AU FIL DES HOMELIES

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LA SOIF DE DIEU

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année C (1er avril 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Arlet : Christ en croix - XIIème siècle

Jésus s'écria :"J'ai soif !" Homme de douleur, broyé par la souffrance, Il n'avait plus apparence humaine tant Il était défiguré. Comme une plante chétive poussant en terre aride. "J"ai soif !", une soif dévorante, une soif qui envahit le corps tout entier. Ce corps qui a versé tout son sang, déchiré."J'ai soif !" Et c'est vrai, sur le linceul qui enveloppe son corps, nous pouvons compter, pour ainsi dire, tous les coups : les fouets de la flagellation, un fouet à trois lanières, une boule de plomb à deux têtes au bout de chaque lanière, et la couronne d'épines profondément enfoncée, et les ruisseaux de sang qui coulent de chacune de ces épines profondément enfoncées, et puis les ecchymoses, celles des soufflets sur le visage, celles de chaque chute aux genoux et l'épaule tuméfiée par la poutre de la croix. Tout cela, c'est vrai, son corps est lacéré et les clous dans les mains et dans les pieds et le coup de lance dans le côté.

"J'ai soif !" La Passion du Christ, c'est un homme anéanti, réduit à l'état de loque humaine un corps sur lequel on s'est acharné. Un drame sombre : cet homme est à bout de forces. Il épouse toute la souffrance des hommes la souffrance physique, la souffrance morale aussi, Il a été fait péché pour nous : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"- "Mon âme est triste à en mourir".

En même temps, cet homme au corps brisé, nous voyons son visage. Sur ce même linge dans lequel on a enveloppé son corps, nous pouvons encore aujourd'hui contempler ce visage, un visage de paix d'une grande noblesse et majesté, d'une infinie sérénité. Et saint Jean l'évangéliste, dans la Passion que nous allons proclamer et qui fait suite à ce dernier entretien de Jésus avec ses apôtres que nous lisions hier, saint Jean a été surtout sensible à cet aspect triomphal de la Passion du Christ, au rayonnement de cette paix qui émane de cet homme. Dès l'arrestation à Gethsémani, ce qui frappe saint Jean, c'est au moment où les gardes arrivent, quand Jésus leur demande : "Qui cherchez-vous ?" et qu'ils répondent "Jésus de Nazareth", Il leur dit par un jeu de mots intraduisible en français, tout à la fois : "C'est moi" et en même temps "Je suis", c'est-à-dire le nom même de Dieu qu'Il avait révélé à Moïse dans le buisson ardent. Et les gardes, prêts à mettre la main sur Jésus, reculent épouvantés et tombent à terre. Dès son arrestation, c'est Dieu Lui-même qui se livre aux mains des hommes. Et ce chemin de croix est une marche triomphale vers la Passion. Cet homme dévoré de soif, cet homme lamentable, c'est le Roi, c'est Dieu. C'est pourquoi Il pourra s'écrier : 'Tout est accompli ! " Tout est achevé, tout est consommé, tout est parfait. Le chemin que j'étais venu parcourir parmi les hommes, pour les hommes, avec les hommes, il est accompli. "J'ai achevé l'œuvre, Père, que tu m'avais donnée. Maintenant, glorifie-moi de la gloire que j'avais près de Toi avant que fût le monde". - "Tout est accompli". Dans un grand cri, le Christ rassemble tout l'univers, Il rassemble toutes les souffrances des hommes, Il rassemble tous les péchés des hommes, Il rassemble tout le malheur du monde et Il en fait l'offrande suprême de l'amour infini tourné vers la source de tout amour.

Oui, la Passion du Christ, c'est tout à la fois ce drame déchirant, cet échec, cet écrasement et en même temps, ce triomphe. Alors ces deux aspects sont-ils seulement juxtaposés ? Est-ce seulement un homme anéanti et à côté un Dieu qui dépasse la souffrance et qui déjà anticipe la gloire ? Ou bien le mystère est-il plus profond encore ? Et cette soif du Christ par-delà la soif de sa chair, la soif de son corps déchiré, peut-être est-ce la soif de Dieu ?

