Imprimer

LA PAROLE DÉCALÉE

Is 49, 1-6 ; Jn 12, 20-33

Mardi saint – C

(10 avril 2001)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

I

l y a un lieu paradoxal dans l'évangile, et tout spécialement dans l'évangile de saint Jean, c'est le lieu du dialogue et de la Parole. Quand on écoute dans cet évangile, Jésus parler aux personnes qui l'entourent que ce soient les juifs, que ce soient les apôtres, il y a constamment un décalage entre ce que Jésus dit et ce que son entourage comprend. Il y a comme un fossé, quelque chose que l'homme ne peut pas combler de lui-même en écoutant Jésus. Ce doit être là un lieu de souffrance pour le Christ qui est venu mendier l'amour des hommes, et de découvrir qu'Il n'est pas entendu, que ses paroles sont constam­ment transformées, reprises par les hommes qui les reprennent à leur propre compte, sans découvrir ce que Dieu leur propose de vivre.

C'est aussi ce que vit le Serviteur souffrant dont il était question dans la première lecture. Il a une mission bien particulière qui prend la forme de ce que Dieu lui donne "une langue comme une épée acérée". Ainsi, la parole que Dieu donne à ce serviteur est une parole créatrice. Jésus, par excellence, est Celui qui nous apporte la Parole créatrice. Là encore on le voit très bien dans l'évangile de saint Jean, Jésus fait certes beaucoup de miracles, mais les miracles sont toujours suivis par un long discours, par un dialogue dans lequel Jésus veut faire découvrir à l'homme que la création, que le salut de l'homme est certes dans le miracle qu'Il donne à la personne concernée, mais également pour toutes les personnes qui assistent à ce miracle. Le miracle est comme signe et en même temps c'est un signe qui va révéler la liberté de l'homme qui va accepter ou non cette création que Dieu donne à tout homme.

C'est ce point de souffrance du Serviteur qui n'est pas entendu, c'est le point de souffrance de Jésus. Effectivement, le Serviteur Souffrant dit bien : "Pour rien, pour du vent, j'ai usé ma force". Il découvre que ce qu'il annonce, la Parole de Dieu, est constamment récupérée pour un rapport d'idolâtrie. Nous écoutons la Parole de Dieu, et bien souvent, nous n'en tirons que ce que nous voulons bien en tirer, laissant par là-même des espaces sombres et vides, refusant d'une certaine manière, d'aller plus loin et d'accéder à la nouveauté que Jésus est venu nous apporter. Alors, Jésus va faire quelque chose, Il va accepter de se lais­ser convoquer par un procès. Dans l'Ancien Testa­ment c'est généralement Dieu qui convoque les hom­mes au procès pour leur dire ce qu'ils ont fait ou ce qu'ils n'ont pas fait. Et ici, Jésus va accepter de subir le procès, d'être convoqué par l'homme. Il se laisse déjà faire, puisqu'Il est au milieu de la foule, c'est la fête, et des grecs viennent voir les apôtres pour leur demander d'accéder à Jésus. Et Jésus, dans son dis­cours annonce comment Il va accepter le procès vis-à-vis de l'homme. La fin du procès, c'est la condamna­tion à mort de Jésus, Il va accepter cette condamna­tion à mort non pas comme un échec mais comme un lieu de nouvelle création. On voit bien aussi dans le texte d'Isaïe que ce qui faisait la souffrance de ce Ser­viteur, c'était de découvrir que cette parole créatrice n'engendrait aucune création, elle n'avait aucun écho, c'était comme la mort de la Parole. Jésus, Lui, va montrer à travers son procès que cette parole qui semblait être le lieu même de la non-vie qui ne devait générer aucune création, aucune vie, va au contraire se trouver être le lieu même de la nouvelle création. C'est l'image qu'Il prend à travers la graine. Si le grain ne meurt, s'il ne tombe en terre, la plante ne pourra pas pousser.

Aussi frères et sœurs, nous aurions peut-être tendance comme les grecs qui veulent voir Jésus, de ne vouloir voir que le Jésus que nous voulons voir. Peut-être Celui qui multiplie les pains, Jésus devant fuit devant la foule qui veut le couronner roi, peut-être que notre Jésus à nous est Celui qui guérit, ou Celui qui fait sortir Lazare du tombeau. A cette question des grecs : "Fais-nous voir Jésus ?" le Jésus qui se propose à nous, c'est ce Jésus crucifié, c'est Celui qui semble arriver à un échec le plus total, à une non-création, à une non-vie, et la mort que la croix va être ce geste inverse de la descente du Christ au milieu de nous. Un très beau passage d'Isaïe évoque cette rosée qui vient du ciel et qui remonte ensuite aux cieux après avoir fécondé la terre. Si le Christ est venu, est descendu pour féconder cette terre, fécondation qui ne s'est pas toujours bien passée, puisque constamment, nous opposons une sorte de refus, de résistance par rapport à sa Parole, le moyen qu'Il va trouver pour que cette fécondation se fasse sur la croix, par sa mort pour attirer tous les hommes à Lui.

Dans ces quelques jours qui nous séparent de la Passion et de la Résurrection, je vous propose de prendre du temps pour méditer sur la véritable signifi­cation de la mort du Christ et notre mort à nous, en tant qu'autres Christ, en tant que chrétiens. La mort de nos propres résistance, la mort de ces lieux où nous ne voulons pas toujours voir le Christ venir, pour le lais­ser entrer dans tout notre être afin que cette mort et résurrection du Christ soient véritablement une nou­velle création, notre nouvelle création pour faire de nous un homme nouveau.

 

 

AMEN