AU FIL DES HOMELIES

Photos

L'AMOUR ET LA HAINE

Is 62, 11- Is 63, 7 ; Jn 13, 21-38

Mercredi Saint – A

(27 mars 2002)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

M

alheureusement pour nous, la frontière qui sépare l'amour de la haine est une frontière fragile. Cela ne veut pas dire qu'il faut penser que haine et amour se conjuguent toujours ensemble, mais ces deux sentiments sont proportion­nés, c'est-à-dire qu'on hait à la mesure même de l'amour qu'on a eu pour l'autre. C'est le même inves­tissement qui se trouve en négatif, il suffit de voir comment les gens qui se sont aimés réellement, et pour des raisons valables ou non, de l'extérieur, on n'en sait rien, se mettent à se haïr, pour découvrir à quel point l'investissement est le même de chaque côté, la même intensité se retrouve dans l'amour qu'ils éprouvaient, et dans la haine qu'ils ont maintenant l'un pour l'autre.

On garde la même pénétration, la même in­tensité, la même mesure, mais on renverse simple­ment le propos, et la haine a ceci de particulier qu'elle devient, un peu comme parfois l'amour, au début en tout cas, aveugle, et qu'elle se nourrit de tout, même du contraire. Il faut donc imaginer que la haine fait partie du psychique humaine, elle fait partie aussi de ce que Dieu vient sauver. Cette haine est comprise comme un élément à rentrer dans le dessein du Salut.

Vous avez entendu dans l'évangile de la trahi­son de Judas la façon dont cette haine est prévue par Jésus, redoutée par Lui, mais anticipée sans pour au­tant qu'il l'induise. Il sait que l'un d'entre ses apôtres est menacé par ce renversement de sentiment, ce ren­versement radical, cette sorte d'effondrement profond (je t'aimais autant que je te hais maintenant), et en même temps, Il espère jusqu'à la fin. D'ailleurs ce qui est très curieux, c'est que les apôtres qui sont autour de Jésus ne se sentent pas complètement innocents de devenir aussi capables de haïr. Dans l'évangile, c'est très particulier. Tous se demandaient s'Il parlait de l'un d'entre eux, lorsque Jésus a dit : "Je sais que l'un de vous me livrera". Donc, ils sentent en eux la capa­cité de ce renversement possible dans leur propre cœur. Ce moment avant la trahison et avant l'arresta­tion est un moment frontière, limite. Comme s'il fal­lait passer sur ce fil du rasoir pour que quelque chose de l'amour de Dieu s'entende et se déploie au maxi­mum. "Je t'aime jusqu'à la fin, et j'espère malgré tout". Pierre ira même plus loin dans sa manière d'être à la fois plus vindicatif, plus présent, plus entrepre­nant et en même temps plus lâche, comme on le saura par la suite, en demandant par l'intermédiaire de Jean : "Demande à Jésus de qui Il parle". C'est ce qu'on appelle avoir du courage ! On sent bien que dans cette Eglise naissante, de Jésus avec ses apôtres, il y a un moment de grande hésitation. En tout homme, il y a de la haine possible, en tout homme, il y a une trahi­son possible de Dieu, et Dieu tient le choc contre la trahison. Pour ma part j'interprète la bouchée que Jésus donne à Judas comme une sorte d'essai de rou­vrir cet homme qui s'est renfermé sur lui, pour que quelque chose d'autre le change. Juste après la déci­sion est plus forte que cette bouchée, et il est écrit : "Satan entra en lui". Mais Satan n'est pas dans la bouchée. Il fallait donc ce texte à la fois tenir le fait que Jésus sait que la haine est possible, Il ne tombe pas des nues. Il sait qu'elle est possible dans chaque cœur, qu'elle peut saisir l'un d'entre eux, et Il sait quand elle est entrée, mai Il espère quand même Et Il sait aussi que sa victoire sur le péché de l'homme l'emportera. Quelque part, cette haine vient trop tôt, elle vient juste avant qu'il n'ait accompli pleinement sa Pâque pour que cette Pâque transforme et conver­tisse cette haine possible.

Loin de nous de juger Judas en nous pensant à l'abri d'un tel renversement, nous avons tous les uns les autres fait l'expérience d'une haine aussi forte que l'amour que nous éprouvions, une sorte d'exaspération qui nous saisit comme à l'envers et qui en fait nous désespère autant que ce que nous éprouvons, Et sou­vent, d'ailleurs, nous nous sommes aperçus qu'il y avait une sorte de baudruche, que nous nourrissions notre propre haine à l'égard d'un frère, et qui au fond, ne reposait sur rien, une tête d'épingle, et que les chose non seulement nous empoisonnaient, parce que la haine empoisonne celui qui la ressent, autant que la relation, car la haine est contagieuse, elle empoisonne celui qui est haï.

Ce n'est pas très drôle ce que je vous raconte aujourd'hui, mais il faut bien de temps en temps y passer, à réfléchir un peu sur cette capacité qu'il y a en nous ! Il faut prendre conscience qu'elle est à la mesure de l'amour. Au fond, la différence passive, c'est la mort. Celui qui n'éprouve ni dans un sens ni dans l'autre, il est déjà mort. Le haï, le haïssable et le haïssant sont encore dans la vie. Une vie teintée d'un meurtre, car la haine est quasiment un meurtre, est une vie où la conversion est possible, car la haine peut être convertie. Il y a un dégonflement possible de ce sentiment qui est souvent rempli de vide, et qui en fait comble un sentiment que nous voudrions positif, et dont ne savons plus comment le transformer. Mais là le maître, ce n'est ni Dieu ni nous-mêmes, mais c'est le diabolos, le diviseur, le séparateur, quelqu'un d'au­tre et qui ne nous veut pas du bien ! La haine nous atteint et nous détruit nous-mêmes.

Que le Seigneur dans ce dernier jour avant les trois jours saints nous aide à purifier en profondeur toutes ces choses qui menacent notre cœur, qui sont en nous, et que Dieu a décidé de prendre complète­ment sur la croix pour les sauver par son amour.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public