dans ce qu'Il appelle Lui-même l'Alliance nouvelle et éternelle, c'est-à-dire définitive. Et si Jésus anticipe ce don de Lui-même qu'Il va réaliser demain sur la croix, au moment où les juifs chantent :"Car éternel est ton Amour" en mettant à mort les agneaux de la Pâque, Il anticipe, seul, à Jérusalem avec ses disciples à célébrer cette Pâque avant les autres, avant sa propre Pâque, c'est parce que cette Heure n'est plus inscrite seulement dans le temps de l'histoire, en l'an 30 ou 33 de l'ère chrétienne. Elle est l'Heure de sa rencontre avec chacun d'entre nous. Elle est présente à chacun des moments de notre temps qui sont comme tous rassemblés en elle. Cette anticipation enveloppe toutes les rencontres de tous les hommes et de tous les temps avec Jésus, toutes nos eucharisties. C'est dans l'anticipation libre, généreuse de Dieu qui se donne Lui-même, avant même son Heure et c'est pour cela qu'Il prend tout le temps de se donner que sont contenues toutes nos répétitions, nos apparentes répétitions de l'Eucharistie qui n'en sont pas, parce que Dieu nous a déjà précédés. Nous ne faisons pas mémoire d'un moment simplement passé. Nous allons à la rencontre d'un Dieu qui nous a précédés dans l'amour et qui s'est déjà donné à nous.

       Tout à l'heure, nous allons nous avancer, tendre nos mains et nos lèvres vers cette eucharistie. Que toute cette nuit puisse être pour vous, dans la prière, dans le secret de votre cœur, au reposoir si vous le pouvez, la longue rencontre avec Jésus, en cette Heure où Il se donne à nous, où Il ne s'appartient plus, parce qu'Il nous appartient, en cette heure où nous Lui appartenons pour toujours parce qu'Il nous a aimés jusqu'à la fin.

       AMEN


 

 
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