AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST EST MORT POUR NOUS

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année B (21 avril 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Guerre de 1914-1918: approximativement, six millions de victimes. Génocide arménien, le premier génocide de notre siècle : deux mil­lions de victimes. Seconde Guerre mondiale : entre cinquante et soixante millions de victimes, à quoi il faut ajouter les six millions de victimes de la solution finale, bien connus. Nombre approximatif de victimes de la terreur communiste en U.R.S.S., difficile à esti­mer : vingt millions de victimes, minimum ; en Chine, probablement soixante-cinq millions de victimes. Dans tous ces cas-là, on ne compte pas les déportés, on ne compte que ceux qui sont morts dans les camps. Au Cambodge : deux millions de victimes. Dans l'Eu­rope de l'Est, sans doute au moins un million de vic­times. En Afrique, victimes des menées du totalita­risme, au moins un million sept cent mille victimes. Je n'ai pas noté tous les chiffres, d'une certaine ma­nière cela ne sert à rien. J'ai remarqué simplement qu'ils étaient difficiles à trouver, peu connus, et ce­pendant c'est notre siècle. C'est le siècle où l'on aura le plus tué, massacré, détruit, haï, alors que c'est le siècle où l'on aura le plus "bavardé" sur le bonheur des peuples, l'amélioration de la condition humaine, le progrès technique, l'égalité au profit de tous.

Frères et sœurs, faire le bilan de ce siècle est une entreprise amère et terrible. Il est probable que nous mettrons beaucoup de temps à le faire. Première remarque : si Jean-Paul II, pour entrer dans un siècle nouveau, a demandé que nous célébrions un Jubilé ; qui est manifestement une demande à Dieu de par­donner le péché de l'humanité, car c'est de cette ma­nière que, depuis la plus haute antiquité, la tradition des Jubilés a été comprise, comme la remise des det­tes, le don du pardon, c'est parce que, à ses yeux, ce Jubilé de l'an 2000, sauf pour ceux qui ne veulent pas le voir, est la chose la plus nécessaire qui soit. Cela ne veut pas dire comme certains sont tentés de le croire que l'Église est la seule à devoir demander pardon, mais si les chrétiens ne commencent pas, qui le fera ? On craint même qu'il n'y ait pas d'autres initiatives que celle de l'Église, ce qui est parfaitement désolant, parce qu'on ne peut pas vivre indéfiniment sur le refus du pardon, sur la rancœur et sur la vengeance. Nous ne sommes pas directement coupables de la mort de ces millions de gens, c'est clair, mais si nous sommes l'Église, si nous sommes le Corps du Christ, comment ne pas ressentir, prier, accueillir au plus profond de notre être de chrétien ce mystère d'une humanité qui a été victime de toutes les formes de violence, quelles qu'en soient les causes ?

Deuxième remarque: on aurait alors envie de se dire que si notre siècle est le plus terrible, à quoi bon le christianisme, à quoi bon vingt siècles d'histoire de l'Église, à quoi tout cela a-t-il servi ? On a envie de se dire : à quoi bon le Christ ? Nous allons chanter demain soir : "Par sa mort Il a vaincu la mort", mais la mort, on n'a jamais autant éprouvée sa puissance de désespoir et de désolation que de nos jours. Alors la foi chrétienne, une religion inutile ? Les chrétiens, de doux rêveurs qui croient que la mort peut être vaincue, alors quelle frappe tous les jours et aujourd'hui, plus que jamais ? J'ai cité le cas des grand phénomènes historiques où la mort a touché des millions de personnes, mais regardons notre proche entourage, tous ceux qui meurent de la maladie qui les frappe en pleine force de l'âge, c'est toujours la mort qui est là, c'est toujours la mort qui gagne. Face à ce douloureux constat, que faisons-nous ici ce soir ? Serions-nous atteints d'une sorte de morbidité au point de vouloir commémorer la mort du Christ, en célébrant "la mort pour la mort" ? Aurions-nous perdu la tête ? Finalement, n'ont-ils pas raison, ceux qui, dans une sorte de désir de vivre, presque réflexe et inconscient, ne veulent plus regarder la mort en face? Pourquoi sommes-nous donc ici, ce soir ? Qu'est-ce que la mort du Christ a changé dans le cours du monde alors que nous voyons qu'apparemment tout a empiré ? Mais si c'est de cela qu'il s'agit, il aurait mieux valu que Dieu ne s'engage pas dans ce combat, illusoire et sans issue.

Je poursuis mon paradoxe. Quand le Christ est mort, qu'a-t-il fait ? Il n'a rien fait ! Je crois qu'il est bon de se le dire en toute clarté. Pour le Christ, comme pour chacun d'entre nous, la mort est parfai­tement et totalement subie. On a beau se dire qu'on a le courage de l'affronter, on a beau parler de l'agonie (mot qui veut dire combat), pour désigner ce moment où l'on produit les derniers efforts avec les ultimes ressources de vie qui nous restent, pour faire face à la mort qui arrive, mais en réalité, dans le geste même de la mort on ne fait rien. Mourir, c'est littéralement être réduit à rien. Peut-être serez-vous choqués, mais il y a un proverbe de la Sagesse Lyonnaise, ce milieu populaire des canuts de Lyon, qui n'était pas dénué d'humour, un proverbe que je vous invite à prendre avec toute la profondeur qu'on peut y pressentir : "C'est difficile de mourir, manquablement, tout un chacun finit ben par s'en tirer". (La plaisante Sagesse Lyonnaise, Maximes et réflexions morales recueillies par C. Bugnard). En fait, chacun finit bien par y arri­ver, parce qu'on la subit. Que ce soit notre mort ou la mort de nos proches, que ce soit la mort de victimes de guerres ou de persécutions, pour quelque raison que ce soit, que ce soit la mort du Christ lui-même, c'est fondamentalement le moment où l'on rend le dernier souffle de vie qui nous reste dans le corps, on rend les armes, même s'il y a eu auparavant un com­bat de tout notre être, même s'il y a eu des efforts pour résister, même s'il y a le courage d'endurer, finale­ment, mourir c'est être réduit à l'incapacité totale.

