AU FIL DES HOMELIES

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DE LA CHAIR DE DIEU A LA CHAIR DE CHAQUE HOMME UN UNIQUE CHEMIN DE CROIX

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année C (24 mars 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Le chemin de la croix ne s'est pas arrêté un certain vendredi que les chrétiens disent saint. Il se continue aujourd'hui de la façon même dont Il s'est déroulé la première, ou plus exactement, l'unique fois. Il peut arriver à celui qui est tenté par la violence des armes de s'entendre dire : "remets ton épée au fourreau". Les pleureuses un peu sentimen­tales peuvent retrouver le réalisme de la passion en entendant cette parole : "Ne pleurez pas sur Moi, mais plutôt sur vous". L'homme, incroyant, athée, toujours tourmenté par l'éternelle question : "qu'est-ce que la vérité ? peut bien encore percer le secret du silence d'un Dieu continuant à se taire. Le badaud des foules anonymes peut s'entendre demander par un aussi ano­nyme que lui : "Veux-tu l'aider à porter sa croix ?" le disciple, quand il renie publiquement ou en privé, s'attend bien à un petit matin où le coq chantera trois fois. Toute mère le sait, en un soir de peine et de cha­grin, ses bras peuvent se charger du corps de son en­fant mourant. Tout homme, toute femme sait bien qu'un jour, demain ou plus tard, il ira déposer au tom­beau le corps de l'être le plus cher au monde, l'enve­loppant dans le linceul de sa douleur et de son espoir, l'entourant délicatement des parfums de son amitié ou de son affection. Tout homme, s'il est homme, pour qu'il soit homme, dans son cœur, dans le silence de sa chair ou dans le cri de sa révolte, crie un jour ou l'au­tre de sa vie, au moins une fois : "Seigneur pourquoi m'abandonnes-Tu ?"

J'espère que vous vous êtes reconnus dans l'une ou l'autre de ces silhouettes, ou alors, frères, vous n'êtes pas encore sur le chemin réel de la croix de Jésus. Et chaque être humain peut aussi s'y recon­naître.

Car tout homme marche sur le chemin de la croix. Nul ne peut dire en vérité qu'il est en dehors du mystère de la croix. Qu'il l'ignore ou il le sache, qu'il le veuille ou le refuse, qu'il le cherche ou s'en moque, qu'il combatte contre ou qu'il se batte avec, tout homme est dans le mystère que nous célébrons ce soir. Nul ne peut dire qu'il n'est pas dans le mystère de la croix de Jésus, autrement le Christ ne serait pas mort pour tous. Tout homme est saisi, en ce moment même, vivant ou mort ou à venir, dans le mystère de la croix. Le Christ a livré tout le poids de son corps, versé toute l'énergie de son sang dans la chair de l'humanité, dans toute la chair de l'humanité. Nul ne peut dire, s'il vit dans la chair humaine, qu'il est étranger au mystère de la mort du Christ. L'Église le sait, elle veut en vivre. Beaucoup d'hommes ne le savent pas. Peu importe la connaissance ou la mécon­naissance, puisque au fond nous y sommes tous.

Lorsque le Christ a ainsi parcouru ce chemin, Il a pris une route qu'Il ne cessera jamais, jamais de parcourir tant que pierre et terre il y aura, tant que chair et sang il y aura. Comment se fait-il que nous, chrétiens, sommes si peu chrétiens ? Comment se fait-il que la croix, celle du Christ, oui ce n'est pas le plus difficile à accepter, mais nos croix et celles de tous nos frères, comment se fait-il que nous n'arrivions pas à les vivre de façon pascale ? Comment se fait-il que le mal nous étonne ? Comment se fait-il que la souf­france puisse encore nous révolter ? et la mort nous scandaliser ? lorsqu'on sait, mais le sait-on vraiment, que le Créateur de toute chose, le Seigneur de toute l'histoire, le Dieu du ciel et de la terre, le Seigneur de tous les temps, le Créateur de l'amour, a porté dans une chair d'homme non pas ce que un tel ou un tel porte, mais ce que tous les hommes de tous les temps auront misérablement porté et dont ils sont morts, ce dont Lui-même aussi est mort. Comment se fait-il que nous soyons si peu croyants ? lorsqu'il s'agit de vivre ce pourquoi Celui en qui nous croyons est venu : la souffrance et la mort.

