AU FIL DES HOMELIES

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LA TRAHISON

Is 62, 11- Is 63, 7 ; Jn 13, 21-38

Mercredi Saint – A

(15 avril 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

e dernier évangile avant d'entrer pleinement dans le déroulement de la Passion, nous donne comme l'envers le plus tragique, le plus sombre de ce mystère. Certes, nous allons contempler les souffrances du Christ, nous allons suivre pas à pas sa déréliction. Mais il y a pire, si je peux dire, que ces souffrances et cette déréliction du Christ et son agonie à Gethsémani, il y a la trahison de Judas, dont il est question aujourd'hui.

C'est un grand mystère que celui du mal, que celui du péché. Un grand mystère que celui du refus d'amour, de cette liberté de l'homme qui est capable de créer le néant. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, tous les actes que nous posons et par lesquels nous construisons notre propre vie, notre histoire et nous construisons le monde, sont cons­tamment soutenus par la présence de Dieu en nous, par la grâce vivifiante de Dieu. Et c'est cela qui sans cesse, à travers notre agir, notre pensée, notre cœur, édifie tout ce que nous sommes. La seule chose que nous soyons capables de faire par nous-mêmes, c'est de dire non. Ce non est d'ailleurs le prix qui nous montre la valeur inestimable du oui que nous pouvons dire quand nous ouvrons notre cœur à cette grâce de Dieu qui nous construit et qui construit le monde. Mais justement cette grâce de Dieu qui a besoin de passer à travers nos mains, à travers notre cœur, nous pouvons la refuser. C'est le mystère le plus opaque, le plus obscur de toute la création, la possibilité, pour l'homme, de refuser librement le plan d'amour de Dieu. Non pas de faire échec à ce plan d'amour, car "la Providence de Dieu écrit droit avec des lignes courbes" et fait fructifier, pour un bien plus grand, même nos refus.

Mais du point de vue de Judas, du point de vue de celui qui dit non, du point de vue du pécheur, il y a ce néant du refus de l'amour. Cette page d'évan­gile est une des plus sombres à méditer. Peu impor­tent les motivations de Judas. A-t-il été déçu par le refus d'un messianisme politique ? A-t-il été attiré par l'appât de l'argent ? A-t-il conçu une jalousie à l'égard du Christ ? peu importe. Ces motifs sont secondaires par rapport au choix qu'il a fait, le choix de se mettre en dehors d'un mystère d'amour livré jusqu'au bout et jusqu'à l'ultime souffrance. C'est cela qu'il n'a pas voulu comprendre. Le Christ avait annoncé qu'II de­vait mourir et souffrir, et cela Judas ne l'a pas voulu, ou plus exactement il n'a pas voulu participer à cette souffrance et à cette mort, et il s'est désolidarisé de l'amour du Christ. Alors il l'a vendu, il l'a trahi.

Et qu'on ne dise pas que "cela était écrit" et qu'il fallait que cela s'accomplisse. Cette façon de s'exprimer, particulière à la Bible, signifie simplement que, dans l'éternité de Dieu, toutes choses sont ressai­sies pour un bien. C'est précisément cette annonce de la Providence de Dieu qui, même de notre péché, sait tirer un élément positif. Mais il n'était pas écrit que ce serait Judas qui trahirait le Christ. Il était certain que le Christ serait abandonné et trahi et que le péché existerait dans le monde. Il suffit de regarder notre propre cœur pour voir à quel point cela est vrai. Mais que ce soit celui-là plutôt qu'un autre qui trahisse, ce n'était pas écrit. C'est la liberté de Judas qui en a dé­cidé dans le secret de son cœur.

Et c'est là le mystère de cette nuit dont parle saint Jean quand il dit : "Aussitôt la bouchée prise, il sortit. Il faisait nuit." Judas a choisi de s'enfermer dans cette nuit. Et ce péché n'est pas seulement le fait de ceux qui sont loin de Dieu, qui sont loin du Christ. Judas n'était pas loin du Christ. Il était un des "douze" que le Christ avait choisis, et Il l'avait choisi avec autant d'amour qu'Il avait choisi Pierre, qu'Il avait choisi Jean, Matthieu ou Thomas. Il l'avait choisi pour être un des piliers de cette Église qu'Il voulait édifier. C'est un des plus proches, un des intimes du Christ qui a dit non, en écho à ce psaume 54 qui nous dit : "Si c'était mon ennemi qui m'avait insulté, j'aurais pu le supporter, si c'était mon rival, je n'en aurais pas été atteint, mais c'était toi, un homme que j'aimais, toi mon intime en qui j'avais confiance quand nous goû­tions ensemble, dans la maison de Dieu, la joie de vivre en amis."

Celui dont ces paroles sont écrites, ce pourrait être l'un d'entre nous qui sommes aussi les amis du Christ, ceux en qui le Christ a mis sa confiance, nous qui sommes des hommes et des femmes que Jésus aime, ses intimes, et qui goûtons avec Lui, aujour­d'hui, maintenant, la joie de vivre dans la maison de Dieu. Le mystère de la liberté c'est que chacun d'entre nous nous sommes capables, nous avons la possibilité de dire ce non, et de réduire à néant le plan de Dieu, non pas en soi mais par rapport à nous. Nous pouvons nous mettre en dehors de l'amour. Il suffit pour cela d'un rien, d'un geste de refus.

Alors, devant cet abîme qu'est le péché, qu'est le mal, devant ce mystère de la nuit et du refus dont nous sommes capables, que nous pouvons, à tout ins­tant, accomplir, venons avec crainte et tremblement devant le Dieu d'amour, en le suppliant de nous épar­gner cette tentation, de nous sauver de ce péril ultime afin que jamais nous ne succombions à la tentation du mal, à la suggestion de Satan et que nous restions malgré notre faiblesse et notre pauvreté toujours fi­dèles à cet amour qu'Il nous propose mais ne nous impose pas, qu'Il ouvre devant nous comme une porte que nous sommes libres de franchir ou de ne pas fran­chir. Que le Seigneur nous garde !

 

AMEN

 

 

 
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