AU FIL DES HOMELIES

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LES DERNIÈRES PAROLES DU CHRIST EN CROIX

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année C (28 mars 1986)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Le long chemin de croix est enfin fini, ce long chemin pendant lequel chaque pas était une épreuve, uns souffrance intolérable. Et main­tenant, arrivé sur ce monticule du Calvaire, on fixe ses poignets à cette lourde poutre de bois qu'Il a por­tée tout au long de ce chemin, sous laquelle Il est tombé trois fois. On fixe ses poignets et puis on hisse la poutre et le corps qui vient avec sur le poteau déjà planté sur la colline. Et puis on fixe ses pieds au po­teau. Et du haut de cette croix, Jésus dit : "Père par­donne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font".

Les premières paroles du Christ sur la croix s’adressent à tous ceux qui l’entourent. D'abord cette foule hurlante, ces soldats armés, ces prêtres, ces chefs du peuple qui se moquent. Mais regardés du haut de la croix, tous ces hommes remplis de haine, de moqueries et de sarcasmes, ne sont que des pau­vres gens qui ne veulent pas comprendre, enfermés dans leur égoïsme. Et c'est avec une infinie miséri­corde que Jésus les regarde. Oui même ces grands prêtres sont des créatures bien limitées, bien pauvres, qui ne savent pas dépasser leurs préjugés, qui sont noyées dans leur haine. "Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu'ils font".

Et puis le regard de Jésus va se concentrer plus près de la croix, sinon géographiquement, du moins plus près par le cœur, sur ces quelques amis qui sont là : Marie-Madeleine, celle qu'Il a guérie du mal de son péché, Marie sa Mère et le disciple qu'Il aimait Jean, non pas qu'il n’ait pas aimé les autres, mais ce­lui qui avait reçu comme mission de se savoir aimé et de proclamer qu'il était l'objet de l'amour du Christ, devenant ainsi en quelque sorte le disciple type, l'exemple pour nous tous qui sommes aussi des disci­ples que Jésus a aimés. Et voyant ce petit groupe de ses amis, Jésus dans une deuxième parole va fonder l'Église une nouvelle fois. Il l'a déjà fondée en appe­lant les douze, Il l'a déjà fondée en lui donnant son corps et son sang dans l'eucharistie, Il la fondera bientôt dans le souffle de l'Esprit, cette Église qui est son corps, le prolongement de son corps, cette Église qui est son Épouse, cette Église qui participe aussi à la maternité de Marie, cette Église qui, comme Marie, est mère de tous les frères de Jésus. Et c'est pourquoi Jésus dit à Marie en Lui montrant le disciple qu’Il aimait et, à travers lui, tous les disciples qu'Il aime : "Femme, voici ton fils" et au disciple : "Voici ta Mère".

Et puis le regard de Jésus se concentre, plus près encore de sa croix, sur cet ultime compagnon, celui qui jusqu’au dernier moment l'accompagnera, un peu comme une infirmière auprès d'un malade ou comme la mère Térésa quand elle tient un mourant par la main. Il y a là ce larron qui accompagnera Jésus jusqu'au dernier moment, jusqu'au dernier soupir, compagnon de la même infortune que Jésus. Il par­tage sa mort et Jésus va lui promettre sa gloire : "En vérité, je te le dis, aujourd’hui même tu seras avec Moi en Paradis".

Ainsi Jésus dans ses trois premières paroles qu'Il prononce du haut de sa croix, a en quelque sorte donné son testament, ce testament de miséricorde pour les pécheurs et les païens, ce testament de misé­ricorde et de tendresse pour son Église représentée par Marie, par Marie-Madeleine, par Jean, son testament de miséricorde et de tendresse et de pardon pour ce larron qui est près de Lui, comme son ultime compa­gnon sur cette terre.

Ayant ainsi, en quelque sorte réglé ses comp­tes, ses comptes d'amour avec tous ceux qui l'entou­raient, Jésus va maintenant, rentrer en Lui-même. Il va rentrer dans le mystère de sa croix, rentrer dans le face à face avec son Père. Et les quatre paroles que Jésus prononceras sur cette croix, ce n'est plus aux hommes qu'elles s’adressent, mais au Père. Il ne s'agit plus de ceux qui sont là à l'entour, de ceux qui vocifè­rent ou de ceux qui pleurent ou de celui qui le regarde avec foi, il ne s'agit plus de tout ce qui entoure le Christ, mais seulement de cette mission qu'Il accom­plit et de son Père qui le lui a donné.

