AU FIL DES HOMELIES

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LE SCEAU DE LA VÉRITÉ DE NOTRE SALUT

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année C (13 avril 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Ce soir nous célébrons le mystère de la croix, et je vous propose de ne pas l'aborder de face, un Autre l'a abordé de face. C'est comme ce récit de la Passion, cette Passion qui va nous éclater en pleine figure tout à l'heure. Et pour que nous ne la recevions pas de face, simplement je vous livre une petite histoire, une petite comparaison comme m'y invite le livre d'Isaïe. L'Écriture ne cesse de faire comparaître des images.

Cette image que je voudrais faire comparaître devant vous m'est venue en voiture, en suivant un convoi de cirque. Ils roulent à quarante kilomètres heure... J'imaginais... j'imaginais le cirque arrivant dans cette petite ville, j'imaginais cette tente qui allait se dresser bleue et blanche. J'imaginais les bateleurs arpentant les rues, stationnant devant l'église et la boulangerie pour ameuter les familles, leur proposant une réduction à l'entrée. J'imaginais la séance de quinze heures. J'imaginais les lions qui sont devenus comme des gros chats dociles. J'imaginais les trapé­zistes qui dessinent dans le ciel comme une espèce de parabole de l'abandon, à vouloir ainsi se rattraper et s'échapper, à jouer ainsi dans les airs le jeu de "tu ne me lâcheras pas". Et cette sorte de peur qui nous a tous étreint au cirque ! Et si ces fauves venaient à s'échapper ? et si ce trapéziste s'envolait pour de bon ? Mais après les fauves et les trapézistes, l'ordonnateur, Monsieur Loyal vient, et son rôle est très important, parce que le cirque mélange tellement les sentiments, les émotions, qu'il faut quelqu'un qui avec une cer­taine autorité garde chacune des émotions dans son lieu propre, afin d'éviter que l'émotion de l'un des spectacles aille toucher un autre spectacle. Et Mon­sieur Loyal annonce le prestidigitateur le plus extra­ordinaire de tous les temps (il faut bien justifier le prix du billet). Le prestidigitateur, l'homme aux doigts prestes, l'homme aux doigts agiles, l'escamoteur ; l'illusionniste, celui qui va nous faire jouer avec la vérité et qui va nous entraîner dans une espèce de "jeu de la vérité", de jeu avec la vérité : "Qu'est-ce que la Vérité ?" Il y a cette peur qui nous saisit quand nous voyons le magicien, l'illusionniste qui semble boule­verser les lois de la nature, car notre expérience de tous les jours ne dit pas la même chose. Alors, pour amuser la galerie, il commence avec des petits jeux de cartes, des jeux de cordes, et l'on va annoncer le clou de son spectacle. On va apporter une grande boîte couverte de paillettes, on va la désosser, on va regar­der avec un miroir en-dessous (nous de loin on ne voit pas grand-chose, mais on sait que tout est bien véri­fié), cette grande boîte elle est là et l'on demande à un spectateur de venir. Et quelqu'un vient, généralement de mèche, car on ne l'a jamais vu dans le village, on vérifie le tranchant des poignards, et le tranchant du sabre, cette personne se coule dans la boîte et l'on perce la boîte à l'aide des poignards. Auparavant, on aura peut-être concentré la lumière sur cette boîte, nous on n'a pas besoin de se concentrer, parce qu'on est tellement saisi par cela. Et le magicien va faire semblant de forcer sur la boîte, les enfants vont crier, et se jeter dans les bras de leur mère, mais l'homme va sortir de cette boîte et il sera intact et il n'aura pas été touché. On se dit que c'est magique, toutes les lois de la nature ont été transformées, on peut rentrer dans une boîte et en ressortir indemne, on peut rentrer quelque part, être transpercé de poignards, et en res­sortir indemne. Après il y aura les clowns, et la boîte restera là, mystérieuse, inutile, précieuse comme le mystère.

