AU FIL DES HOMELIES

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UN COMMANDEMENT NOUVEAU

Is 62, 11- Is 63, 7 ; Jn 13, 21-38

(30 mars 1988)

Homélie du Frère Jean BUDILLON 

Saint Austremoine : Christ roman du XIIème siècle 

J

e vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres !"

Il y a quelque chose de surprenant dans cette affirmation de Jésus. D'abord Il nous "commande" d'aimer. L'amour peut-il être commandé, peut-il être obligatoire ? S'il l'est, est-ce encore de l'amour ? Il faut savoir que, dans la Bible, un commandement c'est l'expression de la volonté de Dieu sur nous, une volonté qui est tout amour. Et aimer les autres apparaît alors comme une façon d'entrer dans le plan d'amour de Dieu, de grandir notre amour aux dimensions mêmes de Dieu. Aimer vraiment les autres, pour eux-mêmes, donner à cet amour la dimension de l'amour de Dieu pour nous, cet amour que Jésus va bientôt exprimer sur la croix, en donnant sa vie pour nous.

       D'autre part, ce commandement est-il vraiment nouveau ? En se basant sur une telle affirmation, on est arrivé à lire l'ensemble de la Bible avec un immense contresens. Qui parmi nous, n'a pas entendu dire que l'Ancien Testament ignorait l'amour et qu'il fallait attendre le Nouveau Testament pour que nous soit révélé un Dieu d'amour ? L'Ancien Testament serait le Dieu de la crainte, le nouveau celui de l'amour. Comme si dans le Nouveau Testament il n'était pas question de la crainte de Dieu. Mais craindre Dieu ne veut pas dire avoir peur de lui, mais reconnaître que Dieu est Dieu. C'est ainsi que tout l'évangile de saint Luc qui est un évangile de miséricorde est en même temps celui de la crainte de Dieu.

       Dans l'Ancien Testament, il est question d'amour. La preuve c'est que lorsqu'un scribe est allé trouver Jésus qui lui demandait comment résumer la Loi, il n'a fait que répéter deux passages de l'Ancien Testament, du Deutéronome : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toutes tes forces, de tout ton cœur" et un du Lévitique :"Tu aimeras ton prochain comme toi-même !" Alors ce commandement de l'amour est-il vraiment nouveau puisque nous le trouvons dans l'Ancien Testament ?

       Dans le grec biblique, il y a deux mots pour dire nouveau et c'est une infirmité de la langue française de ne pas pouvoir faire cette distinction. Il y a le nouveau qui remplace radicalement autre chose, qui est un commencement absolu. Il n'y avait rien auparavant et puis il y a maintenant quelque chose. Et il y a le nouveau qui désigne le renouvellement, la restauration, la régénération, la recréation. C'est en ce sens-là que la Bible nous parle d'une "nouvelle" alliance. Déjà les prophètes l'annonçaient et Jésus la fonde, au cours du dernier repas, en donnant son sang à boire, "le sang de la Nouvelle alliance". Il ne s'agit pas d'une autre alliance que celle de Dieu déjà conclue avec Moïse. C'est la même, mais il fallait la renouveler, la régénérer, la restaurer. Non pas du côté de Dieu car elle était permanente, éternelle, mais les hommes l'avaient perdue de vue, l'avaient affaiblie dans ses exigences, n'y avaient pas répondu totalement et Jésus vient recréer cette alliance vient la renouveler de l'intérieur, du fond d'elle-même mais sans la remplacer par une autre, sans la détruire pour en mettre une autre à la place.

       Il en est de même du commandement de l'amour. Au moment où le Christ nous le donne à la dernière Cène, Il est en face de disciples, et les disciples ce n'est pas simplement les apôtres mais nous aussi. Il est en présence de disciples qui ne savent pas obéir à ce grand commandement de l'amour, qui est déjà présent, qui sous-tend tout l'Ancien Testament. Et c'est lui-même qui vient renouveler ce commandement, non pas en lui donnant une obligation plus grande, mais en lui donnant une intensité bien plus forte, par le don qu'Il fait lui-même de sa vie, donc de son amour. En nous montrant à quel point, de quelle façon excessive, Dieu peut nous aimer, Il nous montre non pas peut-être de quelle façon nous devons aimer, mais tendre à aimer, car jamais nous ne pourrons vraiment imiter Dieu, mais il faut toujours y tendre.

       Et ce qu'il y a de remarquable c'est que, immédiatement après le don de ce nouveau commandement, de ce commandement renouvelé, régénéré, nous avons l'annonce de la trahison de Pierre, de son triple reniement. Cette juxtaposition est certainement voulue par Jean car, après la résurrection, il va nous montrer Jésus poser trois fois à Pierre la même question : "Pierre, m'aimes-tu ?" Il veut lui demander de revenir sur ce reniement et de retrouver son amour pour Jésus, et de retrouver tout neuf, un amour encore plus beau, plus vrai, plus intense que s'il n'y avait pas eu le reniement.

       Cela m'amène à ceci qui semble paradoxal mais qui est très vrai : quand nous nous confessons, il ne faut pas croire que Dieu nous pardonne chaque fois. Il n'y a pas de multiples pardons de Dieu, il n'y en a qu'un seul ou plutôt il n'y a qu'un seul acte sauveur (parce que le mot pardon est bien trop faible). C'est sur sa croix et dans sa résurrection que Jésus nous délivre de notre péché et nous rend à l'amour. Et il n'y a qu'un seul acte unique par lequel nous sommes ainsi libérés du poids de notre péché et par lequel nous sommes sauvés. Et chaque fois que nous célébrons le sacrement de Réconciliation, le sacrement de la conversion, c'est dans cet acte unique de Dieu que nous sommes plongés. Nous sommes plongés dans la mort du Christ pour pouvoir ressusciter avec Lui à une vie nouvelle. Et à ce moment-là tout devient neuf, tout devient nouveau comme si tout le passé n'existait plus, comme si tous nos reniements, nos refus, nos dégradations étaient effacés. C'est quelque chose de tout nouveau qui commence pour nous chaque fois. Et cela sera vrai tout au long de notre vie, mais un jour nous allons déboucher dans la "nouvelle terre" dans les "nouveaux cieux", et à ce moment-là, alors, tout sera neuf pour toujours. Il n'y aura plus de vieillissement, il n'y aura plus de retours en arrière, il n'y aura plus d'obscurcissement. Nous vivrons chaque instant d'éternité dans la nouveauté. L'amour sera toujours neuf. Et alors nous pourrons répondre à ce commandement nouveau : aimer le Seigneur comme lui nous a aimés et aimer nos frères comme Il les a aimés.

       AMEN


 

 
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