Et Jésus va d’abord dire : "J'ai soif". Cette pa­role est l’aveu de sa détresse, l'aveu de sa déréliction, de sa souffrance physique, d’abord et morale aussi. "J'ai soif", c’est cette soif qui Lui serre la gorge, cette soif desséchante des crucifiés, c’est aussi la soif de tout son corps, ce corps qui a été broyé, haché par les fouets de la flagellation, c'est la soif de son dos dé­chiré, c'est la soif de ses épaules sur lesquelles il y a encore les ecchymoses de cette lourde croix qu'Il a portée, c'est la soif de ses poignets et de ses pieds percés, c'est la soif de son cœur tellement étreint par la souffrance que déjà le sang se décompose et que le liquide pleural remplit la plèvre autour des poumons d'où il s'écoulera tout à l’heure comme de l'eau quand on percera son cœur, la soif de ce crâne percé de mil­liers de pointes par les épines de la couronne. C'est cette soif dévorante, et en même temps une soif plus profonde encore, son désir de donner l'amour, de donner la vie, le bonheur à tous ceux qu'Il aime pas­sionnément, cette soif de tous les hommes visibles ou invisibles, il ne s’agit plus seulement de ceux qui sont là autour de la croix, mais de tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux que Jésus voit un par un, et Il a soif du bonheur, de l'amour, de chacun de ses bien-aimés. Et puis cette soif, c'est aussi la soif du Père, la soif d'accomplir d'achever ce chemin et de retrouver le visage et les bras du Père, "Je quitte le monde et je vais vers le Père ".

Ayant dit "J'ai soif" Jésus va s’enfoncer plus profondément encore dans la détresse comme on s'en­fonce dans la boue au fond d’un puits, d’une citerne comme celle où l'on avait descendu Jérémie. Jésus va s’enfoncer dans tout le malheur des hommes, tout le péché et toute la souffrance des hommes. Jésus litté­ralement va descendre aux enfers, Il va parcourir toutes les demeures de ces hommes de péché, de ces hommes de misère et de médiocrité que nous som­mes. Et connaissant jusqu'au fond toute cette expé­rience de pauvreté et de souffrance qui est la nôtre arrivant jusqu’au point où l'on a l’impression que Dieu est absent, tellement on l'a oublié, tellement on s’en est détourné, partageant avec nous cette ultime déréliction du sentiment de l'absence de Dieu, Jésus va dire cette parole tellement mystérieuse : "Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné?" Il n’y a pas de parole plus profonde, plus souterraine, plus terrible que celle-là. Jésus qui est là par amour, Jésus qui est Dieu par amour fait homme, par amour cruci­fié par amour en train de mourir, Jésus dit : "Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné?" Il a voulu connaître jusque-là la souffrance des hommes.

A ce moment-là Jésus n’a plus rien à faire, plus rien à dire, car son amour est partout présent. De toute éternité son amour triomphe dans le ciel. Depuis le commencement du monde son amour remplit l’univers. A chacune des rencontres, son amour a pris possession du cœur de celui à qui Il parlait. Et main­tenant son amour a accepté de descendre au fond de la boue, au fond de nos péchés, au fond des enfers. Tout l’univers a été visité par l'amour du Christ. Et Il n'a plus qu'une parole à dire qui est l'ultime parole, l'af­firmation de son triomphe, car l'amour est maintenant partout. Mais cette parole, Il l'a dite non pas dans un grand cri (vous remarquerez que l'évangéliste saint Jean ne nous dit pas comme les autres que Jésus a poussé un grand cri) : je pense qu'Il l'a dite dans un murmure, dans l'ultime souffle qui lui restait : "Tout est accompli". Tout est achevé. Tout est parfait. Tout est gagné. Voici que l’amour est allé jusqu'au plus profond de la déréliction des hommes. Tout est fait.

Il reste encore une autre parole de Jésus, mais elle n'est plus de ce monde, elle est déjà de l’autre côté : "Père entre tes mains Je remets mon esprit". Ce n'est plus une parole de la terre, c'est le commence­ment de la gloire, c'est l'entrée lumineuse dans la Ré­surrection, c'est le face à face retrouvé avec le Père béni à qui soit la gloire pour les siècles des siècles.

 

AMEN

 

 

 
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