AU FIL DES HOMELIES

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SOYEZ L'ÉGLISE LES UNS POUR LES AUTRES

Ex 12, 1-14 ; 1 Co 11, 23-26 ; Jn 13, 1-15
Jeudi Saint - année A (21 avril 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Saint Gilles du Gard : Le geste  …
"Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, mais tu le comprendras plus tard ».

Frères et sœurs, je ne vous raconte pas l’ambiance de ce repas dont nous faisons mémoire ce soir. Une ambiance terriblement ambiguë. Déjà, d’un point de vue plus général, en dehors du groupe des disciples, fêter la Pâque à cette époque-là, c’est fêter la liberté et cependant le peuple, le territoire est occupé par les romains. C’est un peu comme si un groupe de résistants fêtait le quatorze juillet en plein milieu de l’occupation de Paris. Il y a quelque chose de terriblement porteur et en même temps désespérant. Dans toutes les familles où l’on célèbre la Pâque ce soir-là, on se souvient de tout ce que Dieu a fait pour libérer son peuple de la servitude d’Égypte, et cependant, cela fait quatre siècles qu’on n’a pas véritablement retrouvé la liberté et l’autonomie politique.

Par conséquent, fêter la Pâque, c’est peut-être se réjouir de ce que Dieu a fait, mais c’est vraiment se demander ce qu’il fait maintenant. Est-ce qu’il a oublié son peuple ? L’a-t-il abandonné ? Bref, pour le groupe des disciples autour de Jésus, c’est en communion avec toutes les familles de Jérusalem et tous les pèlerins qui sont arrivés à l’occasion de la Pâque, qu’ils se demandent où les conduit l’histoire présente ? Ils se sentent à la fois enracinés dans une histoire, mais d’une certaine manière totalement déracinés du présent. Pour le groupe des disciples plus spécialement, la question est encore plus vive parce que cela fait deux ans et demi, peut-être trois, qu’ils suivent ce maître qui leur a promis de siéger sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Cela fait peut-être le deuxième ou la troisième fois qu’ils viennent à Jérusalem pour la fête, et semble-t-il, jusqu’à maintenant, ça n’a pas très bien marché. Bien sûr, Jésus a parlé au Temple, il a parlé devant les foules, il a déchaîné un enthousiasme éphémère au moment des rameaux, mais qu’arrivera-t-il demain ? Jean prend plaisir à souligner que Jésus savait tout ce qui allait lui arriver. Mais comment ne pas penser que les disciples avaient eux aussi des pressentiments assez sombres, même un peu désespérés.

A l’intérieur du groupe lui-même le moment où Jésus lâche une réflexion qui ne va pas très bien dans un repas de fête : « L’un de vous me livrera ». Comme si le groupe des disciples était en train d’imploser. Tout à coup une atmosphère de soupçon se glisse au milieu de ce groupe. Certes, tous se font le crédit les uns aux autres d’avoir suivi le maître avec enthousiasme, tous se font confiance pour dire que de toute façon, maintenant il faut y aller jusqu’au bout. Et cependant, tout à coup, l’évocation d’une trahison, la possibilité d’un échec se dessinent d’une façon crue, horrible et cela prononcées par le maître lui-même.

On ne peut pas s’empêcher de penser qu’au moment de ce repas, les disciples ont eu comme une sorte de pressentiment que peut-être, tout allait très mal tourner. C’est le moment des pires doutes. Bien sûr, il y a toujours les rodomontades de Pierre : « Quoiqu’il arrive je te suivrai, je ne te renierai jamais », et le Christ casse cet enthousiasme : « Avant que le coq n’ait chanté, tu m’auras renié trois fois ». Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Se rassembler pour le repas de la fête de la libération du peuple et en même temps, découvrir une sorte de fragilité, d’impossibilité de sortir de la situation d’une certaine angoisse, d’une peur. On ne sait plus où aller. Il faut bien dire que le groupe des disciples ce soir-là , c’est un peu des SDF spirituels. Ils ont tout quitté, ils se sont mis en disponibilité, tout peut arriver. Mais il y a deux sens à l’expression. Tout peut arriver, cela voudrait dire que toute peut marcher très bien, c’est le début du succès et de la gloire, et cependant, rien n’est moins sûr. C’est peut-être le début de la catastrophe. On peut difficilement imaginer que ce groupe d’hommes soit si sûr de lui au moment même où, à quelques heures de là, ce sera la débandade générale. Comment imaginer que ce groupe est encore véritablement soudé autour de son maître, au moment où précisément, dans l’espace d’un tiers de nuit, tous ceux qui étaient là autour de lui à fêter la Pâque, auront pratiquement disparu.

