AU FIL DES HOMELIES

J'AI GARDE POUR TOI MES CICATRICES

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1 - Jn 19, 42
Vendredi Saint - année A (14 avril 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et Sœurs, vous avez tous connu, dans des circonstances diverses, le fait à certains moments de votre vie, d’accompagner quelqu’un qui va s’enfoncer dans la mort. Cet accompagnement auquel aujourd’hui notre société est si attentive – et à juste titre – consiste à la fois à se rendre proche, déjà par l’affection, mais aussi par tous les moyens que l’on peut avoir, pour essayer d’apaiser, de soulager la souffrance et la peine de ceux qui sont aux prises avec la mort. On appelle cela des soins palliatifs. Dans ce processus, on sent très bien que ceux qui entourent la personne en train de mourir, non seulement sont dans une sorte de prise directe avec le mystère de ce qu’elle a été spirituellement, de son rayonnement intellectuel, affectif, familial, mais encore veulent à ce moment-là se rendre proches d’une façon qui est presque un défi, une gageure, se rendre proches du plus intime de cette personne. Et paradoxalement, cette intimité que l’on recherche est à la fois une intimité profonde, spirituelle, et en même temps, on sent qu’elle ne peut passer que par les gestes du corps.
Il en résulte ce souci de soulager, d’apaiser, de tenir la main, de parler à la personne même si on sait qu’elle ne nous répond plus. On est aux aguets du moindre geste, de la moindre expression du visage, du moindre serrement de main pour essayer de dire : « Nous sommes là, tout proches ». Nous avons raison car nous savons que l’effort est de notre côté pour essayer d’atteindre et de rencontrer l’autre dans une intimité telle que peut-être on ne l’a jamais connue auparavant. Nous savons aussi que celui qui va nous quitter essaie lui aussi d’ouvrir son corps, ses sens, ses perceptions, ses attitudes, ses réactions affectives, de la façon la plus forte et la plus profonde qui soit à ceux qui l’entourent.
Frères et sœurs, c’est le mystère, si étonnant, de la mort par laquelle nous sentons que la personne dans son corps, dans sa chair essaie de recueillir les derniers instants de sa vie corporelle, physique et spirituelle parmi nous, et de les emporter comme un trésor précieux.
Aujourd’hui, en lisant cet évangile de saint Jean, la Passion que nous allons entendre tout à l’heure, je vous propose de faire presque le même exercice : de nous demander, au moment où Jésus s’avance vers sa mort, comment son corps essaie d’adhérer de la façon la plus forte et la plus profonde à tout ce qu’Il a vécu parmi nous sur la terre. A ce moment-là, ce n’est pas un Jésus enseignant, ni un Jésus prêchant dans le Temple que nous voyons : c’est un Jésus presque réduit à son corps. Même si dans les moments les plus violents, Il a des réactions tout à fait surprenantes qui montrent, comme saint Jean s’attache à le manifester, cette espèce de souveraineté de Jésus faisant face à la mort.
En attendant, comme chacun d’entre nous, car Il s’est fait homme, vraiment homme, homme en tout semblable à nous, Il a voulu que son corps recueille les derniers moments de la manière dont il a vécu, agi, pensé, partagé avec nous dans cette vie sur la terre. Ce corps à ce moment-là avait déjà recueilli cette joie simple, ce coude à coude du repas de la Cène, ce moment des chants qui concluent par le grand Hallel la célébration pascale. Son corps avait chanté à ce moment-là. Il avait célébré la fidélité de l’amour de Dieu pour Israël « car éternel est son amour ». Et puis son corps avait touché ou s’était laissé toucher par certains de ses disciples : Jean qui pose la tête sur sa poitrine pour lui demander qui pourrait bien le trahir, puis le geste si délicat de tenir chacun de ses disciples par les pieds. Ensuite, son corps avait pour ainsi dire bu la douceur, la fraîcheur de la brise à Jérusalem, le soir, quand la nuit est tombée et quand, dans les rues encore un peu réchauffées du printemps, Il avait reçu cette bouffée de caresses de l’air des montagnes – car Jérusalem est sur une montagne – et Il sentait pour la dernière fois toute la fraîcheur et la douceur de cette ville qu’Il aimait tant. Son corps s’imprégnait de Jérusalem et ses pieds sentaient les dalles des rues, son regard et ses oreilles étaient attentifs aux bruits passant par les fenêtres ou venant des cours où les pèlerins fêtaient la Pâque.
Tout son corps était imprégné de cette douceur pour arriver finalement dans ce merveilleux endroit du Jardin des Oliviers. Nous associons ce lieu à l’agonie car c’est le souvenir le plus marquant que nous en ayons ; mais pour Lui, ce jardin était sans doute un lieu de refuge lorsqu’il était à Jérusalem car au printemps déjà, on pouvait dormir à la belle étoile, simplement en entendant le murmure du feuillage des oliviers au-dessus de la tête. Jésus s’était laissé envahir par cette dernière douceur de Jérusalem. Et son corps était comme baigné et imprégné par cette merveilleuse présence de la ville. Présence nocturne, discrète, mystérieuse…
