AU FIL DES HOMELIES

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QUAND TOMBE LA VOIX DE LA MEULE

Qo 12, 1-7
Vendredi Saint - année A (20 avril 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Capharnaüm : meule à grains 
Lorsque s'obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que reviennent les nuages après la pluie, au jour où tremblent les gardiens de la maison, où se courbent les hommes vigoureux, où les femmes cessent de moudre parce que le jour baisse aux fenêtres et que la porte est fermée sur la rue,  quand tombe la voix de la meule, quand s'arrête la voix de l'oiseau et quand se taisent les chansons, lorsqu'on redoute la montée et qu'on a des frayeurs en chemin, et l'amandier est en fleurs, et la sauterelle est repue, et le câprier donne son fruit, tandis que l'homme s'en va vers sa maison d'éternité et les pleureurs tournent déjà dans la rue, avant que le fil d'argent lâche, que la lampe d'or se brise, que la jarre se brise à la fontaine, que la poulie se rompe au puits, et que la poussière retourne à la terre comme elle en vint, et le souffle à Dieu qui l'a donné".

      Frères et sœurs, lorsque le sage que la tradition appelé Qohélet, d'un nom mystérieux qui signifie : "celui qui parle dans l'assemblée, celui qui est rassembleur", lorsque le sage Qohélet écrivait ce poème, sous l'inspiration de l'Esprit, c'était pour décrire la mort de l'homme, c'était pour décrire toute mort d'homme, et notre mort aussi, "au jour où la jarre se brise à la fontaine". Mais en même temps, lorsqu'il disait ces paroles, elles ne pouvaient s'appliquer en plénitude et en toute vérité qu'à une seule mort, au seul homme au Fils de l'Homme, Jésus-Christ. Ces paroles sont une prophétie de la Passion, elles nous disent le cœur même du mystère de la mort de Jésus, Fils de l'Homme et Fils de Dieu.

       "Lorsque s'obscurcissent le soleil et la lumière et la lune et les étoiles", là-haut le soleil a retiré ses mains, la lune s'est arrêtée dans son domaine, le ciel qui entoure notre terre et veille sur elle s'est arrêté subitement devant la mort du seul Juste. Vers la sixième heure, il se fit une grande obscurité sur la terre. Le monde entier, à commencer par les cieux, se tait en voyant la mort de son Sauveur. Le monde se tait parce qu'il sait que depuis Adam, il est marqué par l'usure et la mort. En voyant le Fils de l'Homme mourir, le monde contemple sa propre mort et regarde, interdit, dans l'attente de l'issue de cette mort du Fils de Dieu.

       "Et que reviennent les nuages après la pluie". Les cieux qui s'étaient déchirés et avaient répandu leur rosée sur le peuple d'Israël, les cieux qui s'étaient ouverts pour faire descendre la pluie et pour féconder la terre, pour que la vérité germe de la terre, dans la personne de Jésus, Fils de Dieu, car Il était venu sur nous comme une bénédiction. Voici que la pluie, elle aussi a cessé et que simplement s'amoncellent autour de la croix les sombres nuages de la mort comme s'ils voulaient voiler au monde le péché qu'il vient de commettre.

       "Aujourd'hui tremblent les gardiens de la maison" : cette maison, c'était le monde d'alors, le monde romain qui jouissait de la paix romaine. Et voici que les gardiens de la maison subitement se sont mis à trembler, ils ne sont pas encore les gardiens du tombeau, ils sont les gardiens d'un agonisant suspendu à la croix. Mais ils tremblent déjà, pressentant que le coup de lance est quelque chose de bien plus grand que la simple exécution d'un condamné à mort !

       "Où se courbent les hommes vigoureux" : C'est Simon de Cyrène qui a porté la croix du Sauveur, il revenait de son champ avec son fils, il avait fécondé la terre par la semence du grain nouveau qu'il venait de jeter. Voici que tout à coup, il s'est courbé, lui aussi sous le poids de la croix. Il est l'image de cette humanité qui, dans sa docilité et malgré son péché, pressent qu'à travers la nuit va lui être donné le salut. Et c'est encore Joseph d'Arimathie qui se penchera tendrement sur le corps de Jésus, lorsqu'on le descendra de la croix. Ces hommes vigoureux, ceux qui ont encore la force de regarder et de supporter la mort du Sauveur, sans comprendre, voici qu'ils se courbent dans leur vigueur comme des mendiants qui demandent le salut.

