AU FIL DES HOMELIES

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LE MYSTÈRE DU MAL

Is 62, 11- Is 63, 7 ; Jn 13, 21-38

Mercredi de la semaine sainte – A

(20 avril 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Gilles du Gard : Le baiser de Judas

F

rères et sœurs, cet épisode de la trahison de Judas qui a obnubilé toute notre tradition chrétienne sur le problème du mal est fondé sur un souvenir très précis : un des douze, Judas, qui était appelé comme les autres, qui n’avait rien d’exceptionnel par rapport aux autres, et qui bénéficiait de la même bienveillance et de la même intimité avec Jésus que tous les autres, un de ceux-là à qui Jésus avait fait connaître de la façon la plus intime, la plus profonde, la mission qu’il était en train d’accomplir, le fait d’être envoyé par le Père, pour rassembler les tribus d’Israël, pour constituer ce peuple qui devait recevoir le salut, un de ceux-là a trahi.

On a essayé par tous les moyens, surtout par la suite, de comprendre ce qui s’était passé parce que c’est quand même pire d’être trahi par ses proches que pas ses ennemis. Avec ses ennemis, c’est presque normal, je n’ose pas dire supportable, disons plutôt compréhensible si toutefois on peut comprendre la trahison, mais là, un de ceux qui étaient les plus proches. On a développé sur la base d’un petit passage des Actes des apôtres que Judas était prédestiné à trahir, qu’il n’aurait pas pu faire autrement, que c’était dans les desseins de Dieu selon l’Écriture. Il est évident que cette manière d’envisager la prédestination est absolument insupportable, elle est fausse. Si les pécheurs sont prédéterminés à faire du mal, alors, pourquoi seraient-ils coupables ? Il n’y aurait aucune raison.

Ce qui a frappé si fortement la pensée et la réflexion des chrétiens, et ce pourquoi cette trahison de Judas est restée si vive dans les souvenirs de la première communauté, c’est parce que à travers cet épisode on a touché du doigt la proximité du mal dans le plan de Dieu. De la part de Jésus, il n’y a qu’une intention, c’est l’intention de donner le salut, de sauver, donc, Judas fait partie aux premières loges de cette intention de salut qui est tout le mystère de la personne du Christ. Il est là pour sauver.

Et cependant, il est possible qu’au moment même où l’on est touché par le salut, c’est cela l’histoire de la bouchée, quand Jésus dit : « je donnerai la bouchée », c’est la dernière proposition de salut. Jésus pense (on ne peut pas se mettre à sa place évidemment), qu’en le faisant communier au repas pascal, il offre encore une chance à Judas de pouvoir adhérer au geste qu’il est en train de faire qui est préfiguré par l’eucharistie. C’est au moment même où Jésus propose à travers la bouchée, le salut à Judas que, comme le dit saint Jean, l’esprit du mal, le démon, entra en lui. C’est dire à quel point il y a une sorte de fragilité fondamentale dans l’entreprise de Dieu pour nous sauver. Non pas que cette fragilité vienne de Dieu lui-même, du côté de Dieu la proposition est entière, elle est sans discussion, elle est inconditionnelle, c’est une proposition de salut total, pour l’homme total. Mais devant la masse terrible de cette proposition, cette proposition d’amour absolu, là encore, le refus, la négation, la résistance et la révolte peuvent encore trouver refuge. Et cela vient de la fragilité de la liberté humaine. Cela ne vient pas du fait que Dieu dirait : je te propose le salut mais je vais voir si tu réponds ou si tu ne réponds pas … et je vais te prédéterminer pour que tu répondes non ! Ce serait la théologie la plus sadique et la plus sordide qui soit. Mais c’est vraiment le fait que dans la proposition même du bien, l’homme peut encore dire non.

Frères et sœurs, je ne pense pas que cet épisode est là pour nous faire peur, pour nous faire vivre dans une angoisse permanente, dans le scrupule et la peur de trahir à tout moment. Il ne faut pas en faire une maladie. C’est la réalité que le mystère du mal des hommes a été côtoyé au plus près par l’absolue proposition du salut de Dieu. Je crois qu’il n’y a pas beaucoup de religions sur terre qui ont pu aborder avec une telle franchise et un tel risque la question du mystère du mal. Le mystère du mal n’est pas comme le disent certaines religions orientales, manichéennes, qu’il y a le mal d’un côté et le bien de l’autre, mais c’est qu’ils sont toujours beaucoup plus en contact qu’on ne le pense. Plus la liberté humaine est sollicitée pour le bien, plus elle peut sentir sa fragilité. C’est pourquoi un certain nombre de grands saints ont dit cela, c’est la fameuse phrase de saint Philippe Néri qui n’est pas un Judas, rassurez-vous, mais qui disait cette chose extraordinaire avec cet humour qui le caractérisait : « Seigneur, tenez-moi bien aujourd’hui, je suis capable de vous lâcher ». C’est parfait, c’est exactement cela. Dans le chemin même de la sainteté, celui qui est saint et qui a reçu la grâce d’être saint, se rend compte à quel point sa propre suite du Christ est portée par la grâce et à quel point il se sent fragile et démuni pour y répondre en vérité.

C’est donc une sorte de surenchère permanente, de chantage permanent à la grâce pour que sentant au plus intime de soi-même cette incroyable fragilité, nous puissions être arrachés à ce mal. C’est pour cela que dans le Notre Père, la phrase que Jésus a choisi pour la question du Mal, c’est : -« Délivre-nous du Mal », arrache-nous au Mal. C’est un arrachement parce qu’au moment même où l’on adhère, où l’on est le plus proche de la grâce, cela tire toujours en arrière.

Frères et sœurs, au moment d’entrer dans ce mystère des jours saints, que nous soyons lucides. Nous ne passons pas une semaine sainte simplement en vivant sur un petit nuage, ce n’est pas vrai, ce sont des représentations un peu naïves. Nous vivons ce mystère de la semaine sainte avec notre propre péché, avec notre fragilité, et avec notre capacité à un moment ou l’autre, de tomber. Mais si précisément, nous marchons avec le Christ sur ce chemin-là, c’est pour lui demander d’avoir ce discernement assez intérieur qui consiste à reconnaître la puissance seule de la grâce seule.

 

AMEN

 

 

 
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