D'où la question qui surgit au fond de notre cœur : pourquoi Dieu a-t-il voulu passer par là ? Évi­demment, on dit après, et après seulement, dans la nuit de Pâques, mais on ne le dit pas ce soir, que le Christ a mené pour nous le combat de la mort, qu'il a vaincu la mort, certes, et nous le croyons tous, qui sommes ici. Mais ce que nous allons entendre dans le récit de la Passion, ce n'est pas une victoire, c'est une défaite totale, c'est une déroute absolue : "Maintenant mon âme est troublée". Quand on dit que l'âme du Christ a été troublée, on ne dit pas simplement que le Christ s'imaginait ce que cela faisait de mourir, mais il s'agit bien du déchaînement de la mort qui le tra­verse, et lui, parce qu'Il n'était pas fait pour cela, parce qu'Il est le Vivant par excellence et la source de toute Vie, Il a pu éprouver comme aucun d'entre nous ne l'éprouvera jamais ce moment où la mort vous brise et vous anéantit. Ce n'est pas la peine d'édulcorer le cri du Christ en croix : "Père, pourquoi m'as-Tu aban­donné ?" Non, le Christ dans son humanité, le Christ a éprouvé réellement ce que cela représentait d'être réduit à rien.

J'en reviens à ma question : pourquoi Dieu a-t-il voulu passer par la mort ? Pour nous qui conti­nuons à voir mourir des gens, des proches et des amis, pour nous qui serons confrontés à notre propre mort, nous ne verrons jamais la mort que sous l'angle que je viens de décrire. Vue d'ici-bas, vue de maintenant, la mort n'est jamais que le moment dans lequel on est réduit à rien. L'extraordinaire et l'inexplicable consiste en ceci : le Christ a voulu réellement, totalement, pleinement, éprouver ce moment d'anéantissement qui achève toute existence humaine. Dieu aurait toujours pu se dire que, l'homme par son péché s'était livré à la destruction de soi-même ou des autres, il ne lui restait plus qu'à l'abandonner à son sort, abandonner l'homme à la mort comme le dit l'Écriture, mais il ne l'a pas fait. Non seulement il n'a pas dit : maintenant je vais retirer l'homme de la mort, par un geste exté­rieur, sans s'aventurer dans l'expérience humaine, mais il a voulu au contraire venir nous chercher là nous étions, dans la mort même. Ainsi, Dieu a voulu faire sienne notre mort, Il a voulu connaître au jour de sa chair et dans sa chair, ce que c'est que d'être réduit à rien. Le Christ dans son humanité, a voulu faire personnellement sienne cette expérience, la plus atroce, la plus inhumaine qui soit, accueillir dans son humanité ce qu'il y a de plus inhumain dans l'homme : sa mort.

Lorsque nous entendrons tout à l'heure ce ré­cit de la Passion de saint Jean, c'est cela qu'il nous faudra entendre : comment Dieu lui-même a accepté à l'intime de lui-même de vivre, de réaliser, d'éprouver et de porter notre mort. Il n'a pas fait quelque chose avec notre mentalité d'ingénieurs et de fabricants, nous voudrions tellement instrumentaliser, techniciser la mort du Christ, lui donner du pouvoir, de la force, mais c'est une fausse piste pour comprendre cet évé­nement : quand le Christ meurt sur la croix, il est sans force, tout est accompli dans les deux sens du terme, tout est fini et en même temps tout est conduit à son accomplissement. Dieu a voulu éprouver au plus in­terne de lui-même, non pas simplement sur le mode d'une expérience psychologique, comme nous avons aujourd'hui tendance à réduire les choses dans ces termes-là mais au sens de ce qu'il a voulu "passer" par la réalité de la mort.

C'est parce qu'Il a voulu et accepté de s'expo­ser à ce qui pèse sur toute l'humanité, que désormais il veut que chaque homme puisse accomplir le même chemin que Lui à travers la mort. Il n'y a pas de glori­fication ni de résurrection sans mort et sans cruci­fixion, il n'y a pas de victoire sur la mort sans passer par la mort : c'est désormais une loi à laquelle Dieu lui-même n'a pas voulu échapper.

En lisant ce soir ce récit de la Passion nous faisons mémoire dans l'unique et salvifique Passion du Christ, de toutes les passions, de toutes les souf­frances et de toutes les morts qui ont traversé notre siècle, notre histoire et les autres siècles. C'est le seul moyen qui nous permette de pouvoir un jour, ensem­ble, rejoindre la gloire de Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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