AU FIL DES HOMELIES

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SERAIT-CE EN VAIN QU'UNE CROIX A ÉTÉ DRESSÉE UN JOUR ?

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année B (5 avril 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN


Issoire : Voici l'Homme

"Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Notre Père qui êtes aux cieux, que votre rè­gne vienne. O mon Dieu si on voyait seule­ment le commencement de votre règne. Si on voyait seulement se lever le soleil de votre règne. Mais rien, jamais rien. Vous nous avez envoyé votre Fils, votre Fils est venu et a tant souffert, Il est mort, et rien, jamais rien. Si on voyait poindre seulement le jour de votre règne. Des années ont passé, tant d'années que je n'en sais pas le nombre, des siècles de chrétienté, hélas !, depuis la naissance, et la mort, et la prédica­tion. Et rien, rien, jamais rien. Et ce règne sur la face de la terre, rien, rien, ce n'est rien que la perdition. Le royaume de la terre n'est rien que le royaume de la perdition. Vous nous avez envoyé votre Fils et les autres saints. Et rien ne coule sur la face de la terre, qu'un flot d'ingratitude et de perdition. Mon Dieu, mon Dieu, faudra-t-il que votre Fils soit mort en vain ? Il serait venu, et cela ne servirait de rien. Et c'est pire que jamais. Si seulement pouvait se lever le soleil de votre justice. Mais on dirait, mon Dieu, mon Dieu pardonnez-moi, on dirait que votre règne s'en va. Jamais on n'a tant blasphémé votre nom. Jamais on n'a tant méprisé votre volonté. Jamais on n'a tant désobéi. Jamais notre pain ne nous a tant manqué, et s'il ne manquait qu'à nous, mon Dieu, s'il ne man­quait qu'à nous, et s'il n'y avait que le pain du corps qui nous manquait, mais un autre pain nous manque, le pain de la nourriture de nos âmes, et nous sommes affamés d'une autre faim de la seule faim qui laisse dans le ventre un creux impérissable.

Et au lieu que ce soit le règne de votre cha­rité, le seul règne qui règne sur la face de la terre, de votre terre, de la terre de votre création, le seul règne qui règne, c'est le règne du royaume impérissable du péché. Mais qu'est-ce qu'on a fait mon Dieu, qu'est-ce qu'on a fait de votre créature ? qu'est-ce qu'on a fait de votre création ? Jamais il n'a été fait tant d'offen­ses, et jamais tant d'offenses ne sont mortes impardonnées. Jamais le chrétien n'a fait tant d'offense au chrétien, et jamais à vous, mon Dieu, jamais l'homme ne vous a fait tant d'offenses. Sera-t-il dit que vous nous aurez envoyé en vain votre Fils, et que votre Fils aura souffert en vain, et qu'Il sera mort? Serait-ce en vain qu'une croix a été dressée un jour, et que nous, nous la redressons tous les jours ?

Qu'est-ce qu'on a fait du peuple chrétien, mon Dieu, de votre peuple ? Et ce ne sont plus les tenta­tions qui nous assiègent, mais ce sont les tentations qui triomphent, et ce sont les tentations qui règnent et c'est le règne de la tentation. Et les mauvais succom­bent à la tentation du mal, de faire le mal, de faire du mal aux autres, et pardonnez-moi, mon Dieu, de vous faire du mal à vous. Mais les bons, ceux qui étaient bons, succombent à une tentation infiniment pire : à la tentation de croire qu'ils sont abandonnés de vous.

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, mon Dieu, délivrez-moi du mal, délivrez-nous du mal. Nous sommes de bons chrétiens, vous savez que nous sommes de bons chrétiens. Alors comment se fait-il que tant de bons chrétiens ne fassent pas une bonne chrétienté ? Il faut qu'il y ait quelque chose qui ne marche pas. Si vous nous envoyiez, si seulement vous vouliez nous envoyer l'un de vos saints. Il y en a bien encore. On dit qu'il y en a. On en voit. On en sait. On en connaît. Mais on ne sait pas comment cela se fait, il y a des saints, de la sainteté, et il y a quelque chose qui ne marche toujours pas. Il faudrait peut-être autre chose, mon Dieu, vous savez tout, vous savez bien ce qui nous manque. Il nous faudrait peut-être quelque chose de nouveau, quelque chose qu'on n'aurait en­core jamais vu, quelque chose qu'on n'aurait encore jamais fait. Mais qui oserait dire, mon Dieu, qu'il puisse encore y avoir du nouveau après tant de siè­cles de chrétienté, après tant de saintes et de saints, après tous vos martyrs, après la Passion de votre Fils ?" (Charles PÉGUY - le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc).