C'est vrai que j'aurais pu vous parler des fau­ves, comme dans les ténèbres ce matin, ces fauves qui entourent le Sauveur. J'aurais pu vous parler des tra­pézistes, de ce trapéziste particulier qui Lui, ne nous lâche pas. J'aurais pu vous parler des clowns, j'aurais pu vous parler de ce Roi des rois, qui amuse le roitelet Hérode. J'aurais pu vous parler de tout cela, mais j'ai choisi de vous parler de l'illusionniste, ce soir. C'est quelque chose de très sérieux, parce que pour beau­coup la Passion est une sorte de parenthèse, parce qu'Il savait où Il allait, tout était joué d'avance. Il a joué une partition qui était déjà jouée à l'avance, Il a fait semblant d'y aller, le Père a fait semblant de Le laisser partir. C'est un peu terrible, mais je comprends ces réactions qu'on a pu entendre : pour Lui, ça n'a duré que trois heures. Je peux comprendre ces réac­tions parce que quand la Passion nous explose en pleine figure, c'est vraiment horrible, c'est vraiment atroce et l'on cherche à se défendre de la croix, ou alors, ce n'est pas la croix. D'un côté positif, on pour­rait dire qu'on évite d'envisager la Passion en essayant de trouver des faux-fuyants, pour ne pas être renvoyé à ce trop grand amour de Dieu pour nous. Ce peut être une façon élégante de se dégager, de moins s'engager, de se retirer de quelque chose qui est presque trop fort pour nous. On ne peut pas accepter ces faux-fuyants parce qu'il en va de la vérité de notre salut. Si c'est le salut opéré par un illusionniste, alors pour parodier saint Paul, "nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes".

Reprenons la parabole de l'illusionniste. Dieu n'est pas un magicien. Dieu n'a pas fait semblant de laisser partir son Fils. Dieu n'a pas voulu escamoter les lois de la nature. Dieu a laissé son Fils partir, il y a des silences complices : le silence du Père à la Pas­sion c'est son consentement, son acquiescement. Il ne parle d'ailleurs pas davantage à l'Annonciation, et quand Il se tait à la croix c'est qu'il consent à ce que son Fils aille jusque-là.

Du côté du Fils, Il n'est pas de mèche, Il ne joue pas un rôle, il n'y a pas eu de répétition. C'est un travail. Il est là pour sauver le monde, Il n'a rien d'au­tre à faire que de sauver le monde. Et la mort du Christ qui peut nous paraître tellement horrible, je crois que c'est le sceau posé sur la Passion pour dire : c'est vrai, il y a eu une séance en matinée à quinze heures, mais il n'y en aura pas le soir. La mort du Christ c'est le sceau de la vérité de la Passion.

Du côté de l'instrument maintenant : la croix est une charpente rudimentaire. La croix, si je devais la faire aujourd'hui, je prendrais des traverses de che­min de fer, un bois imputrescible, un bois qui ne bou­gera plus jamais, un bois dur comme la pierre. Il n'y a pas de paillettes sur la croix. Et quand chez l'illusion­niste l'instrument est du côté de celui qui est dedans, là du côté du Sauveur, c'est l'instrument qui est contre Lui. "Il n'y a qu'à laisser faire l'instrument" dit Clau­del. La croix c'est Dieu à l'œuvre mais c'est aussi cet instrument qui est comme lancé et qui n'arrêtera sa course qu'après avoir opéré son œuvre. Une croix faite de traverses de chemin de fer, une croix lourde et de notre côté à nous. Je crois que face à la Passion, nous ne serons jamais spectateurs, nous ne pourrons jamais nous dégager complètement, parce que si nous doutons de la réalité de la croix, nous n'avons jamais douté un seul instant de la réalité de la croix qui nous touche, nous. Et c'est un comble de douter, de penser que notre salut est l'œuvre d'un illusionniste qui est passé par là et qui est ressorti intact. Ce serait un comble de penser cela alors que pas une seule minute nous avons douté de la croix qui nous épouse. Dans la croix, le salut, la Rédemption, le Vendredi Saint ce n'est pas un tour de passe-passe. Il en va vraiment de la vérité de notre salut. Il y a des manières quelque­fois de parler de la croix qui réduisent la croix à un tour de passe-passe, une sorte de prodige qui est ar­rivé, alors que c'est vraiment le don total du Christ. Ce n'est pas morbide ou malsain d'envisager la croix de cette manière, au contraire, parce que s'Il n'a pas porté la croix telle qu'il l'a portée, Il ne pourra jamais porter la mienne, et s'Il a porté la croix ce n'était pas pour nous entraîner dans une espèce de "ah" béat d'admiration, s'Il a porté la croix c'était pour montrer combien Il nous aimait. Envisager la croix dans toute sa profondeur, sa largeur, sa hauteur, envisager la croix dans toutes ses directions, dans toutes ses di­mensions, avec tout son poids nous permet de savoir en fin de compte combien nous sommes aimés.

 

AMEN

 

 

 
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