AU FIL DES HOMELIES

Photos

IL SOUFFRIT SA PASSION

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année B (1er avril 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Brioude : Le Christ lépreux 
"Homme de douleur et familier de la souffrance, c'étaient nos souffrances qu'Il portait". Et encore cette autre parole : "Lui, tout Fils qu'Il était, apprit dans ses souffrances l'obéissance".

Avant d'écouter le récit de la Passion de Jésus, je voudrais vous poser la question que devrait susciter en nous l'étrangeté de cette pratique. Peut-être ne vous êtes-vous jamais, vous-mêmes, posé la question. Peut-être cela vous paraît-il tout naturel. Pourtant il y a quelque chose d'étrange à ce que des disciples aient mis à la source même de leur évangile et de la proclamation du salut, le récit d'un supplice atroce. Il y a quelque chose d'étrange à ce que l'Église ait mis au cœur de sa liturgie un récit qui relate jusque dans ses moindres détails, la souffrance du Maître. Bien sûr, c'est par "piété filiale" mais en même temps on pourrait se demander si le fait de se remettre sous les yeux régulièrement, d'année en année, cette souffrance de Jésus pour nous n'est pas incongru. Que signifient par là ces assemblées de croyants qui se rassemblent pour se redonner le spectacle public de la souffrance de leur Maître ? On sent d'ailleurs la même incongruité quand on réalise que la souffrance de la Passion de Jésus était une souffrance publique, alors qu'aujourd'hui, dans notre sensibilité moderne, la souffrance nous ne voulons pas la montrer, cela nous gêne de montrer notre souffrance. La souffrance se vit dans cette terrible solitude d'un lit d'hôpital, on a le souci d'une discrétion absolue pour qu'elle ne transparaisse pas en public. Or dans le cas de la mort de Jésus, à cause de la violence des hommes, à cause de ce sadisme voyeuriste qui voulait que les condamnés souffrent publiquement, Jésus Lui-même a dû passer les dernières heures de sa vie terrestre, dans une souffrance qui n'était même plus à Lui, par laquelle Il était totalement exposé, totalement livré, plus rien en Lui appartenait en propre, même pas sa souffrance.

       Alors nous reviennent ces questions que nous nous posons si souvent : que signifie la souffrance ? pourquoi la souffrance ? Et d'autre part : pourquoi Jésus Lui-même a-t-Il voulu faire de la souffrance le moyen de notre salut, non pas la souffrance seule, non pas simplement la souffrance biologique du corps qui fait mal, mais cette souffrance portée, habitée de l'intérieur par sa liberté de Fils et son obéissance au Père ? Quel est le sens de cette souffrance ? qu'est-ce que cela veut dire pour nous, aujourd'hui, qui connaissons aussi, à un moment ou l'autre, la souffrance ? Je sais bien qu'il est toujours extrêmement difficile et délicat de parler de la souffrance, surtout lorsqu'on n'y est pas vraiment "passé", lorsqu'on a été relativement préservé. Mais pouvons-nous simplement nous contenter de la souffrance comme d'un évènement brutal qui nous écrase de silence et devant lequel il n'y a rien à comprendre ? Si le Christ a voulu passer par là, Lui-même, dans son humanité, est-ce simplement pour s'imposer à nous dans un spectacle d'horreur pour nous faire peur ? N'est-ce pas plutôt qu'il nous remet devant cette exigence de nous tenir devant ce Dieu souffrant pour nous, son peuple, et pour cette humanité qu'Il a créée ? Il nous faut essayer, je ne dis pas de la comprendre ou de l'expliquer, car elle est aussi insondable et aussi profonde que le mystère même de l'amour créateur et sauveur de Dieu, mais au moins pour la laisser exercer son emprise dans notre cœur, dans notre être, dans notre esprit et dans notre volonté, et qu'ainsi nous l'accueillons dans la prière et le recueillement.

       La souffrance est une des expériences humaines les plus terribles qui soient parce qu'immédiatement elle suscite en nous la peur. La souffrance révèle un mode de présence à nous-mêmes, à notre corps qui souffre, un mode de présence qui est absolument incomparable à toutes les autres expériences de la vie. La souffrance est sans doute l'expérience qui révèle au plus près, la proximité de notre condition charnelle d'êtres incarnés avec notre existence spirituelle d'êtres doués d'une liberté, d'un esprit.

       La souffrance c'est l'immédiate répercussion de cette poussée de vie à l'intérieur même de notre cœur. La souffrance n'est jamais extérieure à nous, on ne dit jamais "mon doigt a mal" ou "ma tête a mal", on dit : "j'ai mal à la tête", "j'ai mal au doigt". C'est "je" qui souffre tout entier dans le doigt ou dans la tête. Ma souffrance n'est jamais réductible uniquement à une sorte de perception physiologique d'influx nerveux. Ma souffrance est totalement investie par moi tout entier, ma souffrance tout entière me saisit moi tout entier. La souffrance nous révèle ce que nous sommes : des vivants, des vivants dans lesquels agit une liberté, un esprit. Et tout ce qui touche, d'une manière aussi faible soit-elle, à notre vie déclenche immédiatement des répercussions à l'intérieur de nous-mêmes et nous saisit tout entier. La souffrance c'est le pressentiment que notre vie a quelque chose de fragile et qu'elle est exposée à la mort. Et la souffrance est notre manière de dire "non, je ne veux pas mourir". La souffrance est l'acte même de chacun d'entre nous qui, atteint par une menace qui pourrait attenter à son existence, le traduit immédiatement dans un langage de défense pour dire "non, ce n'est pas possible". C'est donc une insurrection instinctive de nos puissances vitales, de notre être tout entier et de notre liberté, contre la mort.