Jésus l'avait déjà dit à la samaritaine : "Donne-moi à boire". J'ai soif de toi, j'ai soif de ton amour. La soif du Christ c'est certes la soif dévorante de la fièvre, mais c'est aussi la soif du cœur de Dieu. "S'il est possible que cette coupe passe loin de moi, et pourtant non pas comme je veux, mais comme Tu veux". Et le Christ a bu la coupe, cette coupe du désir infini de Dieu. C'est la coupe d'un désir sans limite, car Dieu veut établir entre Lui et chacun des hommes, entre Lui et chacune de ses créatures, cette relation infinie de tendresse et de douceur. Et sur la croix cet amour du Christ atteint à son plus haut degré. Mais en même temps cet amour qui est offert est un amour refusé, car au pied de la croix et tout autour, à travers les siècles et les générations, à travers tous les peuples et toutes les époques de l'humanité il y a autour de cette croix ceux qui refusent l'amour, ceux qui ferment leur cœur, ceux qui ne veulent pas du sang du Christ, ceux qui ne veulent pas répondre au désir de tendresse de Dieu. C'est cela la soif la plus mystérieuse, la plus douloureuse dans le cœur du Christ, la soif de son amour infini et qui, cependant, bute en quelque sorte contre le refus de l'homme.

Devant ce refus de l'homme, Dieu ne cesse pas d'aimer. Celui-là même qui ferme son cœur, Dieu ne peut pas ne pas l'aimer, car toute créature pour Dieu est un enfant infiniment chéri. Chacun de nous est pour Dieu son bien-aimé, Et la souffrance de Dieu grandit devant ce refus de tant de cœurs, devant cette fermeture de tant de péchés, car Dieu ne peut pas ne pas aimer infiniment chacun de ceux qu'Il a modelés avec tant de délicatesse, chacun de ceux dont Il a façonné tous les traits du visage et le cœur, le faisant unique et l'aimant comme son enfant unique. Car pour chacun de nous, Dieu a une tendresse unique qui ne ressemble à aucune autre qui n'a rien de commun avec la tendresse qu'Il a pour les autres. Pour le cœur de Dieu, chacun de nous est irremplaçable. Dieu est là, Il frappe à la porte de notre cœur : "Si tu veux, je peux entrer chez toi, près de toi pour souper, moi avec toi et toi avec moi". - "Si tu veux." C'est le désir le plus profond de mon cœur, Je veux te donner ma joie, ma vie, tout ce que j'ai dans les mains pour que tu sois mon enfant, mon fils, pour que tu deviennes aussi unique que mon Fils unique, Je veux te donner tout mon bonheur car je veux que tu sois heureux. "Si tu veux." Car je ne te prierai pas, je ne t'imposerai pas mon amour, ma présence. Et il y a le cœur indifférent ou hostile ou incrédule ou railleur, ou le cœur rempli de haine. Il est le mystère de la liberté de l'homme nous pouvons aussi haïr l'amour. Alors il n'est pas possible que le cœur de Dieu n'entre pas dans une infinie Passion.

Quand le Christ est sur la croix, Il a soif de chacun des hommes, de tous les temps et de tous les lieux. Et cet amour demeure ouvert et offert à chacun de nous, même à celui qui ne veut pas répondre. Et Jésus pourra dire : "Tout est accompli !" J'ai aimé jusqu'au bout, jusqu'à la fin, chacun de ceux, Père, que Tu m'as donné. Je les ai aimés de tout l'amour que Tu avais mis dans mon cœur, du même amour dont Tu m'aimes éternellement, de cet amour par lequel Tu m'as engendré et par lequel je me suis reçu de Toi.

Frères et sœurs, chacun de nous, nous sommes ce soir en face de ce Christ qui meurt de nous aimer, qui meurt de ce que nous n'acceptons pas son amour, de ce que nous ne sommes pas dévorés par la flamme de cet amour.

 

AMEN

 
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