AU FIL DES HOMELIES

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LA GLOIRE C'EST LA CROIX

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année B (28 mars 1997)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, chaque Vendredi saint l'Église nous invite à tourner le regard de notre cœur et de notre esprit vers la croix du Christ, et plus précisément tout d'abord vers le récit de la Passion de Jésus selon saint Jean. Ce récit de la Passion, nous avons déjà été confrontés à lui, dimanche dernier, après la procession des Rameaux et, selon le rythme des évangiles synoptiques qui se succèdent d'année en année, c'est la Passion selon saint Marc que nous avons lue cette année. Entre la Passion selon saint Marc et celle selon saint Jean que nous allons enten­dre maintenant, il est difficile qu'il y ait, au moins apparemment, une plus grande distance.

La Passion selon saint Marc est un récit bref, haletant, brutal, sombre, terrible, nous entendons Jé­sus dire : "Mon âme est triste jusqu'à la mort", triste à mourir, "Vous n'avez pas pu demeurer une heure éveillés avec Moi", Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de Moi". Et au cœur de ce récit de saint Marc, la seule parole du Christ en croix qui nous soit rapportée, c'est ce cri d'angoisse, ce cri de déréliction absolue : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ?" Dieu le Fils s'écrie : "Mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné " Quel mystère insondable ! Jésus, le Fils de Dieu, parle non seule­ment en homme, mais comme le rebut de l'humanité. "Il s'est anéanti jusqu'à la mort et à la mort sur la croix". Et sur cette croix, il a endossé notre péché jusqu'à l'abîme de ses conséquences, cette séparation d'avec Dieu, cette atroce solitude du pécheur : "Mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ?"

Quel contraste, apparemment du moins, avec la Passion selon saint Jean que nous allons entendre maintenant. Déjà hier en lisant le dernier entretien de Jésus avec ses disciples, tout était comme polarisé par le thème de la gloire : "Quand Je serai élevé de terre, J'attirerai tout à Moi", et après que Judas soit sorti pour le livrer, Jésus s'écrie : "Maintenant, le Fils de l'Homme est glorifié !" Au moment de se rendre à Gethsémani Jésus dit, se tournant vers son Père : "Père, glorifie-Moi de la Gloire que J'avais près de Toi, avant que fut le monde". Et au moment où Jésus va être arrêté, quand les gardes et les soldats des grands-prêtres s'approchent, Jésus leur dit : "Qui cherchez-vous ?"- "Jésus de Nazareth" - "C'est Moi", leur répond-Il. Et Saint-Jean, utilisant les possibilités de la langue grecque qui pour dire : "c'est Moi", s'ex­prime en disant : "Je suis", ce qui est le nom même que Dieu a révélé à Moïse à l'Horeb comme étant son Nom propre, nous montre Jésus s'écriant : "Je suis" et les gardes tombent à la renverse. C'est un Christ de gloire et de majesté qui apparaît donc au moment de Gethsémani. Pour résumer tout cela, la parole su­prême du Christ sur la croix, ce sera : "Tout est consommé", tout est achevé, tout est parfait, tout est gagné, un cri de triomphe. Quelle distance apparem­ment entre cette Passion de gloire et la Passion de déréliction, cette Passion misérable, atroce que nous proposait saint Marc.

Et d'ailleurs l'Office que nous allons célébrer continue dans la ligne que saint Jean lui trace, car cette croix, nous allons la vénérer, nous allons l'ado­rer, nous prosterner devant elle, elle sera recouverte du "labarum" de la victoire, c'est le triomphe de la croix que nous célébrons aujourd'hui, c'est la gloire de la croix.

Alors y aurait-il deux regards sur la Passion du Christ ? Y aurait-il un regard humain, trop humain, uniquement humain, celui dont Marc se ferait l'écho, le regard sur ce crucifié, traité comme un assassin, un criminel, cet homme défiguré, cet homme qui n'a même plus rien d'humain, ne parlons pas d'apparence divine, et puis un autre regard, celui que saint Jean nous proposerait, qui serait un regard déjà tout rempli de la lumière et de la splendeur de Pâques ? Y aurait-il deux manières d'approcher le mystère de la croix ?