Il faut réaliser ce désarroi des disciples : nous ne savons plus où aller ! Elle est loin la grande déclaration de saint Pierre au moment de la multiplication des pains : « Seigneur à qui irions-nous tu as les paroles de la vie éternelle ? » Il ne le répète pas ce soir-là. C’est fini, il y a trop de doutes, trop d’inquiétudes, on ne sait pas exactement ce qu’il veut. Dans le cœur des disciples, c’est une inquiétude et une angoisse qui fait que, lorsque deux jours plus tard ils se terrent dans le Cénacle et que peu après il s’enfuient comme des lapins en Galilée, il n’y a là rien de surprenant. Donc, ils sont prêts à fuir, à partir, ils ont mesuré les risques et courageux mais pas téméraires, ce n’est pas sûr qu’ils s’engagent dans cette affaire.

Pour Jésus, au moment même où il les voit dans cette situation, que peut-il dire ? Que peut-il faire ? Essayer de rameuter les troupes ? Essayer de dire : non, ne vous en faites pas, tout ira bien et cela va bien se passer ? Ce serait leur mentir, il est mieux placé que quiconque pour savoir qu’en réalité cela va mal se passer. Devrait-il leur dire tout simplement : écoutez, maintenant, j’ai l’impression que mon affaire n’a pas marché, je vous rends votre liberté, le contrat est rompu, tout ce que je vous avais promis c’était très beau, cela a déchaîné l’enthousiasme, mais maintenant, c’est fini, repartez vite avant que cela ne tourne mal ? Ce serait faillir vis-à-vis de lui. Ce serait renoncer à sa mission, ce serait dire aux disciples : je n’y crois plus moi-même.

Par conséquent, pour Jésus, il n’y a qu’une issue, c’est de dire exactement de quoi il s’agit. Je pense que c’est dans la mesure où l’on a compris le côté extrêmement pesant et lourd de la situation, que l’on comprend aussi que ce repas ne s’est pas très bien passé, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas tellement un repas de fête, c’est un dernier repas, une séparation. C’est un repas d’au revoir. Je n’ose pas dire que c’est un repas d’enterrement, parce que généralement surtout dans les campagnes, cela se passe très bien. C’est véritablement un repas dans lequel on sent que toute l’atmosphère est bouchée.

Il n’y a pas d’explication à donner dans ces cas-là. Vous comprenez bien que les beaux discours, les grandes paroles : mais non, rassurez-vous tout ira mieux dans trois jours, cela n’aurait pas marché. Ils n’avaient aucune raison d’y croire. Mais c’est là où Jésus dans une sorte d’éclair leur fait comprendre à travers simplement un geste, quels sont les enjeux de la soirée. Ce geste, c’est celui que nous allons faire tout à l’heure, laver les pieds des disciples. Vous savez tous ce que veut dire laver les pieds de quelqu’un. Au Proche-Orient, c’est vrai que maintenant, on ne fait plus cela dans sa salle à manger quand on accueille des amis, mais à l’époque où les rues n’étaient pas asphaltées et où on n’avait pas encore inventé les souliers fermés, quand on faisait ne serait-ce que quelques centaines de mètres dans la rue, on était sûr d’avoir les pieds crasseux. Aussi, le premier geste que l’on accomplissait pour accueillir un voyageur, ou un visiteur, c’était de lui laver les pieds. C’est plus qu’un soulagement, c’est par excellence le geste de l’hospitalité. Le maître de maison, normalement, le peut le faire lui-même, mais généralement il le délègue à des esclaves ou à des serviteurs, en tout cas, c’est comme si c’était lui qui le faisait, au moment où les gens entrent dans la maison, il y a toujours des bassins et des cruches qui sont prêtes pour que l’eau soit versée sur les pieds des visiteurs ou des hôtes.

Ici, Jésus lui-même tient à ce que personnellement, il lave les pieds de ses disciples. Vous remarquerez que ce n’est pas au début du repas, mais c’est au cours même du repas. Cela souligne de la part de Jésus le fait qu’il ne s’agit pas du rituel classique et habituel de l’accueil chez soi (d’ailleurs, il n’est pas chez lui au Cénacle), mais qu’il tient véritablement en-dehors de sa place habituelle, de souligner que ce geste symbolique va prendre une valeur absolument unique et décisive. Ce geste, que signifie-t-il ? Jésus leur dit : c’est vrai, vous ne savez plus où aller, vous ne savez plus très bien où vous en êtes, et cependant, moi maintenant, je vais vous laver les pieds, c’est-à-dire, que je vais vous accueillir chez moi. C’est un geste extraordinaire. Car il faut comprendre que lorsque Jésus fait ce geste, il ne le fait pas simplement pour respecter des coutumes, il ne le fait pas non plus pour que les apôtres puissent continuer le repas de façon plus tranquille et plus propre. Quand Jésus fait ce geste-là, il manifeste ses possibilités d’accueillir à partir même de l’endroit où il va, c’est-à-dire qu’il pose ce geste déjà en étant entré dans la mort, presque depuis l’autre côté.

