AU FIL DES HOMELIES

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RÉSOLU ET NON PAS RÉSIGNÉ

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année C (10 avril 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Saint Jean de Malte : Delacroix

 

Il nous faut distinguer ce qui relève de la résigna­tion et ce qui relève de la résolution. Autrement dit et pour le dire sous une d'image, durant sa Passion, le Christ aurait-t-il, à un moment donné, baissé les bras ? Cette question nous importe parce que nous aussi, nous nous interrogeons nous-mêmes si nous avons le droit à un moment donné de baisser les bras et nous résigner. En effet, l'obéissance du Christ pourrait être comprise comme l'attitude de quelqu'un qui, après avoir lutté douloureusement, finirait par lâcher prise et par accepter.

Je crois, j'en suis certain, que le Christ en fait ne s'est jamais, jamais résigné. Je crois le Christ est obéissant non pas à la mort, mais à ce qui l'anime à l'intérieur de Lui, à l'amour. Il n'est pas obéissant à la mort comme s'Il allait se livrer à elle, au sens où Il lâcherait prise. Il est obéissant à ce qui est comme la source jaillissante qui se situe dessous, qu'il va laisser jaillir afin qu'elle devienne visible et traverse toute chose. Le Christ se tourne résolument non pas vers la mort et non pas vers la croix, Il se tourne résolument vers Jérusalem, c'est-à-dire vers nous qui sommes autour de la croix, vers nous qui risquons aussi de baisser les bras et d'accepter simplement comme hori­zon la croix du Christ.

Accepter le Christ résigné, c'est ouvrir la porte, pour chacun de nous, à une sorte de complicité avec la mort. Si nous sommes du Christ, nous ne se­rons jamais complices de la mort, jamais. Nous ne le pouvons plus, car si Lui, en se tournant résolument non pas vers la mort, mais vers ce qui va dépasser la mort, a accepté de mourir, alors qu'Il était le seul, tout à fait le seul. Alors nous qui mourrons, nous mour­rons avec Lui, plus jamais seul. Aucun d'entre nous ne revivra ce que le Christ a vécu. Du fait de sa résolu­tion et de sa détermination, de ce qu'Il a décidé à l'in­térieur de Lui, avec le Père, chacun de nous mourra avec le Christ. Et Il mourra avec le Christ parce que le Christ a fait de cette mort non plus cette impasse, comme s'Il nous demandait de nous abandonner à elle, mais Il en a fait une Pâque, une traversée. Il y a dans la démarche du Christ quelque chose qui s'op­pose radicalement à toutes nos complicités avec la mort, qui sont d'ailleurs nos péchés et qui sont d'ail­leurs ce qui nous fait trébucher sur la vie, car nous avons l'impression qu'une partie de notre vie est déjà écrite et que le reste qui est à écrire est peu de chose.

En fait nous n'écrivons pas les jours et les nuits, nous n'écrivons pas les saisons, nous écrivons plus profondément ce qui est la trame profonde de notre vie, c'est ça que nous écrivons, c'est en ça que nous avons un destin personnel et non pas un destin impersonnel, comme pouvaient le penser les anciens. Notre destin personnel est d'écrire avec nos propres mots l'unique essai d'aimer. De fait chacune de nos vies n'est pas une tentative d'aimer, elle en est l'unique essai. Chacun de nos gestes est un essai de donner un peu d'amour à Dieu et aux autres, même si apparem­ment nous Lui refusons. C'est ça que le Christ nous enseigne. Chacun de ses gestes, chacun de ses re­gards, chacune de ses paroles, cette résolution pro­fonde qui anime son Etre, qui le rend obéissant non pas à la mort mais au Père, à l'amour du Père, fait que nous avançons résolument vers la vie, vers cette vie et vers la vie de l'au-delà, en traversant la mort qui dé­sormais ne sera plus un obstacle définitif.

On nous accuse, nous les chrétiens, d'être ré­signés et c'est difficile quand nous célébrons trois jours durant la mort d'un homme, de ne pas nous accuser d'être de mèche, j'allais dire de complicité, fondamentalement avec cette mort. Mais là où nous devons nous distinguer de tous ceux qui ne comprennent pas notre méditation profonde de la mort, c'est que nous la voulons comme une Pâque. Nous ne la nions pas, nous la reconnaissons dans toute son horreur, dans toute sa laideur, nous dénonçons qu'elle n'est jamais l'amie de l'homme, qu'elle n'est jamais l'amie de Dieu. Nous la savons fondamentalement laide, sournoise, mais en méditant sur la façon dont le Christ l'a renversée, l'a retournée, l'a annulée dans son effet final, nous la considérons comme une traversée parce que la vie chrétienne est une traversée, non pour que cela aille tant bien que mal, c'est une traversée dont le moteur premier est d'essayer d'aimer comme le Christ. Et le Christ est l'essai du Père pour les hommes, c'est la façon dont le Père a essayé, en une seule fois, comme on donne son cœur en une seule fois, a essayé en donnant son Fils que ce Fils soit l'Amour qui est là pour chacun de nous. Et cet essai invite notre propre essai à donner, c'est parce qu'Il donne sa vie, Il ne meurt pas, Il donne sa vie. Vous allez me dire : il y a peut-être un jeu de mots, je ne crois pas, je crois qu'il y a là toute une forme intérieure, toute une disposition qui est la nôtre, que nous nous préparons à vivre, que Pâque après Pâque, nous sculptons en nous-mêmes pour que notre vie ne soit pas une sorte de "eh bien mourons" ou bien "souffrons". Ce qu'on nous reproche à juste titre, la souffrance en soi n'aurait pas de sens, la mort encore moins, si elle n'était traversée, si elle n'était l'occasion, elle est inévitable, elles sont inévitables, si elle n'était l'occasion de savoir que nous pouvons résolument la traverser, non pas l'éviter, parce que nous préférerions ou nous résigner ou l'éviter. Il y a une sorte de résolution interne. La relation que nous avons avec Dieu et avec le Père qui construit en nous non pas une sorte de stoïcisme, nous passerions à travers les épreuves indemnes et invincibles, mais une sorte de résolution, c'est-à-dire que notre vie est un essai d'amour et que la souffrance non seulement n'aura pas prise sur cet essai, mais elle en sera même l'occasion peut-être même de l'embellir ou de l'appro­fondir, non pas que nous la cherchions pour ça, mais nous savons bien que le tragique de notre vie appro­fondit, comme de l'intérieur cette résolution qui, jour après jour, fait de moi un homme et un fils de Dieu.

Ainsi le Christ ne se donne pas, ne se livre pas au sens où Il lâcherait prise, qu'Il lâcherait sur Lui-même, qu'Il renoncerait à être ce Fils de Dieu et cet homme, Il l'est d'autant plus quand dans les appa­rences on ne voit plus rien de Lui, parce que sa réso­lution, son désir d'être cet Amour du Père est intact, neuf comme au matin de Pâques.

 

 

AMEN

 

 
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