Et tout à coup, tout se brise, tout se déchire. Au milieu même de ses souffrances, de sa prière au Père, surgissent les soldats de la garde du Temple. Il est heurté de plein fouet par la lumière aveuglante des torches qui surgissent dans la nuit, par le cliquetis des armes, et Il comprend tout de suite que son corps, qui jusqu’ici s’ouvrait pleinement à la douceur de cette nuit de printemps, est encerclé, saisi, pris dans un déchaînement inexplicable de violence. « Tous les jours, J’ai prêché dans le temple. Vous pouviez m’arrêter à ce moment-là. Pourquoi venez-vous briser ce silence et cette harmonie de tout mon corps avec ce merveilleux jardin ? »
Et là, c’est le pire. Au moment même où ils surgissent, il y a le geste et la caresse d’un baiser. Un baiser de mort, celui de Judas. Le dernier baiser que Jésus emportera dans le mystère de sa tombe, c’est le baiser de Judas. Là encore, son corps, sa joue enregistrent ce geste des lèvres qui s’appuient sur son visage et qui lui disent d’une façon atroce la trahison et le dessein qui sont en train de s’abattre sur Lui. A ce moment-là, Il sait à quoi s’attendre : tout ce que Lui-même jusqu’ici dans son corps avait accueilli, accepté comme cette douce présence du monde, va se briser et se détruire.
On met la main sur Lui, on L’attrape, on Le ligote. Son corps qui jusqu’ici était le lieu même de l’accueil et de la douceur du monde et de l’humanité, va être petit à petit enserré, étouffé, écrasé par la présence de ceux qui sont autour de Lui. Son corps va être progressivement mis en présence d’une haine et d’une violence, de quelque chose qui est absolument le contraire de ce qu’Il avait voulu vivre avec nous lorsqu’Il s’est fait chair. Son corps est emprisonné par tous les phénomènes de haine et de violence. Du baiser qui trahit, on passe à la gifle du soldat ou du garde du grand prêtre qui reproche à Jésus de répondre aux questions du grand prêtre. On passe ensuite à la scène qui suit le premier jugement au tribunal de Pilate où Jésus va être livré aux mains des bourreaux, et Jésus ne va plus pouvoir rien faire par rapport à cette violence. Son corps perd petit à petit tout ce qui le constituait comme ouverture à la personne et au mystère des autres. Et son corps est comme détruit, délabré de l’intérieur par la violence, la couronne d’épines, les moqueries, les railleries, les crachats au visage.
Tout ce corps qui était fait pour nous communiquer : « Voici mon corps », tout ce corps est tout à coup brisé, écrasé, torturé. Et cela va continuer à travers tout le récit de la Passion, jusqu’à la mort. Le chemin de croix dans les rues de Jérusalem qui cette fois-ci n’ont plus le calme et la douceur de la nuit, mais qui ont la violence d’une foule hurlant autour de Lui et la chaleur du soleil qui commence à frapper en ce matin de printemps. Et puis, il y a la cohue, les cris des gens disant n’importe quoi autour de lui, et tout ce qui va peser sur son être et sur sa manière d’être. Son corps va devenir le résonateur de toute la violence humaine. Il va pour ainsi dire être détruit, torturé, comme dans ces scènes que nous voyons avec une quasi indifférence à la télévision où des gens sont blessés, torturés et malmenés de façon incroyable. Jésus a voulu que son corps devienne le réceptacle de toute la violence et de toute la haine humaine.
C’est ce qui a tant frappé les premiers auteurs chrétiens. Ils ont dit : « Il a porté en son corps nos péchés sur la croix ». Il a véritablement compris et vécu d’une façon inouïe pendant des heures le poids de cette haine qui écrase, étouffe et empêche le corps de pouvoir être là. Cela se terminera par ce supplice de la croix, c’est-à-dire des heures entières à tenter de s’accrocher, de s’agripper aux clous du gibet pour essayer de continuer à respirer, car on meurt alors d’étouffement.
Frères et sœurs, la Passion, c’est aussi cela. Ce n’est pas simplement ce que nous nous figurons spontanément : « Il a donné sa vie pour nous, il a été généreux ». Oui, bien sûr, c’est évident, mais comment cela s’est-il incarné ? Au sens littéral du terme, comment cela s’est-il inscrit dans la chair du Christ ? Au moment où l’on dépose ce corps au tombeau, Il a emporté dans sa mémoire physique et biologique tous les outrages qu’il avait dû supporter.
Frères et sœurs, le vendredi saint, c’est cela. C’est aussi une méditation sur la condition corporelle de l’humanité. Notre humanité, c’est un corps pour chacun d’entre nous, qui porte toutes les violences qui se déchaînent autour de nous. Et peut-être qu’aujourd’hui ce soir, dans notre manière d’écouter cette Passion, nous pouvons associer tous ceux et celles qui, peut-être plus que jamais, au XXème et au XXIème siècles portent et continuent à porter la souffrance, la haine et la violence de l’humanité qui s’inscrit dans le cœur de ceux qui en sont victimes.
Frères et sœurs, ayons ce sens du réalisme de la Passion. La Passion n’est pas un récit, c’est la manière dont le Christ a engrangé cette violence et l’a gardée sur lui pour la vaincre. C’est ce que disait saint Augustin : « Voici mes mains et mes pieds. J’ai gardé pour toi mes cicatrices ».

 
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