AU FIL DES HOMELIES

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TROIS PAROLES EN CROIX

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année A (29 mars 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Trois paroles. Trois paroles du Christ en croix jalonnent la Passion selon saint Jean que nous allons proclamer. Ces paroles, Jean est seul à nous les rapporter. Ce ne sont ni des paroles de misé­ricorde et de douceur, comme celles de Saint Luc, ni une parole d'abandon et de déréliction, d'angoisse, comme celle que nous rapportent saint Marc ou saint Matthieu. Les paroles que nous donne saint Jean sont des paroles théologiques, au sens où elles vont au plus profond du mystère de Dieu, de Dieu immolé.

Première parole : "Voyant au pied de la croix, sa mère, et près d'elle le disciple qu'il aimait, Jésus dit à sa mère : "Femme, voici ton fils". Puis, Il dit au disciple : "Voici ta mère".

"Femme, voici ton fils". "Femme", ce n'est pas une dénomination générale et anonyme, moins encore l'expression d'une distance, d'un recul. "Femme", c'est un mot solennel, c'est la désignation de la fonction même de Marie en ce jour. Dénomina­tion solennelle, comme aux noces de Cana où pour la première fois, Jésus avait annoncé son Heure, cette Heure qui est maintenant venue et dont l'évangile nous dit : "A partir de cette Heure, le disciple la prit chez lui". On a souvent interprété cette parole de Jé­sus à Marie et à Jean, comme l'ultime manifestation de piété filiale, Jésus au moment de mourir confiant sa mère à son disciple préféré pour qu'il la prenne sous sa garde et sa protection. Mais il s'agit de bien davantage. Et d'abord, Jean n'est pas le disciple pré­féré, il est le disciple que Jésus aimait, non pas parce qu'Il n'aimait pas les autres ou parce qu'il les aimait moins, mais parce que Jean a reçu la mission d'expé­rimenter et de proclamer à tous les disciples qu'ils sont aimés par le Christ. Aimés d'un amour unique, total, non pas aimés plus que les autres, mais aimés le plus. Jean est donc là au nom de tous les disciples, il les représente tous, et c'est de tous les disciples que Marie devient la mère. Mère des disciples, mère de l'Eglise, elle est celle qui par excellence engendre. Marie, la mère de Jésus est donnée par Jésus comme mère à ses disciples pour qu'ils deviennent d'autres Lui-même, d'autres christs. Et cette parole est le fon­dement de l'Eglise. La communauté des disciples, fils de Dieu et aussi fils de Marie, c'est l'Eglise. Et Marie qui engendre les enfants de Dieu, c'est l'Eglise. Marie et Jean constituent comme la cellule initiale de cette Eglise dont la Tradition nous dit qu'elle va naître du côté transpercé de Jésus, cette eau et ce sang : l'eau de l'Esprit et le sang de la Passion, l'eau du baptême et le sang de l'Eucharistie, l'Eglise qui naît de Jésus en­dormi sur la croix comme Eve était née du côté d'Adam endormi au premier Paradis (Genèse 2, 21), cette Eglise, voilà que Jésus la fonde sur sa mère, et sur le disciple qui représente tous les disciples.

Deuxième parole : "J'ai soif !" Ayant posé le fondement de son Eglise, Jésus se retrouve mainte­nant seul, seul sur sa croix, seul en face du monde, seul en face du Père. "J'ai soif !" On sait bien que les crucifiés souffrent non seulement de cet étouffement, puisqu'ils ne peuvent plus respirer, mais aussi d'une soif desséchante qui brûle leur gorge et leurs entrail­les. Mais cette soif du Christ sur la croix, cette soif physique est le signe, le sacrement d'une soif plus profonde, plus intérieure, plus fondamentale, c'est la soif du désir de Dieu. N'avait-Il pas dit à la samari­taine : "Donne-moi à boire " (Jean 4, 7). Ce désir qui est comme l'expansion de l'amour, ce désir qui, à par­tir de la surabondance de l'amour du Père, du Fils et de l'Esprit, a débordé en quelque sorte en amour créateur. Amour créateur pour que d'innombrables créatures puissent participer à ce bonheur du Père, du Fils et de l'Esprit. C'est cela le désir de Dieu, le désir est à la base de la création, de son geste créateur. Il nous a créés, Il a créé l'univers, pour qu'il entre dans le mystère de cet amour que de toute éternité, le Père, le Fils et l'Esprit échangent dans une circulation mer­veilleuse et infinie. Et Dieu, dans la folie de son amour a voulu que les plus hautes de ses créatures entrent dans cet amour trinitaire, librement, par une décision libre, une acceptation libre, pour qu'ils soient de vrais partenaires, pour que cette relation entre Dieu et sa créature, soit une relation de personne à per­sonne, de liberté à liberté. Par là même, Il a pris le risque que ses créatures puissent refuser cette offre d'amour, que ses créatures puissent se fermer à ce bonheur, à ce désir de Dieu voulant que nous soyons heureux, ce désir que nous soyons comblés par cet amour qui est le sien, et qu'Il nous offre. Alors le désir de Dieu est devenu souffrance inextinguible de l'amour qui ne peut pas atteindre l'être aimé, et ne peut pas transfigurer de bonheur l'être aimé. "J'ai soif !" C'est le cri du désir de Dieu devant l'immensité du péché de l'homme, devant ce refus, ce gâchis, devant tant de malheur dont Dieu ne peut pas accepter d'être consolé.