Question de l'homme, de l'homme chrétien. Question de tout homme aujourd'hui. Question qui ne cesse d'être entourée d'un silence absolu, d'un silence qui rugit autour de nous et qui nous fait peur, car nul ne veut affronter de bon cœur ce Dieu silencieux qui combat dans la nuit, sans jamais dire son Nom, ni révéler son visage. Et nous en avons assez de ce si­lence de Dieu, et nous en avons assez de laisser faire ce Dieu silencieux. Et s'Il n'était que silencieux ? Mais Il est inefficace : "Depuis vingt siècles de chrétienté, rien, rien que le règne de la perdition."

Et, s'Il n'était que silencieux et inefficace, mais Il est infidèle, Lui qui nous a promis le salut et la guérison. Et nous sommes harcelés toujours par cette question : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi nous as-Tu abandonnés ?" Et les autres nous fatiguent avec cette question : "Où est-Il, ton Dieu ? Qu'Il arrête le mal, puisqu'Il est bon, puisque tu prêches tous les dimanches qu'Il est amour." Mais ce n'est que le rè­gne de la perdition et des offenses. Devant ce soi di­sant silence et cette apparente inefficacité, l'homme s'est détourné de Dieu, l'homme n'a plus cherché Dieu. Se détournant de Dieu, il a perdu son visage, sa présence. Il a perdu Dieu, qu'est-ce qui lui restait ? L'homme, seul, lui-même. Alors le voilà qui a pris en main sa responsabilité, sa liberté, sa volonté et voilà qu'il veut et peut améliorer le monde, faire reculer l'injustice, faire que la guerre ne règne plus. Et voilà qu'il met tout son génie, et Dieu sait qu'il est grand, à son bonheur, à sa santé, à sa tranquillité, à sa paix ou du moins à ce qu'il appelle sa paix. Et voilà qu'il met toutes ses énergies à façonner sa propre humanité et à la façonner seul, puisque l'Autre ne répond plus, l'homme n'est plus responsable que devant lui-même.

Et l'homme se grandit, il se monte la tête, et tout d'un coup le voici pris d'un vertige délirant, d'une inquiétude insoutenable Il ne supportait pas ce Dieu silencieux et inefficace, il a maintenant l'impression angoissante qu'il ne se supporte pas lui-même devenu trop bavard et super-efficace. L'homme fuyant l'infini de Dieu a voulu élargir à l'infini son propre horizon. Il a fait de ses idées de la vie l'absolu, de son idée sur la souffrance l'absolu il a fait de ses idées sur la mort, l'absolu. Il a fait de son idée sur le bonheur l'absolu. Et le voilà pris d'un vertige qui le ronge comme un cancer intérieur. Non seulement c'est le règne de la perdition autour de lui, mais c'est le règne de la tenta­tion à l'intérieur de lui : la tentation de se croire un dieu.

"Ce sont les tentations qui nous assiègent, mais ce sont les tentations qui triomphent, c'est le règne de la tentation, le règne du royaume de la terre tout entier est tombé au règne du royaume de la ten­tation". Désespéré du silence de Dieu, l'homme s'est tourné vers lui-même, et voici qu'il désespère de lui, car malgré tous ses efforts, toute sa volonté, toutes ses idées généreuses, ce n'est encore rien, rien que le rè­gne de la perdition. Désespérant de la fidélité de Dieu, il a voulu conduire sa finitude à l'infini, voici qu'il se condamne à la désespérance.

Il n'y a plus de Dieu, il n'y a plus d'homme, notre conscience contemporaine est suicidaire. Le suicide n'est pas l'acte courageux le plus sublime, mais le cri le plus terrible de la désespérance d'un homme, non seulement à la face de Dieu, mais devant sa propre face à celle de l'humanité. Il ne reste donc rien, ni visage de Dieu, ni visage de l'homme. Lors­qu'on abandonne le premier le second s'auto-détruit.