Saint Ignace d'Antioche, évêque au second siècle, disait en écrivant aux chrétiens de Rome, ville vers laquelle il marchait pour y être martyrisé et exé­cuté : "Laissez-moi vivre la Passion de mon Dieu, car enfin je serai un homme. Laissez-moi accepter toute souffrance et la mort, car enfin je serai un homme". Cette parole nous scandalise, elle nous scandalise parce que nous ne sommes pas croyants. Voilà, car dans la foi chrétienne si nous croyons que nous som­mes créés à l'image de Dieu, il nous faut croire jus­qu'à en vivre et en mourir que nous ne serons recréés qu'à la ressemblance du Christ c'est-à-dire dans la souffrance et dans la mort. Il n'y a pas d'autre chemin sur la terre que le chemin de la croix parcouru par Celui qui est le chemin de la vérité pour la vie.

Mais sur cet unique chemin que faisons-nous, nous autres chrétiens, qui devons être aujourd'hui pour ceux qui marchent avec nous ce que le Christ fut pour ceux qui l'accompagnaient. Nous passons le plus clair de notre temps à nous agiter, à aller, à venir, à courir comme des fous. Comment voulez-vous que dans cette précipitation superficielle nous soyons pour nos frères d'aujourd'hui ce chemin de croix de la chair du Christ qui souffre et meurt encore pour le salut de ceux qui nous entourent ? le pape saint Léon le Grand, au cours d'une homélie pour la Passion, disait : "celui qui vénère vraiment, la Passion du Seigneur doit si bien regarder Jésus crucifié, par les yeux du cœur, qu'il reconnaisse sa propre chair dans la sienne".

Frères chrétiens, ce qui nous manque et par­fois trop radicalement, à la racine même de ce que nous sommes et de ce que nous vivons c'est un regard qui contemple la chair crucifiée de Jésus dans la nô­tre, un regard capable de saisir dans la chair, dans la souffrance, dans la mort de toute chair humaine la souffrance et la mort du Christ. Mais pour cela il faut contempler, regarder la chair du Christ dans laquelle chacun de nous avons déjà souffert et sommes déjà morts. J'affirme qu'il n'y a pas d'autre chemin, non pas pour expliquer, mais pour vivre chrétiennement nos souffrances humaines, qu'elles soient physiques, ce ne sont pas les plus graves, qu'elles soient morales, ce sont les plus difficiles. De ces souffrances morales, Jésus-Christ est mort beaucoup plus que des souffran­ces physiques. Il n'est pas l'homme qui, sur la terre, a le plus souffert dans sa chair. Sa Passion n'a duré qu'à peine une vingtaine d'heures, des hommes auront souffert beaucoup plus que Lui, des années entières. Mais nul homme n'a souffert et ne pourra souffrir moralement ce que Jésus a souffert moralement. Pourquoi ? parce que le Christ est mort de solitude, le Christ est mort dans ce cri : "Pourquoi M'as-tu aban­donné ?", Il a vécu dans sa psychologie et son cœur d'homme l'abandon, le désespoir, le reniement de tous les hommes de tous les temps qui ont abandonné, par leur péché, le Seigneur Dieu. Ce poids de solitude et de refus de l'amour a tué le Christ, ce qui veut dire, comme je le suggérais tout à l'heure, que tous les hommes qui connaissent les souffrances physiques ou plus encore morales sont inscrits dans la chair du Christ, mais doivent un jour, de leurs yeux de chair, reconnaître ce Christ qui meurt quand eux-mêmes souffrent et meurent. Il n'y a pas d'autre raison à notre présence ici. Si vous, vous en avez d'autres, permet­tez-moi de vous dire : ou bien qu'il faut partir ou se convertir.

La célébration de la Passion du Christ passe dans la chair des hommes, l'unique et si long chemin de croix passe dans la misère des hommes, dans leur souffrance, dans leur mort, pas autre part. Nous autres chrétiens, nous devons en regardant ce soir la face crucifiée de Dieu croire et vivre dans cette confiance fondamentale qui fait que lorsque nous abordons la souffrance de nos frères, lorsque la souffrance de nos frères nous aborde, que nous puissions à ce moment-là comme à chaque instant prier simplement : "Père, je remets entre tes mains la souffrance de mon frère et la mienne, sachant que Jésus l'a déjà remise entre tes mains lorsque Lui-même a offert la sienne ou plus exactement la mienne".

Que cette prière de ce soir ne nous trompe pas sur la Passion du Christ, que nous sachions bien que tout homme en ce monde n'est pas hors du mystère de la Passion du Christ et que l'Église c'est le Christ qui avance souvent silencieusement au milieu de ses frè­res simplement pour leur dire que leur souffrance et que leur mort sont déjà saisies dans l'amour éternel de la mort du Christ. L'Église doit simplement apprendre aux hommes, si seulement elle sait le faire elle-même, que le regard qui sauve c'est celui que l'on pose non pas sur sa souffrance, mais sur celle de Jésus, cepen­dant celle de Jésus n'est aujourd'hui visible et palpable que dans celle de chaque homme.

 

AMEN

 

 

 
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