       "Et les femmes cessent de moudre". Oui, il y a un moment où il faut cesser de moudre, "parce que le jour baisse aux fenêtres et que la porte est fermée sur la rue". Ces femmes ce sont peut-être les saintes femmes de Jérusalem qui ont cessé de moudre pour aller voir, sur leur chemin, le Fils de Dieu qui avait peut-être guéri leurs enfants ou du moins qui les avait bénis. Et c'est peut-être aussi Véronique qui tend le voile pour recevoir l'image de la Sainte Face du Seigneur. Mais je crois que c'est surtout la femme, la vierge Marie, qui dans sa chair, avait laissé se former ce froment très pur puisque le Christ s'offre aujourd'hui dans sa chair comme un pain bien cuit au soleil de l'amour de son Père. Voici qu'il n'est plus besoin de moudre, et le jour a baissé à la fenêtre. Sans rien dire, elle l'a suivi. Elle sait que désormais Celui qui fera la farine et le froment, c'est l'Esprit Saint, pour cette femme resplendissante dont Marie est la figure et qui est notre Mère l'Église. "Marie, Femme, voici tes fils. Voici tous ceux qui, dans leur mort, seront moulus, témoins de mon amour, témoins de ma Résurrection". - "La porte est fermée sur la rue". Maintenant le Fils de l'homme s'enferme dans un secret que nul d'entre nous ne peut voir. Désormais Il est au milieu des hommes, mais Il n'est plus de ce monde, Il s'avance, absent, hagard au milieu d'une foule, elle-même égarée par la violence et l'horreur de son crime. Il s'avance au milieu de nous, mais il a fallu qu'Il ferme la porte car nous ne pouvions pas le voir face à face, nous ne pouvions pas encore à ce moment-là entrer dans le secret de sa mort et de sa vie données pour tous.

       "Quand tombe la voix de la meule, quand s'arrête la voix de l'oiseau et que se taisent les chansons". Il n'y a plus de chant, il n'y a plus de parole, il n'y a plus de voix de la meule, il n'y a plus de mots pour dire ce que nous voyons et contemplons. Les oiseaux eux-mêmes ne peuvent plus chanter. Comment nous-mêmes pourrions-nous encore parler ? Il faut que se taisent "les chansons, celles des buveurs de boisson forte", celles des railleurs qui étaient assis à la porte de la ville et qui disaient : "Ah ! voyons si Dieu va le délivrer. Voici qu'Il appelle Élie ". Mais voici qu'à un moment ou à un autre, les quolibets et les railleries se sont tus, car il n'était plus possible de parler.

       "Et l'on redoute la montée et l'on a des frayeurs en chemin". Cette montée, c'est le Golgotha. On redoute la montée, car l'humanité pressent obscurément qu'elle doit se mettre à la suite de son Sauveur, mais elle a peur, elle n'en a pas la force, elle ne sait pas comment faire.

       "Alors les pleureurs tournent déjà dans la rue". C'est Marie-Madeleine, ce sont les saintes femmes qui se tiennent au pied de la croix et qui pleurent. C'est la lamentation sur le Fils unique, plus belle, plus grande et plus profonde que celle qui fut proférée à Haddad Rimon, la lamentation silencieuse qui n'est plus que des larmes, car il n'y a plus la force de crier.

       "Avant que le fil d'argent lâche, que la lampe d'or se brise et que la jarre se brise à la fontaine et que la poulie se rompe au puits". Le fil d'argent, ce mystère du corps du Christ, de sa chair qu'Il avait prise, qui était attachée à sa divinité. Et voici que la lance a percé le côté. Et voici que le corps est déposé au Tombeau. Et voici que le fil d'argent est rompu. Il faudra que ce Seigneur ressuscite dans sa chair. Il va falloir que le Seigneur visite les morts pour leur rendre leur corps et leur chair. Il va falloir que le Seigneur vienne nous visiter au jour où le fil d'argent se brisera pour nous aussi, et Il nous ressuscitera. Et la lampe d'or, la lumière qui avait luit dans les ténèbres : "Marchez tant que vous avez la lumière du jour". Voici qu'apparemment, la lampe d'or est brisée.

       Et la jarre se brise à la fontaine. N'est-ce pas lui qui avait dit à la Samaritaine : "Si tu savais le don de Dieu, si tu savais quel est Celui qui te demande : donne-moi à boire ". Voici que dans sa longue patience, Il boit la coupe de notre amertume. Et maintenant la jarre s'est brisée. Sa chair est percée d'un coup de lance. Et la fontaine de la vie divine jaillit en vie éternelle. C'est le salut qui nous est donné. "Et la poulie se rompt au puits". Ici mystérieusement, le puits c'est le signe des enfers. Les enfers signifiaient le lien d'où l'on ne revient pas. Car descendre aux enfers, c'est la mort. Or voici que le Seigneur s'est avancé dans les enfers. Et au moment où le monde entier était ébranlé, au moment où la poulie risquait de se rompre, car la mort semblait avoir remontré la victoire, voici que le Seigneur a tout récapitulé en Lui, ce qui est sur terre, au ciel et dans les enfers. Sa chair brisée est devenue le lieu où toutes choses sont rassemblées dans l'unité et la paix, voici que Lui, Il a tout récapitulé en Lui. Voilà le mystère que nous célébrons ce soir. Et maintenant en écoutant la Passion selon saint Jean, laissons résonner en nous ce grand silence qui a suivi le cri : "Tout est consommé".

       AMEN

 
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