AU FIL DES HOMELIES

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LE VISAGE DE L'AGONIE DU CHRIST

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année A (9 avril 1993)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Si proche de la douleur, si enfoncé dans la souf­france, ce visage de Jésus présenté ce soir, la sainte face de l'agonie, condense et rassemble tous les visages de souffrance des hommes. Jamais Il n'a autant ressemblé à tous ceux qui vont mourir, aux agonisants. Jamais Il n'a autant ressemblé à ceux qui, dans un lit de douleur, souffrent et sont défigurés par la souffrance. Jamais Il n'a autant ressemblé aux hommes maltraités, humiliés, aux hommes qui ne sont plus des hommes, aux hommes déshumanisés. Ce soir le visage de la sainte agonie, le visage de la sainte face, le visage que je n'ose regarder me dit mon vi­sage d'homme, le visage de mes frères, le visage du monde des hommes. Je vois la souffrance, l'intermi­nable souffrance de l'homme sur cette terre, l'injus­tice, la persécution, le mal dans tout son déploiement et dans toute son horreur. Rien n'est oublié dans cette souffrance, ni la honte, ni l'humiliation, ni les injures, ni même le regard étonné et qui pourtant savait, celui qui se fixa sur Pierre dans la cour de la maison du grand-prêtre alors que par trois fois Pierre avait nié appartenir aux amis de Jésus. En sortant Jésus fixa son regard sur lui, le visage déjà défiguré, le visage du sommet de l'angoisse. Et en même temps cette sainte agonie, la sainte face me dit-elle autre chose ? Si ce visage de Jésus dit le visage de l'homme, elle dit plus encore, comme jamais il n'a été dit auparavant dans l'évangile et dans toute la vie terrestre de Jésus le vi­sage insondable de l'amour du Père.

Ce que Dieu a tant aimé dans le monde, c'est le visage de son Fils en agonie. En ce visage, sont réunies en cet ultime instant, la misère la plus totale de l'homme, sa mort et la révélation du cœur de Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur. En cet instant sont réunis, et toute l'histoire du monde s'en trouvera bou­leversée, on a ouvert le voile sur le cœur de Dieu et Dieu a dit, à travers son Fils, à travers son visage, l'amour qui présidait à la création et qu'Il avait tant de peine à garder caché. Jusqu'à maintenant la sainte face disait à mots doux, à mots de miséricorde, avec des mots sans haine qu'Il était venu sauver. Ce soir, ce visage déclare la guerre à la misère, au péché, déclare la guerre à la mort et paradoxalement en lui déclarant la guerre c'est d'abord un vaincu qui est hissé sur la croix.

Jamais en ce Vendredi Saint, jamais en ce jour de sainte agonie, on n'a vu plus clairement le cœur profond de Dieu, l'amour préparé d'avance, l'immense déferlement à la fois de sa colère qui n'est que l'amour qu'Il a pour chacun de nous. Et pourtant il est une troisième chose que ce visage dit : non seule­ment le visage des agonisants, de notre propre mort, de notre propre misère, de notre propre détresse, non seulement le visage de l'amour de Dieu qui va jus­qu'au bout, de l'amour de Dieu qui se donne, mais c'est aussi le visage que ma propre misère, que notre propre misère va déchirer. La rencontre ultime, cette communion intense au sommet de la croix entre l'homme et Dieu, à travers le visage de Jésus, déchire le corps de Jésus, défigure le visage du Bien-Aimé. Il y a une sorte d'incompatibilité totale, j'allais dire éter­nelle, entre les misères terrestres et l'amour qui n'a pas d'âge, une sorte d'incompatibilité sanguine entre le sang pur de Jésus qui va couler sur la croix et mon sang souillé par mes péchés, par mes doutes, par mon refus tant de fois prononcé. Et Dieu me greffe sur ce nouvel olivier, ce nouvel arbre de vie. Je suis le gref­fon, je suis ajouté non plus à l'arbre de vie du paradis que je n'ai pas su garder, mais au nouvel arbre planté au cœur du monde, planté dans le cœur de Dieu, et cette greffe fait saigner Dieu. Il ne pourrait pas sup­porter notre misère, il y a comme un rejet entre le sang de Jésus et mon propre sang. Et pourtant c'est bien la chair qui est mise sur la croix, c'est bien les membres qui sont cloués, c'est bien mon propre cœur qui sera transpercé. Il y a une telle continuité entre ma propre vie et celle de Dieu, du Christ, entre ma propre chair et celle du Christ, ma chair humaine, ma chair de misère et pourtant ma chair appelée à la purifica­tion que Dieu acceptera d'être blessé, d'être cloué dans sa chair pour que mon sang soit à nouveau puri­fié.

Qu'à travers cette Passion, je reçoive un nou­veau sang qui est sa propre gloire, que je reçoive une nouvelle chair qui sera ma chair glorifiée. Frères et sœurs, nous contemplons la mort de l'homme, nous contemplons le refus de Dieu de voir l'homme mourir, nous contemplons le dévoilement du secret du cœur du Père qui ne veut pas que la mort et la misère aient le dernier mot, mais que le dernier mot soit celui de Jésus : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". C'est pour cet instant que Dieu a tout créé et tout permis. "C'est pour cette heure que je suis venu dans le monde". Car si ce que nous savons de plus profond sur le mystère de Dieu est la révélation de la Sainte Trinité, ce que nous avons de plus pro­fond sur la création, c'est le mystère de la croix. Alors je vois dans la croix que sa mort n'a pas été vaine, et qu'elle me donne la vie et la vie éternelle.

"Seigneur, prends pitié de nous, par ta croix, sauve-nous".

 

 

AMEN

 

 
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