AU FIL DES HOMELIES

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UNE MORT QUI DIT DIEU

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année A (13 avril 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Arlet : Christ roman

 

"Qui aurait cru ce que nous avons entendu ? A qui la Puissance du Seigneur a-t-elle été ainsi révélée ? il n'avait ni beauté ni éclat pour atti­rer nos regards, son apparence n'avait rien pour nous plaire".

Frères et sœurs, vous êtes-vous posé la ques­tion : "Mais que faisons-nous ici, maintenant, ce soir ?" Peut-être que nous sommes ici parce que nous avons l'habitude de venir célébrer ce jour-là ? Peut-être que nous venons ici parce que nous aimons les cérémonies un peu plus fastueuses ? Peut-être que nous venons ici parce que nous sentons que, d'une manière ou d'une autre, dans notre existence il faut des moments pour faire face au problème de la mort et de la souffrance et qu'il faut y réfléchir sur ce cas unique et privilégié qui est la mort de Jésus ? Peut-être aussi sommes-nous ici parce que nous pensons que, dans notre religion, il faut absolument que nous marquions le souvenir de ce qui s'est passé, il y a bientôt deux mille ans et que nous devons fidèlement, un peu comme toutes les sociétés sont bâties sur des traditions, sur des rites et des souvenirs, évoquer ce moment particulier de l'histoire humaine où un juste, un innocent a été condamné ? Peut-être encore que nous sommes ici parce que nous nous disons qu'il faut manifester, d'une manière ou d'une autre, notre atta­chement aux valeurs humaines et à la justice ? Et pourtant ce n'est pas l'exacte raison. Aucune de ces raisons n'est suffisante. Nous sommes ici pour autre chose, et ce à quoi je voudrais pouvoir réfléchir quel­ques instants avec vous, ce soir, c'est pourquoi au fond nous sommes ici ce soir. Ce n'est pas simple­ment un attachement sentimental, humanitaire, reli­gieux. Cela ne dépend pas de nous.

Quand Dieu a voulu sauver l'homme pécheur, Il a décidé une aventure incroyable que nous appelons l'incarnation, sa venue parmi les hommes et la Ré­demption c'est-à-dire le salut de cette humanité par une mort dans la chair et par la Résurrection. Dieu a décidé cela. Et le Fils unique a voulu le plan de son Père. Quand on y réfléchit un instant, c'est absolu­ment insensé de croire cela et de l'avoir voulu. En effet, si Dieu est vraiment Dieu, et vous vous êtes peut-être déjà fait l'objection, si Dieu est vraiment Dieu, Il n'avait pas besoin de passer par cette succes­sion d'horreurs pour nous sauver. Si Dieu est vraiment Dieu, Il pouvait, par une sorte de geste tout aussi mi­séricordieux, tout aussi généreux, tout aussi amou­reux, du haut du ciel, vouloir et réaliser efficacement que nous soyons sauvés. D'une certaine manière, l'In­carnation n'était pas nécessaire. Dieu n'était pas obligé de passer par là.

C'est étrange et c'est pourtant comme cela. C'est vrai que nous-mêmes avons péché, c'est vrai que nous-mêmes nous étions coupés de Dieu, mais il n'y a pas d'abîme que l'amour de Dieu ne puisse franchir, dans son amour de Dieu, sans pour autant s'incarner. Et précisément Dieu a voulu prendre notre chair. Mais pourquoi ? Est-ce parce que Dieu voudrait se solidari­ser avec la classe humaine ? Vous pensez bien que non, ce n'est pas la vraie raison. Si Dieu est venu dans la chair, s'il a connu toutes ces avanies, s'Il a connu toute cette Passion que nous allons entendre tout à l'heure, s'il a connu cette déréliction, s'Il a connu ce désespoir humain, s'il a connu la mort, c'est parce que Dieu voulait nous dire qui il est.

Vous me direz, on n'avait pas besoin qu'Il nous le dise, ça va sans le dire. Pour Dieu cela va mieux quand Il le dit. La mort et la Résurrection du Christ, c'est la manière dont Dieu veut vraiment nous dire qui Il est pour nous. Dieu a voulu se manifester, Dieu a voulu se montrer, Il n'a pas voulu rester caché, Il a voulu dire à l'homme quel amour Il avait pour l'homme. Et à ce moment-là, il a parlé homme, c'est-à-dire qu'Il a parlé notre existence, Il a parlé notre souffrance, Il a parlé nos angoisses, Il a parlé nos désespoirs, Il a parlé notre abandon et notre solitude devant la mort. Tout cela, c'est parole de Dieu. Dieu s'est pour ainsi dire fait sacrement, signe. Dieu s'est dit.

