AU FIL DES HOMELIES

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L'AMOUR EST FORT COMME LA MORT

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1 - Jn 19, 42
Vendredi Saint - année B (18 avril 2003)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Il y a un mot qui fascine l'humanité entière, c'est le mot "passion". La passion au sens étymologi­que du terme est quelque chose que l'on subit, quelque chose que l'on n'a pas choisi, quelque chose qui vient de l'extérieur, pâtir, pour le malade, un pa­tient qui subit une maladie physique, psychique, qui l'abîme, qui le fait centrer toute sa vie sur cette mala­die. La passion du collectionneur, celui qui ne vit que pour les timbres ou pour les capsules de bière, à la recherche toujours de l'élément unique, son œil ne cherchant justement que sa passion. La passion de l'amoureux qui ne vit que pour et par l'être aimé.

La passion lieu étrange, à la fois d'une fasci­nation qui nous vient d'une attirance et en même temps d'une peur, une sorte d'effroi, d'objet que nous aimerions toucher, expérimenter, et dont on sent en même temps les implications et les conséquences dangereuses, mortifères. Une sorte de regard d'effroi, un petit peu comme toute l'Église autour du Christ, sur ce tableau de Gaudion, toute l'Église entière, toute l'humanité qui et là autour du corps du Christ tout le monde avec la tête penchée, essayant de voir cette plaie qui est au centre de ce tableau, de ce corps "grisé" du Christ, avec juste ce petit endroit éclairé d'une lumière vive qui montre cette plaie vive.

La passion, lieu où l'on expérimente juste­ment cette plaie du Christ par nos propres plaies, où il y aurait quelque chose d'approchant et de familier entre la mort et l'amour. Il me revient une phrase du Cantique des Cantiques : "L'amour est fort comme la mort". Bien souvent quand nous la lisons, nous fai­sons la correction automatique dans notre tête, et nous nous disons : d'accord, mais en finale, c'est bien l'amour qui gagne. Et pourtant, le texte est là qui nous que l'amour est fort comme la mort. Alors, l'amour et la mort sont-ils réunis dans cette expérience humaine qu'est la Passion ? L'amour et la mort sont-ils juste­ment ces expériences ou en définitive, nous ne faisons que subir ce que nous n'avons pas choisi ? Le bilan est assez négatif. Nous sommes tous convoqués comme ces personnages du tableau, à contempler la mort du Christ, et nous pourrions imaginer cette célébration ce soir qui nous réunit, convoqués par la mort du Christ, ce serait la célébration de la résignation, la célébration du dolorisme, où nous nous disons : souffrons, puis­qu'il faut souffrir, subissons puisque nous avons à subir quelque chose que nous n'avons pas choisi, fai­sons la dos rond en attendant que cela passe. Le Christ aussi a fait le dos rond, Il a attendu que cela passe, avant de ressusciter. Alors, nous, nous sommes dans une vallée de larmes et nous soupirons vers des cieux éternels où il fait meilleur vivre.

Pourtant, ce soir, nous allons lire la Passion selon saint Jean. La Passion du Christ, quels que soient les rédacteurs, et d'une manière plus particu­lière encore, la Passion du Christ selon saint Jean, nous donne une lecture complètement différente de ce mot "passion", j'ai envie de dire, de ce tableau qui peut nous mettre mal à l'aise, de même que cette phrase du Cantique des Cantiques.

En lisant cette Passion, une autre phrase du Christ a retenu mon attention, c'est une toute petite phrase : "Prendre sa croix". Là aussi, prendre sa croix, est-ce toujours ployer sous le fardeau, et atten­dre que cela se passe ? En fait, lorsqu'on entrechoque ce que le Christ nous propose : prendre sa croix avec sa propre Passion, tout s'éclaire et prend un sens nou­veau. Prendre sa croix, ce n'est pas subir, mais c'est prendre à bras le corps ce qui nous paralyse, ce qui nous crucifie, ce qui nous tétanise. La Passion du Christ est un lieu d'activité intense. En fait, ce n'est pas la résignation, mais c'est la résolution d'un homme qui s'avance librement vers sa Passion, la résolution d'un homme qui dit face à ceux qui vont l'arrêter : "Je suis cet homme, je suis Jésus de Nazareth. Je suis !" La Passion du Christ n'est pas un acte destructeur, c'est un acte de création. Au cœur même de son arrestation, le Christ, encore, guérit, sauve le serviteur à qui Pierre avait coupé l'oreille. La Passion du Christ n'est pas un lieu de division, c'est un leu de communion d'un Fils qui au moment de mourir prend encore soin de sa mère et la donne à son disciple bien-aimé. La Passion du Christ, frères et sœurs, c'est bien cette activité divine qui est bien de saisir et de prendre ce qui ne vient pas de Lui : la mort, la haine, la bêtise humaine, l'orgueil, de prendre tout cela et de "faire avec". Souvent nous pensons que l'activité divine se résume à cet acte de création au départ ex-nihilo, et dans notre tête nous aimerions, en tout cas c'est ce que nous imaginons que Dieu est, d'être comme Dieu et de pouvoir changer les choses d'un coup de baguette magique, disant : j'efface tout et je recommence. Je ne veux pas subir toutes ces croix qui pèsent dans ma vie. Si seulement je pouvais les éviter ! Et la Passion du Christ ne nous dit pas d'essayer d'effacer nos croix, mais de les étreindre en vérité, et de les prendre pour les transformer.

Dans quelques instants, après cette lecture de la Passion du Christ selon saint Jean, nous allons vénérer la croix. Par cet acte, nous allons signifier que notre salut vient entièrement de la mort du Christ qui s'est donné par passion et par amour pour nous. Dans cet acte d'adoration, quand nous allons nous avancer vers cette croix, quand nous allons y déposer un bai­ser, je crois que le Christ nous invite aussi à étreindre nos propres croix, à les prendre sur nous, à exercer cette activité de création de vie et de communion, afin que tous ces bois morts qui sont dans notre vie et qui sont si lourds à porter, qu'une vie nouvelle en jaillisse, comme une nouvelle fleur, comme de nouveaux fruits.

 

 

AMEN

 

 
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