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MAINTENANT, LE FILS DE L'HOMME EST GLORIFIÉ

Is 62, 11- Is 63, 7 ; Jn 13, 21-38

Mercredi saint -B

(7 avril 1952)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Il faisait nuit …

T

 

ous les textes que nous venons de lire ou de chanter présentent un contraste saisissant. Il y a quelques instants nous chantions : "Mon âme est triste jusqu'à la mort ! Je m'avance vers l'autel du Seigneur." Tristesse du Christ à Gethsémani, accomplissement de son office sacerdotal. Cette croix vers laquelle Il s'avance, c'est l'autel du Seigneur. Et nous venons de voir au moment où Jésus vient de démasquer Judas, au moment où Judas a été rempli par la présence de Satan, précisément parce que Jésus lui donnait une bouchée, lui donnait le signe de l'amitié et que Judas a fermé son cœur à cet amour du Christ, au moment où Judas vient de sortir et dont l'évangéliste nous dit :"Il faisait nuit", Jésus s'écrie : "Maintenant, le Fils de l'Homme est glorifié." On vient de le trahir ou plus exactement Judas est encore en train d'aller le trahir, et Jésus dit : "Maintenant, le Fils de l'Homme est glorifié." Et tout de suite après, Il dit à ses disciples : Je vous laisse un héritage, c'est l'amour que j'ai pour vous : "Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres." Et immédiatement, Il annonce à Pierre que celui-ci va le trahir, Le renier trois fois, cette nuit même, avant que le coq n'ait chanté. Et tout à l'heure, dans l'oracle d'Isaïe, le cœur bouillonnant du Rédempteur était partagé entre la fureur qui lui faisait piétiner le monde et faire jaillir le sang partout, sur ses vêtements. Et c'était pourtant l'année de sa rédemption, l'année du rachat, l'année de sa miséricorde.

Que de contrastes dans ces textes ! Que de contrastes dans l'évènement que nous allons, encore une fois, revivre. Événement de mort et de vie, de péché et de lumière, de ténèbres et de salut. Et c'est au cœur de cette contradiction que se trouve le mystère. Car c'est tout à la fois la cuve du péché que Dieu, le Christ, vient fouler avec cette fureur qui est celle de la sainteté de Dieu devant l'ignominie du péché de l'homme, et en même temps c'est ce don total de son amour qui fait qu'Il se laisse Lui-même fouler aux pieds, briser, écraser par ses bourreaux, par amour pour nous. Haine du péché et amour miséricordieux des pécheurs. Le sang que les hommes versent dans leur haine est le sang de Dieu qu'Il verse par amour pour nous. La trahison des hommes et la gloire de Dieu. Et une gloire qui se réalise, précisément, à travers cette trahison des hommes. C'est au plus creux, au plus sombre de notre péché que Dieu est vainqueur. Parce que son amour n'est jamais si grand que quand il se mesure à notre refus de Dieu Et c'est quand nous sommes loin de Dieu que Dieu se fait proche, parce que c'est le secret de sa miséricorde. La miséricorde de Dieu, c'est précisément cet amour qui vient combler tous nos manques, cet amour de Dieu qui vient faire tout le chemin que nous avons refusé de faire, cet amour de Dieu qui est d'autant plus rempli de tendresse que nous n'avons pas voulu ouvrir notre cœur à son appel et qui redouble, en quelque sorte, de douceur et de proximité pour essayer de vaincre notre dureté par un surcroît de bonté et de proximité.

Oui, la Pâque du Seigneur c'est au plus profond de l'abîme des hommes et du péché des hommes, l'amour de Dieu vainqueur, parce que cet amour le fait descendre jusqu'au plus profond de cet abîme et que c'est là qu'Il vient nous chercher, et que rien ne peut échapper à cet amour, parce que rien n'est trop bas, rien n'est trop laid, rien n'est trop abîmé pour l'amour de Dieu. Dieu nous aime assez pour venir jusque-là. Et le fait même qu'Il nous aime jusque dans le tréfonds de cet abîme est l'expression la plus plénière, la plus bouleversante de son amour. Et cela seul peut nous convertir. Et cela seul peut nous sauver.

Alors, entrons dans cette Passion du Christ avec toutes nos pauvretés, toutes nos misères, tout notre péché, toute notre lassitude. Entrons, je dirais avec d'autant plus de confiance que nous n'avons rien entre les mains, que nous n'avons aucune valeur aucune vertu à faire valoir. Entrons avec d'autant plus de confiance que tout repose uniquement dans l'amour de Dieu, car il n'y a que cela de positif. Tout le reste c'est notre oeuvre, c'est l'œuvre de Satan, c'est l'œuvre du démon, mais au moment même où nous le trahissons Jésus est glorifié et Il nous glorifie avec Lui, et Il nous donne son amour pour que nous nous aimions les uns les autres, nous qui pourtant sommes si incapables d'amour, nous dont le cœur est si sec. Mais dans la sécheresse de notre cœur, Dieu, par sa grâce seule, peut faire jaillir l'étincelle de l'amour.

 

AMEN