AU FIL DES HOMELIES

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L'AGONIE DU CHRIST 

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année B (29 mars 1991)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Jamais aucune agonie ne fut si publique, il n'y a aucune intimité pour Jésus qui rentre dans la mort, depuis Gethsémani jusqu'à la croix, tout est vu, tout est montré. Même au jardin, alors que Jésus prie seul son Père, Il réclame de la part de ses apôtres leur présence, or ceux-ci dorment. L'arresta­tion se fait devant ses apôtres et devant les gardes armés venus le chercher avec, à leur tête, Judas. Dans les rues de Jérusalem, puisque c'est la préparation de la Pâque, la foule est nombreuse et compacte, elle qui s'était pressée à l'acclamer Fils de David, il y a quel­ques jours, cette même foule regarde passer un condamné, bafoué, sans rien dire. Même Pilate le fait sortir du prétoire avec sa couronne d'épines et son manteau pourpre pour le présenter à la foule. Et elle demandera qu'on libère Barabbas. Aucune intimité. L'approche de la mort est visible pour tous. Elle est publique.

Non seulement il est bouleversant de lire la Passion, mais il est possible, frères et sœurs, que nous aurions peut-être détourné les yeux. Nous ne sommes pas des voyeurs, quelque chose nous dérange fonda­mentalement dans la mort d'un homme d'autant plus quand il s'agit de Jésus de Nazareth. Peut-être que nous n'aurions pas été dans les rues de Jérusalem lors de sa descente du prétoire jusqu'au Golgotha. Pour ma part, la couronne d'épines et le manteau pourpre et les crachats qui couvrent son visage me dégoûtent pro­fondément. Je n'ai pas envie de contempler un homme, mon Dieu, dans cet état-là. Et vous savez, frères et sœurs, à quel point cette agonie a suscité de dolorisme, de voyeurisme et de piété louche. Alors pourquoi ? pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'agonie de son Fils se fasse si publiquement ainsi, devant tout le monde ? et pourquoi faut-il que nous récitions et que nous relisions cette agonie douloureuse. Éliminons tout regard sentimental, il n'y a pas de chantage. Mais il y a une réalité qui se cache derrière cette "publicité" de la mort de Jésus. Quelque chose est montré qu'il nous faut comprendre, non pas pour nous éveiller des sentiments qui demain disparaîtront, pour nous faire saigner un peu le cœur, mais quelque chose de plus profond, de plus objectif, de plus réel.

Frères et sœurs, le péché ne se voit pas sur nous. Quand nous péchons, seul, le Père le sait, mais personne ne peut vraiment le voir sur notre visage à moins que nous n'en soyons accablés ou tristes, mais le péché est toujours invisible. Quand on renie Dieu à l'intérieur de soi-même, quand on transgresse sa Loi divine, on vérifie un peu après que notre cœur bat comme avant, que le sang circule toujours, que les gens sont et viennent, que le jour se couche et se lève. Et pourtant c'est déjà la séparation, mais rien n'est visible, rien n'est public. Notre péché est à l'intérieur de nous, il nous ronge à l'intérieur, mais il ne se voit pas sur le visage, il ne nous défigure pas. Le pécheur, que nous sommes, n'est pas visiblement défiguré. On n'est pas bafoué, on n'est pas humilié devant tout le monde par le péché.

Ces deux choses : la première, le fait que le Christ ait vécu cette agonie devant tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, et la seconde, que le péché est finalement invisible comme si Dieu nous soutenait dans la vie malgré notre péché. Si le péché est une approche de la mort, si le péché nous abîme et nous fait précipiter dans la mort, Dieu dans sa miséricorde, à chaque péché, nous remet dans la vie, nous remet dans l'existence. Il ne laisse pas para­ître ce qui abîme notre être fondamental.

Sur le Christ, nous pouvons lire ce qu'est une humanité privée de Dieu. Paradoxalement, c'est Dieu, mais en réalité ce qui est montré, Celui qui est publi­quement montré, c'est ce à quoi ressemble l'humanité quand elle est atteinte par la mort du péché. Pourquoi le Christ s'est-Il montré publiquement ? pourquoi cette agonie est-elle pour tous ? C'est pour que nous puissions prier, adorer, prendre conscience du dégât, de la mort du péché, de ce que cela abîme en nous. Et de fait nous détournerions les yeux si nous voyions notre péché à l'intérieur de nous.

Dire cela n'a pas comme intention de nous culpabiliser davantage, d'être de nouveau des coupa­bles avec le Christ. Si l'agonie est décrite en des ter­mes si sobres dans l'évangile, c'est pour nous dire : "voilà la conséquence de vous reniements, de nos reniements, de nos péchés. Elle vous précipite dans la mort, elle vous ronge fondamentalement, elle vous abîme, elle vous bafoue, elle vous humilie, elle vous déshumanise comme mon Fils, comme le Fils Jésus Christ. Elle vous outrage, elle ressemble à une cou­ronne d'épines, à un manteau pourpre". C'est cela l'objet fondamental de cette Passion que de nous montrer ce qu'est l'humanité, si le Christ n'était pas allé au terme la chercher, là, à la limite même où l'on ne pourrait plus la récupérer, la reprendre, l'éteindre. C'est cela la vision publique de l'agonie du Christ, c'est cette réalité de mort, si le Christ n'était pas venu inverser, transformer son action, la mort nous attein­drait, nous blesserait et nous ferait finalement mourir.

Alors, frères et sœurs, avant d'entendre la Passion, avant de nouveau d'entendre ce long dérou­lement d'une part la haine, la violence et de l'autre un homme debout, puis bientôt courbé et crucifié, avant de nouveau d'entendre et de nous heurter à cette vio­lence et d'avoir envie de nous détourner, de détourner les yeux et le regard de Celui qui choque, contem­plons l'immense salut que Dieu a voulu pour chaque homme. Contemplons que notre humanité n'est sau­vegardée en chaque instant que parce que Dieu y in­duit comme une sève divine. Et c'est là le sens de cette parole sur la croix : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné" ? Car le Christ, à ce moment-là, vit l'ultime déréliction qui est que son humanité est défaite à l'intérieur parce qu'elle n'est pas vivante de la sève de Dieu qui, normalement, l'anime. Car quand nous sommes déshumanisés, cela veut dire que Dieu Lui-même n'est plus présent dans chacune des fibres de notre corps et de notre âme et de notre esprit. C'est cela que le Christ est venu endosser dans cette agonie. Le bon larron, sur la croix, quand il a vu le Christ au seuil de la mort, le plus abîmé qu'Il soit, le moins divin que l'on puisse imaginer, a reconnu dans Celui qui était à sa droite que cette humanité si abîmée appelait, devait appeler définitivement et éter­nellement la présence de Dieu. Et l'abandon de Dieu, dans le Christ, est pour signifier justement qu'au-delà il n'y a pas de vie, et que Dieu intervient à ce moment précis pour renverser, pour redonner cette pleine hu­manité à Lui et à nous qui en sommes privés.

Frères et sœurs, en écoutant la Passion, pre­nons conscience que la sève de Dieu, que cette grâce divine chaque jour nous soutient, chaque jour nous tend vers Lui, nous humanise, nous divinise, et que c'est cela la raison de l'amour de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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