En fait, quand Jésus lave les pieds des disciples, ce n’est pas l’accueil dans la maison, dans le Cénacle dont il est question, mais c’est le geste d’accueil dans le Royaume, dans l’endroit où il veut que tous soient rassemblés. C’est pour cela que saint Jean, avec une intelligence extraordinaire place ce geste du lavement des pieds juste avant le long développement du Christ qui va expliquer qu’il part, qu’il s’en va, qu’il va auprès du Père, qu’il va préparer une place. C’est toutes les mêmes choses qui sont dites, mais là, au lieu de l’expliquer par des mots qui viendront après, il l’explique par un geste. Il leur dit simplement : voilà, vous ne savez pas où aller ? vous êtes perdus ? vous avez perdu toutes vos références spatiales dans le monde juif où vous vivez ? Moi, je vous accueille dans une demeure nouvelle, je vous accueille dans mon Royaume.

Frères et sœurs, vous comprenez pourquoi ce geste est resté gravé à la fois dans la mémoire des disciples et ensuite dans la mémoire liturgique de l’Église. Ce n’est pas un geste de souvenir, si ce n’était que cela … mais c’est véritablement le geste qui fonde tout ce qui va se passer après. Pourquoi Jésus va-t-il mourir ? Pourquoi ressuscite-t-il ? C’est pour créer la demeure où il nous lavera les pieds éternellement. Il nous accueillera perpétuellement chez lui. Donc, Jésus à ce moment-là explique à ses disciples que évidemment, eux ont le sentiment de vivre dans une sorte d’errance qui frise le désespoir, mais en réalité, il a déjà créé le lieu où ils pourront trouver et se retrouver en lui et autour de lui.

C’est là où l’intuition est extraordinaire, fulgurante. Il leur dit : si vous voulez que çà marche, alors lavez-vous les pieds les uns les autres. Vous comprenez maintenant ce que cela veut dire ? Si vous voulez que ce que je suis en train de faire, de vous bâtir la nouvelle maison du Royaume où je vais vous accueillir et vous préparer une place prenne sens, alors, dès ici-bas, commencez à vous accueillir les uns les autres, soyez les uns pour les autres une demeure. Soyez l’Église les uns pour les autres. Si Jésus n’avait laissé que ce geste, il en a laissé d’autres heureusement, on aurait pu tout comprendre. Il dit simplement : voilà du plus profond de mon vis-à-vis avec la mort je suis en train de vous faire la place, le lieu même du rassemblement où je veux que vous soyez avec moi. Mais ce n’est pas simplement remis à plus tard, il faut que vous-mêmes commenciez les uns avec les autres, d’être une demeure les uns pour les autres. C’est tout ce que nous essayons de faire. Qu’est-ce que c’est que l’Église sinon une demeure ? Pas d’abord une demeure de pierre, celles-là nous les élevons, elles sont très belles elles ont des très belles voûtes, mais c’est d’abord le fait que ici même, ce soir, nous sommes tous ensemble les uns pour les autres, la demeure qui veut accueillir le cœur et la vie de l’autre. Nous sommes invités à donner l’exemple pour que nous fassions comme lui. Nous sommes invités à être les uns pour les autres, l’Église, la demeure qui prépare l’entrée dans la demeure définitive.

C’est peut-être la chose la plus étonnante et la plus déconcertante de ce geste de ce soir, c’est que Jésus ait pu créer un lieu pour l’homme. C’est de cela qu’il s’agit. Il a créé un lieu pour que nous existions, et ce lieu c’est le Royaume, c’est le Christ qui se fait demeure pour les hommes. Le baptême, l’amour humain, tout le tissu d’amour, de service, de charité que nous construisons ensemble, c’est la demeure de Dieu, l’Église. C’est cela que nous sommes ce soir, et quand on va laver les pieds à quelques personnes d’entre nous, en réalité, c’est le même mystère de la demeure qui se répète, qui s’accomplit à travers l’histoire en attendant que nous soyons tous rassemblés dans la demeure de Dieu.

Frères et sœurs, ce soir, simplement, en chantant, en accompagnant ce geste du célébrant qui lave les pieds de ses frères, n’oublions pas que nous sommes tous, ce soir, les uns aux pieds des autres, les uns à genoux devant les autres, pour pouvoir véritablement dans un authentique amour fraternel nous laver les pieds, comme le Christ a lavé les pieds de ses disciples parce qu’il s’agit de réaliser aujourd’hui de la façon la plus concrète, par les gestes les plus quotidiens, les plus ordinaires, celui de l’hospitalité, de réaliser cette demeure sans laquelle nous ne saurions pas où aller.

 

AMEN

 

 

 

 
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