AU FIL DES HOMELIES

Photos

LES DEUX JARDINS DE LA PASSION DU CHRIST

 Is 52, 13 – 53, 12 ; He 4, 12-16 ; 5, 7-9 ; Jn 18, 1 – 19, 42
Office de la Passion du Vendredi Saint – année C (19 Avril 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Pourquoi le Christ a-t-Il voulu que le dernier moment de liberté qu’Il avait parmi nous sur la terre se déroulât dans un jardin, le jardin des Oliviers ? Tout simplement parce que ça Lui rappelait des souvenirs. C’est là qu’avait commencé selon la belle tradition biblique, l’aventure humaine. « Il planta un jardin en Eden et Il y mit l’homme né avec cette femme qu’Il avait tiré de son côté ». Dans ce jardin-là s’étaient déployées pour la première fois les premières leçons de catéchisme : le Seigneur qui se promène à la brise du soir et qui va expliquer avec douceur et complicité le mystère de son amour créateur. Cette haine, toute imaginaire qu’elle soit, est plus vraie que toutes les autres réalités qui nous sont données dans la tradition biblique. Dieu qui façonne l’homme comme le potier façonne l’argile, Lui donne cette liberté, ce bonheur de vivre dans un jardin, et fait de ce jardin le lieu même de la rencontre du bonheur.

Pourtant, un autre souvenir est très proche : un soir alors que Dieu se promenait à la brise du soir, Il a cru qu’Il allait retrouver Adam. Curieusement, Il ne le trouvait pas. Lui qui est Dieu, Lui qui l’a façonné, ne retrouvait plus l’ouvrage de ses mains. Et c’est à ce moment-là qu’il y eut le premier grand cri de douleur dans le cœur de Dieu : « Adam, où es-tu ? » Ce n’est pas de la curiosité. C’est le drame, la surprise. Comme une Maman qui a perdu son gamin aux Galeries Lafayette et se demande ce qu’il a bien pu faire. « Adam, où es-tu ? » « Avec tout ce que j’avais prévu pour toi, pourquoi n’es-tu pas là ? » Et Adam répond : « J’ai eu peur, je me suis caché ». Peur de quoi ? On imagine volontiers la peur du châtiment divin, de la colère. Non, Adam a eu peur devant l’abîme qui s’est ouvert sous ses pieds. Apparemment une simple dégustation de fruits exotiques, en réalité un oubli total du bonheur et de ses conditions.

A ce moment-là, le premier souvenir de Dieu concernant ses créatures Adam et Eve, ce jardin-là, le Christ, le Verbe non encore incarné mais le Verbe quand même, la Parole de Dieu, celui qui révèle Dieu, Dieu s’en était souvenu mais ne s’en remettait pas. Car Il avait lancé une aventure immensément belle et la voyait tout à coup brisée, simplement parce qu’au lieu de vivre cette liberté pour son Dieu, l’homme avait commencé à vivre cette liberté pour lui-même, sans souci de Dieu, sans rien, et prenait la vie simplement comme elle venait.

Ce soir-là, il y a deux mille ans, je crois qu’Il essayait de retrouver quelque chose de ce merveilleux souvenir du jardin. Malgré le fait que les disciples étaient complètement perdus par la bousculade des événements, Il les a emmenés dans le jardin, où il y a les oliviers qui servent à oindre, à faire d’autres Christ – oindre veut dire Christ, chrétien ; nous sommes tous oints. Il a choisi ce jardin des oliviers, ce jardin de l’onction, pour y retrouver le mystère et l’intimité qu’Il avait voulu créer entre l’homme et Lui. Ici, ce n’est pas Lui qui cherchera les hommes, ce sont les hommes qui vont Le chercher.

« Qui cherchez-vous ? » « Jésus de Nazareth ». Au commencement, « Adam où es-tu ? », parole prononcée par le Christ, et ici, c’est Jésus de Nazareth qui est recherché, avec des torches, des armes et des bâtons. Il est arrêté comme un malfaiteur. Le jardin, le lieu de la première blessure, devient maintenant le jardin de la mort. Au moment même où la troupe s’avance vers Lui pour Le capturer, que peut-Il faire ? Saint Jean dans une intuition fulgurante, fait simplement resplendir la gloire de Dieu. « C’est moi, je suis ». Comme le Verbe éternel s’était révélé au buisson ardent : « C’est moi, je suis qui je suis ». Et là, la lumière de la gloire transparaît. Au moment même où la gloire transparaît, c’est la violence la plus incompréhensible qui se déchaîne contre Lui. Le même jardin finalement, le même jardin de l’origine, du bonheur de Dieu. Et ce jardin est cette fois-ci traversé par la blessure du péché du monde et de tous les hommes. Devant cela, le Christ comme une dernière tentative leur dit : « Je suis le Seigneur de la Gloire ». Rien n’y fait : ils eurent beau tomber par terre, ils se relevèrent et mirent la main sur Lui.