Troisième parole, la plus mystérieuse, sans doute : "Tout est consommé". Cela pourrait s'entendre en un sens immédiat : tout est accompli de ce que les Ecritures avaient annoncé : "Ils se sont partagé mes vêtements". "Ils ont tiré au sort ma tunique" (Ps. 21, 19). "Ils m'ont donné à boire du vinaigre" (Ps. 68, 22), Ils ont percé mes mains et mes pieds" (Ps. 21, 17)," On peut compter tous mes os" (Ps. 21, 18). Oui, certes, toutes les Ecritures sont accomplies. Mais par-derrière cet accomplissement littéral des prophéties, c'est un accomplissement beaucoup plus profond dont il est question ici, et cette parole mystérieuse peut s'entendre au recto ou verso. "Tout est accompli", parce que tout est fini. C'est la fin de tout. Le Christ est totalement dépouillé. Le Christ s'est anéanti, Il a accepté de tout perdre. Tout est perdu, tout est fini, parce que tout est donné. Il a donné ses vêtements, Il a perdu ses disciples qui se sont enfuis, qui l'ont renié. Il vient de donner sa mère à Jean, au nom de l'Eglise qui naît. Il a livré son corps aux crachats, aux blessu­res, aux coups. Il a perdu son honneur : Il est crucifié comme un brigand. Son tombeau est avec les malfai­teurs (Isaïe 53, 9). Il a perdu sa beauté, "Lui, le plus beau des enfants des hommes" (Ps. 44,3), le voici "sans beauté ni éclat", comme "une plante chétive poussant en terre aride" "( Isaïe 53, 2), ainsi que l'an­nonçait le prophète Isaïe. Il a perdu sans sang, goutte à goutte, et les dernières gouttes couleront de son côté transpercé. Il est en train de perdre sa vie, et il va donner son dernier souffle : "Père entre tes mains, je remets mon Esprit." (Lc. 23, 46). "Inclinant la tête, Il livra son Esprit."(Jean 19-30). Il ne lui reste rien. Le Christ est nu, dépouillé, anéanti. Comme le dit Saint Paul : "Il s'est anéanti Lui-même, prenant la condition d'esclave, et s'humiliant plus encore jusqu'à la mort, et la mort sur une croix", la mort de l'infamie (Philip­piens 2, 7-8). Il est même dépouillé de la présence de son Père : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" (Marc 15, 34).

Tout est accompli, tout est fini, parce que tout est donné. Mais quand tout est donné, il reste une seule chose : le geste du don, le geste de l'amour. Le Christ dépouillé n'est plus qu'amour : amour du Père à qui Il a tout remis, dont il a accompli jusqu'au bout le dessein, la volonté. Amour de ses frères, les hommes pour qui Il a offert sa vie, car "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime" ( Jean 15, 13). Il a tout donné, Il ne lui reste que le geste du don, le geste de l'amour. Jésus est tout amour, et de cet amour va rejaillir une autre vie, une vie nouvelle, une vie jusque-là inimaginable, une vie ressuscitée, un monde nouveau, un univers nouveau. "Tout est accompli", tout est gagné, tout est réussi, tout est parfait ! C'est un cri de victoire, c'est un cri de triomphe que d'une voix à peine perceptible prononce cet homme mourant, décharné, "sans beauté ni éclat" (Isaïe 53, 2). Tout est accompli, tout est donné, tout est gagné.

Écoutons cette Passion qui nous conduit ainsi jusqu'au cœur du désir de Dieu, de la fondation de l'Eglise qui va démultiplier à l'infini cette Passion, cette Rédemption du Christ. Écoutons cette Passion dans laquelle la victoire est remportée dans l'abîme de la douleur.

 

 

AMEN

 

 
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