Le premier sacrement, c'est Dieu, c'est Jésus, c'est Dieu qui se dit, c'est cet homme mourant sur la croix qui est Dieu parce que, dans le moindre de ses gestes, dans le moindre de ses actes, cela dit Dieu, c'est de l'humanité qui dit Dieu. Voilà la folle idée de Dieu : se dire aux hommes à travers l'homme, se dire aux hommes en parlant homme dans toute sa chair, dans tout son désir, dans tout son cœur, dans tout son amour, dans toute sa volonté, dans sa Toute-Puissance complètement anéantie. Et c'est pour cela que le livre d'Isaïe tout à l'heure nous disait : "Mais les rois reste­ront bouche bée". D'une certaine manière, on ne com­prend pas, cela nous dépasse totalement. Quand Dieu se dit, mais que pourrions-nous dire ?

Et pourtant Dieu a voulu se dire jusqu'au bout, il a même voulu cette chose qu'aucun d'entre nous ne peut vivre, il a voulu que sa mort, cela même qui est le néant, cela même qui dit l'anéantissement, que sa mort nous dise son amour. En Jésus, tout ce qui concerne l'homme a commencé à dire, a com­mencé à nous le dire à travers des signes, à travers une certaine austérité. Il y a des tas de choses que nous ne comprenons pas dans le mystère du Christ. Il y a des tas de réalités, tous ces détails que nous allons entendre tout à l'heure dans le récit de la Passion dont la signification profonde nous échappe. Et cependant Dieu a voulu se dire comme cela, jusque dans le moindre détail, jusque dans le moindre geste et jusque dans la mort. Dieu s'est dit à nous, les hommes, dans sa mort.

Devant cela, frères et sœurs, il y a deux réac­tions. Il y a une première réaction, et c'est la plus spontanée, c'est de se dire, il ne faut plus rien dire. D'une certaine manière, il ne faudrait même pas célé­brer ce jour, il faudrait rester comme dans un instant hors du temps, hors de la communication avec les autres hommes, comme dans une sorte d'espace de ténèbres et de silence, comme pour être mieux confi­guré à la mort du Christ qui s'en va vers la nuit et les ténèbres. Nous pourrions effectivement penser cela. Effectivement devant quelque chose de si profond, de si radical, de si écrasant, de si gratuit, on ne peut ab­solument rien. Et pourtant ce n'est pas du tout l'atti­tude que l'Église, que la tradition de l'Église a prise.

C'est curieux, mais l'Église aujourd'hui fait des célébrations plus longues que d'habitude, l'Église aujourd'hui relit le texte de la Passion, on le chante même, l'Église aujourd'hui a inventé une liturgie spéciale qui est celle de la croix, elle peut nous paraître comme un hymne, mais précisément tout cela n'a rien d'un hymne. Et c'est là que nous devons comprendre si Dieu s'est fait signe vivant d'amour dans une humanité, alors il faut que l'Église, il faut que l'Epouse soient signe vivant de la réponse à cet amour. Et c'est pourquoi nous célébrons ce soir. C'est l'unique raison pour laquelle nous nous trouvons ici ce soir.

Dieu nous a dit son amour en parlant homme à travers notre humanité et nous aussi, ce soir, à tra­vers des moyens infiniment dérisoires notre prière, notre tendresse, notre amour, notre fidélité, notre chant, le temps que nous y consacrons, nous sommes là au milieu de ce monde, un peu perdus, comme les femmes au pied de la croix. C'est le mystère de l'Église. Elles étaient là précisément, elles disaient la réponse de l'humanité tout entière à travers leur sim­ple présence et peut-être leurs lamentations, comme nous ici ce soir.

Et si nous allons maintenant chanter ces instants bouleversants, c'est parce que précisément notre chant, notre prière veut avoir cette gratuité de­vant tant d'amour, devant tant de bonté parce qu'elle s'est dite, parce qu'elle s'est donnée réellement à nous, nous ne pouvons pas faire autrement que, du plus profond de nous-mêmes, si maladroits que nous soyons, si démunis devant tant d'amour, de Lui dire seulement et simplement : "Oui, Seigneur, Tu le sais bien, Tu sais tout, Tu sais bien que je T'aime".

 

 

AMEN

 

 
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