Deux jardins : le jardin de l’espoir du bonheur, de l’attente de la communion, de la croissance de l’homme vers Dieu. Et Maintenant, aux Oliviers, là où devrait avoir lieu l’Onction, le jardin de la violence, du dépit, de la colère, de la folie des hommes. Alors, quand on se trouve devant cette situation, on mesure à travers les yeux du Christ le déchaînement de l’histoire, toute l’horreur qui peut s’accumuler dans la vie des hommes individuellement ou collectivement, dans la vie des traditions religieuses, des peuples, des cultures, des civilisations, qui ne reste que dans la trace de la pierre et jamais dans le cœur des hommes. Quand on voit tout cela, quand on voit ce monde, tel qu’Il l’avait façonné au départ, et quand on le voit sombrer à un tel point de violence, que peut-on faire ?

Nous qui savons tout, nous qui savons exactement comment il faudrait conduire l’humanité, nous nous disons qu’Il aurait pu faire deux ou trois miracles, de ceux que Satan Lui avait suggérés lorsqu’Il était au désert, et ça aurait remis les choses en place. Le pouvoir de Dieu aurait régné à Varsovie ! Le jardin nouveau du stalinisme et du pouvoir absolu… Il aurait pu faire cela, mais cela ne serait-il pas revenu à anéantir tout le projet qu’Il avait pour nous depuis le début.

Dieu ne voulait pas faire de nous des petits soldats. Si Dieu avait donné la liberté, comment se fait-il que cette liberté puisse dégrader les hommes à ce point-là ? Comment se fait-il que le péché soit justement la blessure par laquelle ils essaient de L’atteindre, mais surtout par laquelle ils se détruisent. Lorsque l’homme est devant la violence, comment faire pour entraver la force et la violence de ce courant de mal et de péché qui vient brusquement se concentrer contre lui ? Frères et sœurs, qu’aurions-nous fait à sa place ?

Je crois qu’il n’y avait qu’une solution. Quand on voit un monde, une humanité qui s’enfoncent à travers la folie de sa violence, de son pouvoir, de son désir de jouissance, de manipulation, de domination et de richesse, que faut-il faire ? Il faut faire comme le Christ : il faut étreindre le monde comme dans une étreinte amoureuse, et déclarer : « Non, je ne te lâcherai pas ». C’est là que tout s’est joué.

Si nous sommes chrétiens aujourd’hui, c’est parce que Dieu, voyant la folie dans laquelle on se laisse prendre, parfois très bêtement, et parfois sans grande gravité, voyant que tout ce projet que Lui-même avait voulu, bâti, construit dans le cœur de chaque homme, voyant que tout cela Lui échappait, décide de s’accrocher aux hommes et de ne pas les lâcher.

C’est ça la Passion : ce n’est pas le Christ qui avance lentement vers la mort, c’est nous qui nous laissons saisir par Lui. Nous croyons attirer Dieu à nous, mais le Christ dit : « Quand Je serai levé de terre, J’attirerai tout à Moi ». C’est à la fois une étreinte et une sorte de tension mortelle. Le Christ ne peut pas laisser faire ça. Il ne peut pas laisser échapper le chef d’œuvre qu’Il a voulu créer. Il ne peut pas lâcher l’humanité. Si l’humanité court vers la mort et qu’Il en est comme emporté par le torrent, Il s’accrochera jusqu’à la mort.

L’attitude du Christ, c’est de ne rien renier de tout ce qui fait notre condition mortelle. Ne rien renier de tout ce qui fait les conséquences de notre propre liberté. Lui voulait tout l’inverse, mais à partir du moment où tout part à vau l’eau, que faut-il faire ?

Vous connaissez tous, frères et sœurs, des situations analogues, parfois dramatiques : on voit que quelqu’un se perd, et on ne peut pas le lâcher, il faut y aller. C’est pour ça qu’Il est mort sur une croix parce que sur une croix, on meurt attaché à la croix. Ce Christ élevé de terre, y est en réalité accroché plus que jamais. Les clous signifient qu’Il accepte de rentrer dans cette espèce de torrent, et qu’Il s’attache de la façon la plus solide possible. La mort du Christ est le geste de Celui qui a pris notre humanité pour la rebâtir et qui, lorsqu’Il veut la reconstruire, se rend compte qu’elle tire dans l’autre sens, va vers sa mort, va vers sa condamnation. Et le Christ dit « Je ne peux pas vous lâcher comme ça ».

Frères et sœurs, c’est cela, la Passion selon saint Jean. On a beau vociférer, se moquer de Lui sur la croix, Il reste planté au cœur du monde, cloué, crucifié, lié à la condition mortelle des hommes et ses deux grands bras ouverts ne nous lâcheront jamais. C’est pour ça qu’on lit encore ce soir cette Passion : il s’agit de la passion au sens le plus littéral du terme, du Christ passionné pour l’humanité qui sait que quoi qu’il arrive, Il ne la lâchera jamais.

C’est là que nous avons vu la force, la ténacité et la patience de Dieu : Il nous a étreints, tenus dans ses bras, serrés contre Lui, élevés et attirés à Lui par le gibet de la croix, mais, souvenons-nous en toujours, Il ne nous a pas lâchés.

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public