       Or, il se trouve que cette souffrance manifeste de la façon la plus forte, le lien de communion entre notre âme et notre corps. Quand nous souffrons, s'instaure un véritable dialogue entre notre âme et notre chair, notre chair dit : "la mort menace" et notre âme lui répond : "non ça n'est pas possible". A ce moment-là, la souffrance révèle une puissance de communion inouïe entre l'âme et le corps, entre l'instinct de vie et la liberté de l'homme. La souffrance manifeste cette communion et cet amour de notre âme et de notre corps. La souffrance est un révélateur de communion, certes, un révélateur négatif, un révélateur du malheur qui s'abat sur quelqu'un, mais elle montre que cette communion ne doit pas disparaître. Et c'est pour cela peut-être que nous pouvons entrer si profondément en communion de souffrance avec d'autres êtres qui nous sont proches. La souffrance est une chose terrible, mais la compassion (souffrir avec) est l'expérience d'une proximité infinie, soit de nous-mêmes à notre corps, à notre chair, soit de nous-mêmes à l'autre qui souffre dans sa chair. Vous connaissez ce mot terrible et splendide d'une mère qui veillait sur son enfant à l'agonie. L'infirmière qui passait lui disait : "comme vous devez souffrir !". Elle répondait simplement : "souffrir, je n'en ai pas le temps". Elle voulait dire par là, non pas qu'elle était "anesthésiée", mais que la puissance de communion à la souffrance de son enfant était si profonde qu'elle était devenue totalement la souffrance de celui-ci. Tel est le mystère de la souffrance.

       Or ce soir, nous méditons sur la croix, nous regardons le Christ souffrant réellement dans sa chair, sans concession et de toute l'atrocité des supplices, de la dérision, de la moquerie, du mépris et de la douleur de sa mort de crucifié qui s'étouffe à petit feu sur la croix. Quand nous nous tournons vers cette souffrance, comment la regardons-nous ? Nous ne la regardons pas du tout en doloristes, en homme dont le cœur par une perversion, qui ferait que la souffrance puisse devenir un sentiment de satisfaction, en voyant la souffrance de l'autre. Mais nous contemplons précisément le mystère même par lequel le Christ, dans sa souffrance, a retissé la communion de l'homme et de Dieu. Si souffrance il y a depuis que l'homme est pécheur, c'est pour une unique raison : parce que l'homme sait au fond de lui-même et pas simplement dans sa tête, mais par tous les comportements et par tous les gestes de cette force vitale qui l'habite, l'homme sait qu'il va mourir, et l'homme en face de sa mort est toujours un homme souffrant. Et cela peut prendre toutes les formes que l'on peut imaginer, depuis ces souffrances qui n'ont rien de physique, ces souffrances psychologiques qui, à certains moments, peuvent "démolir" complètement une personne, et dont peut-être les uns les autres nous avons été témoins soit pour des proches, soit pour nous-mêmes, jusqu'aux souffrances physiques, biologiques de la maladie, et aux atroces souffrances que sont par exemple la torture, quand des hommes font souffrir d'autres hommes.

       Le Christ, a vécu, porté en Lui, tout au long de sa vie, ce face-à-face avec la mort et la souffrance a pris en Lui toute sa vérité. La souffrance de Jésus sur la croix a été de dire au Père : "non, l'homme que Je suis, cet homme que Pilate présente au peuple en disant "voici l'homme", cet homme-là ne peut pas mourir". Et la souffrance du Christ, la souffrance d'un homme qui était totalement en son être d'homme, désir de Dieu, cette souffrance était totalement tournée, dans l'obéissance, vers son Père, cette souffrance a été la plus grande souffrance qui se puisse imaginer: la souffrance qui a uni la terre et l'homme avec le ciel.

       De cela, il n'y a rien d'autre à dire. Il suffit de regarder. Mais il y a aussi à espérer. Il y a à espérer que chaque fois qu'un membre de l'Église souffre, sa souffrance même est inscrite, est gravée sur les paumes des mains du Christ, chaque fois que l'un d'entre nous est affronté réellement au mystère de la souffrance, désormais cette souffrance si atroce ou si répugnante soit-elle à notre cœur et à notre volonté, doit et peut devenir réellement le lieu même de notre communion avec Jésus Sauveur. C'est le mystère de la tunique sans coutures. La tunique sans coutures, c'est l'Église, c'est un peuple unique en communion avec son Seigneur. Le tissu même de l'Église, c'est la souffrance du Christ, c'est sa vie humaine tournée vers son Père et qui crie sur la croix : "Père, je ne veux pas mourir, je veux vivre pour Toi et pour eux". C'est le début de la Résurrection, c'est le commencement de l'Église, du peuple de ceux qui peuvent dire en vérité : "Par le Christ, nous voulons vivre pour Toi, notre Père !"

       Frères, ce soir encore, nous contemplons le Seigneur crucifié et le mystère de sa souffrance, de sa Passion et de sa mort sur la croix. C'est de là que nous sommes nés comme l'Église, que nous devenons un seul corps avec Lui, que nous formons le tissu "biologique" du corps du Christ. La souffrance de Jésus, n'est rien d'autre que la résonance en sa chair de toute la haine, de toute la violence et de tout le mépris des hommes pour Dieu, mais le Christ éprouvant dans sa chair tout ce mal arrive à le retourner, par la puissance de son amour et du don de Lui-même et crée par son amour une Eglise de sauvés et de ressuscités avec Lui et en Lui.

       AMEN


 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public