AU FIL DES HOMELIES

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Isaïe 62,11-63,7 ; Jean 13, 21-38

Mercredi Saint – B

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans cette scène extrêmement serrée, les traî­tres, les faibles se pressent autour de Jésus, et il est plus que jamais seul et nous avons de la peine à comprendre, à interpréter ce qui se passe dans cette dernière heure qui semble précipiter la Pas­sion, l'Heure du Fils de l'Homme. Quelque chose reste incompréhensible pour nous, qui est cette désignation par Jésus de celui qui va le trahir. Dans la façon dont Jean le raconte, seuls Jean et Pierre sont au courant en fait de l'identité du traître. Et vous avez remarqué aussi au début de cet évangile : les disciples se sont regardés les uns les autres en se demandant si c'était l'un d'entre eux, ce qui laisse supposer qu'ils se sen­taient peut-être capables non pas de trahir froidement, mais à cause du sentiment de déception qui les habi­tait, d'hésiter. Je pense que ce terme d'hésitation peut nous aider à comprendre comment vont se répartir ceux qui vont suivre, pas tout de suite d'ailleurs, et celui qui va trahir. Il y a dans le cœur des apôtres, dont Judas, une incertitude plus grande qu'eux. Incer­titude hésitation, déception, à la hauteur même de leur attachement à ce Maître qu'ils ont suivi, qu'ils ont écouté et pas toujours compris, qu'ils ont aimé, dont ils ont eu peur, peut-être, ce Maître qui les a impres­sionnés, qui les a rassurés, lui si familier et si lointain, auprès de qui ils ont fait l'expérience qui nous paraît étrange, de la proximité totale de Dieu, transcendance à portée de main, une sorte de valse de l'ordre de la passion, qui les sidère, les accable, c'est peut-être la raison de leur sommeil au Jardin de Gethsémani. Comme si l'enjeu, l'Heure des puissances des ténèbres dépassait ce qu'un cœur d'homme peut supporter ou comprendre.

Cette hésitation, cette incertitude, cette dé­ception, nous les avons déjà entendues dans les pro­phètes, Jérémie disait à Dieu : "N'es-tu pas un ruis­seau aux eaux décevantes ?" Job lui-même déploiera sous de multiples registres ses déceptions à l'égard de Dieu et les penseurs chrétiens continueront à inter­préter ce silence, cette absence de Dieu qui est le lieu même de la déception. Qui d'entre nous ne s'est pas un jour, trouvé déçu et isolé dans l'appel qu'il lançait vers son Maître, son Bien-Aimé, pensant qu'il n'était pas entendu ni exaucé ?

Mais quelque chose d'autre intervient, quel­que chose de moins humain, de plus radical, comme si ce seuil était franchi, et ce seuil est donné par l'en­trée de Satan. Un homme est donc porteur de quel­qu'un d'autre. Il est difficile d'imaginer que la bouchée que Jésus donne à Judas était une bouchée pour le ramener dans le groupe des apôtres, pour l'appeler une dernière fois, pour le sauver peut-être, difficile à comprendre, en tout cas, ce geste décisif du Christ qui désigne, qui sait à l'avance, coïncide avec l'entrée de Satan dans le cœur de Judas coïncide avec un homme qui s'effondre en lui-même, qui se renie lui-même et qui renie son Maître, qui renie la Vie. Il accepte d'être le jouet de quelqu'un de plus grand et de plus fort que lui, de celui qui le début de la vie du Christ, menace sa vie, conspire, et prépare la mise à mort.

Pour nous, comme je le dis souvent, il y a comme une sorte d'abîme qui nous dépasse et qui est la façon dont nous pouvons comprendre la manière dont le Mal intervient dans nos vies. Il y a une sorte de paroxysme, d'apogée. Nous sommes cependant en face d'un homme, mais cet homme est porteur de la puissance des Ténèbres, puissance intense, acharnée contre la Vie et décidée à détruire cette Vie.

La contemplation qui nous est offerte n'est pas là pour nous effrayer, mais au contraire pour en­tendre l'intensité du combat que le Christ mène et qu'Il connaît à l'avance. Et cette intensité n'efface nullement l'angoisse qui est la sienne, cela nous per­met aujourd'hui de comprendre que la Résurrection n'amoindrit pas la Passion. Jésus saurait-Il à l'avance qu'Il va ressusciter ? Il vit totalement l'angoisse de la trahison qui ouvrira celle de la mort, de la finitude, du péché, des pécheurs, angoisse qu'Il endosse totale­ment. La résurrection n'est pas une consolation à terme, elle est l'issue du combat. Il faut que le combat ait lieu, et c'est ce que saint Jean veut nous dire quand il parle de l'Heure : Jésus s'engage dans le combat, totalement, avec la crainte que peut ressentir un com­battant lorsqu'il affronte le Mal par excellence.

Frères et sœurs, avant d'entrer dans ces trois jours, recevons ce Christ qui s'offre sans hésitation, mais avec angoisse, au bourreau, à cette mort, pour justement nous en délivrer.

 

AMEN

 

 
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