AU FIL DES HOMELIES

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LE FOULEUR SOLITAIRE

Is 62, 11 – 63, 7

(23 mars 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Champeaux : miséricorde - Josué et Caleb 

L

a prophétie qui se trouve à la fin du livre d'Isaïe et que nous avons entendue tout à l'heure, est sans doute l'un des textes les plus baroques et les plus démesurés de toute la tradition biblique. Il est à mon avis, significatif, que nous le lisions comme une sorte de prologue aux trois jours saints. 

Vous avez remarqué, c'est un texte d'une extrême violence. L'image qui sert de fil directeur à ce texte est une image assez belle : "Celui-là" et qui est celui-là ? Celui-là, c'est Dieu. Comment est-il représenté ? Il est représenté comme un guerrier en pleine fureur guerrière, en pleine rage, la fureur du sang. Il vient d'Edom qui veut dire le pays de la terre rouge, donc, il vient de la terre rouge, la terre qui est le lieu même de la naissance de l'homme, la terre du Paradis, et il arrive lui-même avec la tenue des vendangeurs, ou plus exactement de ceux qui pressent le raisin au moment de la vendange. A cette époque-là, on avait un costume un peu particulier, on était vêtu sur le dos, les épaules, mais évidemment, ce n'était pas un vêtement qui tombait jusqu'aux pieds comme c'était la coutume, c'était un vêtement dont on relevait les pans sur la ceinture, et donc qui devait aller à peu près à mi-cuisse ou jusqu'aux genoux. Les fouleurs, ou ceux qui faisaient travailler dans le pressoir piétinaient avec leurs pieds le raisin (il paraît d'ailleurs que pour certains crûs de très grande qualité cela se fait encore aujourd'hui de cette manière, il faut demander cela aux œnologues), et évidemment, le fouleur avait non seulement les pieds dans le jus de raisin, mis il avait aussi les pans du manteau complètement maculés de jus de raisin. Naturellement, cela faisait penser à du sang. 

       Cette vision du prophète qui est là, ne dit pas de qui il est question, car c'est assez énigmatique, il ne comprend pas. Il voit, mais est-ce un guerrier ? Ou bien est-ce un fouleur ? Il ne sait pas trop ! En tout cas, c'est quelqu'un qui a les habits tachés de sang, qui revient d'Edom, de la terre rouge, et qui est dans une fureur démesurée. Le prophète interroge et lui dit : "Mais que fais-tu, et pourquoi es-tu là ?" La vision répond : "Je suis allé anéantir les ennemis d'Israël, à la cuve j'ai foulé solitaire". Il a piétiné les ennemis comme le fouleur qui presse le raisin dans le pressoir, et il était solitaire, Il était seul à fouler. La prophétie qui jusque-là pouvait se comprendre assez facilement parce que c'était Dieu qui menait la guerre sainte pour écraser Edom, l'ennemi juré, traditionnel et héréditaire d'Israël, et là, tout à coup, la prophétie prend une autre tournure. Parce qu'il a foulé solitaire, et que "pas un de mon peuple n'était avec moi", il continue de fouler. C'est-à-dire qu'il va piétiner le peuple. C'est vraiment la fureur du guerrier qui ne se contient plus. Il a combattu pour son peuple et il a foulé les ennemis et le sang a giclé sur ses vêtements, et ensuite, quand il revient dans son peuple, comme personne n'est allé à la bataille avec lui, "pas un n'était avec moi, alors je les ai foulés aux pieds, je les ai réduits à rien dans ma colère". C'est donc la vision la plus terrifiante qui soit puisque ceux qui devraient les alliés naturels de Dieu se sont débinés, et ils se font traiter comme les ennemis. 

       Alors, il est évident que ce texte a profondément marqué toute la théologie chrétienne parce que précisément, je crois que dans la structure même de la vision d'Isaïe, il y a une chose très mystérieuse : c'est le fait que le vêtement de Dieu, et les pieds, le corps de Dieu, est marqué du sang et des ennemis du peuple, et du sang de son propre peuple. C'est une des choses qui est une sorte de mise en route pour comprendre le mystère même de la passion : quand le Christ donne son sang, le sang qui rougit son corps, qui lui donne cet aspect du guerrier déchaîné par l'amour et la volonté de salut, c'est un sang qui est en même temps le sang des païens, et le sang d'Israël. Je trouve que c'est assez intéressant parce que cela veut dire que ce sont les deux peuples, les deux entités : le sang des païens, et le sang d'Israël qui sont au cœur même du mystère de la Passion. Quand Jésus, dans cette espèce de fureur, parce que c'est vraiment la passion au sens le plus primitif du terme, cette passion de Dieu pour sauver l'homme, effectivement, son sang est à la fois celui des juifs, et celui des païens. C'est donc un sang qui opère la réconciliation des juifs et des païens. 

       Je crois que ce texte est à lire comme une sorte de prophétie sur l'universalité du salut. Il n'y en a pas certains qui font verser le sang et d'autres pas, le sang qui vient du fouleur, c'est le sang aussi bien d'Israël, que celui des nations. C'est ce mystère de Dieu qui s'implique tellement dans l'histoire du salut de l'humanité, qu'à la fois, il est fouleur et foulé. Il est fouleur parce que son propre sang récapitule en lui et le sang des nations et le sang des juifs, et Il est foulé, parce que c'est Israël, Hérode et Ponce-Pilate qui se sont ligués pour mettre à mort le Fils de Dieu. 

       Que cette prophétie éclaire notre regard sur ce qu'on appelle la culpabilité de la mort du Christ, parce que c'est une culpabilité universelle, personne n'est innocent, personne n'est en-dehors de ce drame, de cette fureur qui a envahi dans la violence toute l'humanité, pour mettre à mort le Fils de Dieu. 

 

       AMEN 

 

 
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