Frères et sœurs, je ne le pense pas. Je pense au contraire que ce que saint Jean veut nous dire va plus loin encore, s'il est possible, que ce que nous a dit saint Marc. Car la Passion, c'est bien la mort du Christ. Quand nous nous prosternons devant Lui, le Christ est déchiré dans sa chair et dans son cœur et dans son âme. Quand le Christ triomphe sur la croix, Il triomphe dans cette déréliction totale que nous di­sait saint Marc. La gloire du Christ, c'est sa dérélic­tion. Voilà ce que nous dit saint Jean. saint Jean ne nous propose pas de remplacer la souffrance et l'épreuve du Christ par une gloire qui viendrait se mettre entre nous et l'horreur, saint Jean ne nous pro­pose pas de gommer le drame de la Croix pour antici­per sur le triomphe pascal. Saint Jean va même plus loin, il ne nous dit pas : "Il y a un versant humain, un versant tragique, un versant mortel, un versant dra­matique de la Passion et puis ensuite un versant triomphal". Précisément ce que saint Jean nous dit, c'est qu'il n'y a qu'un seul mystère. La gloire ne vient pas après la déréliction, elle n'est pas une compensa­tion à la déréliction, elle n'est pas une récompense que le Père donnerait au Fils pour le sacrifice qu'Il a fait de Lui-même, pour cet anéantissement de Lui-même qu'Il a accepté jusqu'à la mort et à la mort sur la croix. La gloire n'est pas après la croix, elle est au cœur de la croix, elle est la même chose que la croix, c'est cela que saint Jean veut nous dire. Et c'est quand le Christ meurt sur la croix, quand Il donne son dernier soupir, quand Il donne le fond de sa Vie dans cet abîme de souffrance et d'abandon, c'est à ce moment-là que le Christ livre son Esprit" selon les termes qu'utilise à dessein saint Jean. Le don de l'Esprit qui va remplir l'univers, le don de l'Esprit qui va transformer toutes choses, c'est la même chose que le dernier souffle du Christ qui va jusqu'au bout : "Ayant aimé les siens, Il les aima jusqu'à la fin", jusqu'au bout, jusqu'au der­nier souffle, jusqu'à la dernière goutte de son sang.

Le Christ nous a tout donné, Il a donné sa Vie, il a donné son honneur, il a donné son Amour jusqu'au bout, son sang, Il a tout donné, et c'est en donnant sa Vie pour ceux qu'on aime qu'on atteint le plus grand amour, la plus grande gloire, le plus grand bonheur, la plus grande vérité. Nous ne comprenons pas, frères et sœurs, ce qu'est le mystère de Dieu, nous nous imaginons toujours qu'il y a quelque part une récupération dans une gloire de conception humaine, nous imaginons toujours qu'après le don de soi il y aura une récompense, car Dieu n'a pas d'autre vie, n'a pas d'autre bonheur, pas d'autre joie, Il n'a pas d'autre joie à nous proposer, pas d'autre joie à nous commu­niquer que ce don de Lui-même jusqu'au bout : "Ayant aimé les siens, Il les aima jusqu'à la fin", "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". Dieu est Celui qui donne, qui se donne, qui se donne jusqu'au bout et qui triomphe dans ce don. Et c'est au moment où le Christ meurt sur la croix ayant, par amour pour nous, voulu parta­ger tout l'abîme de notre souffrance, tout l'abîme de notre déréliction et de notre péché, c'est à ce moment-là qu'éclate sa gloire, dans le fait même de ce don absolu.

Voilà ce que veut nous dire saint Jean, voilà ce que veut nous dire cet office du Vendredi Saint. Frères et sœurs, nous n'allons pas dépasser la croix pour ajouter quelque chose d'autre, nous allons es­sayer, à l'école de l'Amour de Dieu, de découvrir au cœur même de sa croix, la sienne, qui ne sera la nôtre que bien petitement et par participation, nous allons essayer de découvrir, au cœur de sa Croix, le mystère de son triomphe, le triomphe qu'Il remporte au plus profond de notre cœur, de notre vie et de la vie du monde.

 

 

AMEN

 

 
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