Que reste-t-il donc pour nous aujourd'hui dans cette disparition de Dieu et cette disparition de l'homme ? Il ne reste rien. Ne resterait-il vraiment rien ? Il reste encore un visage, celui du Dieu-homme, celui du Dieu qui s'est fait homme, celui de cet homme qui est Dieu. Le visage de Dieu dans son si­lence et son inefficacité a disparu. Le visage de l'homme dans son verbe, et sa productivité a disparu. Il reste encore un visage, celui de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, à l'image duquel nous avons été créés, le visage de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, qui s'est incarné à notre image. Il porte en Lui la totalité de Dieu, du vrai Dieu, la totalité de l'homme, de l'homme véritable.

Il n'y a pas d'autre réponse aux questions de l'homme, aussi angoissées soient-elles que l'appro­fondissement de ces mêmes questions. La seule ques­tion qu'il reste à 1'homme, ce n'est pas une théorie à vivre, à faire ou à découvrir, c'est un visage, le visage de Jésus vrai Dieu et vrai homme, quand tout a dis­paru, Il reste là seul, élevé de terre, attirant encore tout à Lui, et de Dieu et de l'homme. Il n'y a pas d'au­tre solution à nos questions lorsque nous crions : "Seigneur, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Il n y a pas d'autre solution aux questions de l'homme contemporain : "Où est-Il, ton Dieu ?" Qu'Il arrête le mal, il n'y a pas d'autre "solution" que le visage de Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Le Christ porte sur sa sainte face les reflets de nos clartés originelles. Il porte la restauration de nos propres visages et la grâce de nos accomplissements. "Voici l'Homme, Ecce Homo". Voici l'homme véritable, Lui seul est l'homme véritable parce qu'Il est Dieu véritable.

"Qu'est-ce que la vérité ?" disait Pilate, et lui-même donnait suite à sa question mais il ne le savait pas : "Voici l'Homme". Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, la vérité de l'homme, de tout homme : une vérité unique, une vérité sans couture, une vérité que nous ne pouvons pas déchirer : mettre Dieu d'un côté et l'homme de l'autre mettre d'un côté le Dieu vivant et de l'autre l'homme mort. Nous ne pouvons pas dé­chirer la tunique sans couture de la chair du Fils de Dieu. Nous ne pouvons pas jouer avec cette vérité, on ne joue pas avec la vérité, on ne la tire pas au sort, comme d'autres ont tiré au sort une tunique sans cou­ture. La vérité de Dieu, la vérité de l'homme, c'est Jésus-Christ. C'est la seule "réponse", elle n'est pas dans notre tête, ni dans nos livres, elle est déposée en un lieu mystérieux, en un lieu qui est le cœur de tout homme, elle y est déposée, cette vérité comme un visage, le visage de Jésus Christ, puisque nous avons été créés à son image et que nous l'avons rendu sem­blable à notre image, car Il a été fait péché, souffrance et mort. Ce mystère de la Pâque sainte de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, repose au fond de notre cœur. Ce mystère de la Pâque du Christ veille au fond du cœur de tout homme, non pas pour lui donner des réponses faciles, mais pour l'appeler sans cesse au sens de sa vie, de sa souffrance et de sa mort pour lui révéler, à chaque instant de son existence, si pauvre soit elle, si souffrante soit-elle, qu'il est destiné à reproduire, dans sa chair la face défigurée du Dieu éternel.

Vers ce Dieu mystérieux, vers ce visage du Christ crucifié en chaque homme, vers les pieds du Christ sur le calvaire, qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, qu'ils le sachent ou qu'ils ne le sachent pas, les hommes vont. Chaque homme marche vers ce mystère, vers le mystère de sa vérité. Ce soir, cette vérité nous est dévoilée : "Voici l'Homme", Fils de Dieu, souffrant et mourant dans la chair humaine, pour que toute chair qui souffre et meurt devienne celle d'un fils de Dieu. Il nous faudrait peut-être quel­que chose de nouveau quelque chose qu'on n'a encore jamais vu, quelque chose qu'on n'a encore jamais fait.

"Mon Royaume n'est pas de ce monde, dit Jé­sus. Mon Royaume n'est pas visible ni bruyant, mon Royaume n'est pas efficace, mon Royaume ne vous donne pas de solution. Je prie le Père pour vous qui êtes encore dans le monde afin qu'il vous garde du Mauvais".

"Qui oserait dire, mon Dieu qu'il puisse en­core y avoir du nouveau après tant de siècles de Chrétienté, après la Passion et la mort de votre Fils ?"

Alors mon Dieu que votre règne vienne.

Oh oui ! viens Seigneur Jésus.

 

AMEN

 
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