AU FIL DES HOMELIES

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LA PASSION DU PÈRE

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année A (25 mars 2005)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Que le Seigneur par l'intercession du bon larron me donne de ne pas trop mal parler de cette Passion pour vous introduire à sa Parole elle-même que nous allons entendre.

Je voudrais avec vous, contempler la Passion contempler la figure du Père à la Passion, pour comprendre quel est son engagement, quel est son rôle. Peut-être que cela nous aidera aussi à comprendre le rôle de Dieu par rapport au mal, quelle place il tient aussi dans le problème de la souffrance et du mal, quel est son engagement à Lui.

Cette figure du Père qui a été révélée, patiemment par Jésus tout au long de son évangile semble avoir disparu Pourtant, Jésus dans le texte que nous lisions hier soir, dans ce long discours d'après la Cène, Jésus ne parle plus en figures, Il parle clair de son Père. Mais là, où est passé le Père ? Toute une tradition n'a plus vu en Jésus le Fils de son Père, au moment de la Passion. Jésus a été isolé, quelquefois retranché de son Père, Jésus satisfaisant à la colère du Père, Jésus qui apparaît extrêmement seul, puisque le ciel serait fermé. Effectivement, nous n'entendons plus la voix du baptême : "Celui-ci est mon Fils bien-Aimé", la voix du Thabor, la voix qui résonne comme un coup de tonnerre quand des grecs veulent voir Jésus. Il faut rentrer dans ce mystère de l'absence du Père pour comprendre quel est son engagement et aussi ce que Jésus a vécu. Jésus a vécu le partage de tout homme confronté à la souffrance. Jésus s'est senti abandonné de Dieu, Il a connu la souffrance qui a traversé Job, Il a assumé cette souffrance qui a été celle de Job. Mais Dieu répond à Job, Dieu répond du sein de la tempête à Job, les chapitres 38 à 41, où Dieu fait défiler devant Job toutes ces sortes de vignettes d'histoire naturelle. On voit l'hippopotame, on voit la girafe, on voit tous les animaux de la création pour dire : je suis le maître de l'ordre de cette création, et ma souveraineté s'étend aussi à l'homme qui est traversé par le désordre du mal.

Mais, là, Dieu ne fait pas défiler toutes les petites vignettes de l'histoire naturelle devant le Christ. Jésus a connu cet abandon de Dieu auprès duquel toutes les trahisons humaines semblent tellement peu de chose. Jésus s'est senti traversé par cet abandon de Dieu. Alors, où est Dieu ? Est-ce la théophanie de l'absence ? Dieu est-Il véritablement sans idée du mal ? Comme Il demande à Moïse de se cacher le visage quand Il passe, est-ce que Dieu se voile le visage devant la souffrance de son Fils ? Nous touchons là à un mystère très grand et il nous faut creuser davantage. Est-ce que Dieu se cache pour sauver Adam qui s'est caché dans le jardin ? Est-ce que suivant la tradition hassidique selon laquelle Dieu a créé le monde en se retirant, est-ce que pour sauver le monde, pour recréer le monde, Dieu se retire ? Vous pardonnerez à celui qui a deux ou trois passions dans la vie, dont celle d'aimer Claudel, de faire référence à ses deux pièces : "La jeune fille Violaine" et "L'annonce faite à Marie". La figure du père s'en va, Anne Vercors, il s'en va, il part en pèlerinage. Cette absence du père ne cause pas le drame, mais je crois que c'est l'intention de Claudel quand il fait partir ainsi le père en pèlerinage, rien ne serait arrivé s'il n'était pas parti. Rien ne serait arrivé si l'homme n'avait pas goûté cette sorte d'absence pour que le drame se noue. Parce que Jésus n'est pas seul. Hier soir, cela m'a bouleversé aussi, "vous me laisserez seul", mais non, "Je ne suis pas seul, le Père est avec moi". Alors, cette personnalité du Père, ce lien très particulier que le Fils entretient avec son Père, et cette absence n'est-elle pas voulue justement pour éviter qu'on mette la main sur le Père comme on a mis la main sur le Fils ? Est-ce que le fait de se retirer ne serait pas cela ? Ou est-ce qu'il faut conjuguer à la fois l'abandon du Fils et la présence cachée, cette sorte d'absence qui ne veut pas dire son nom, pour conjuguer les deux dans un unique amour ? Est-ce que ce ne serait pas de ce côté-là qu'il faudrait chercher ? Parce que je crois qu'il est impossible que le Père abandonne son Fils sur la croix. Le Père souffre d'une manière passive de voir son Fils qui est allé jusqu'au bout, par amour pour Lui, par amour pour le monde. Etre aimé, être tellement aimé par quelqu'un … cela en quelque sorte, consume de l'intérieur le Père. On peut parler d'une souffrance du Père qui voit celui qu'Il aime tant et allé si loin. Et être aimé, n'est-ce pas aussi laisser la place à l'autre ? Laisser son Fils, suivant le mot de l'Écriture "accomplir toute justice" ?

La Passion du Fils brûle silencieusement le Père, telle une présence qui se conjugue avec celle du Fils dans cette apparente absence. Mais le Père aime activement son Fils. Le Père ne cesse pas d'être là. Les apôtres se sont enfuis. Marie brûle au pied de la croix comme un cierge. Jean saisit la cohérence de toute cette trajectoire d'homme. Les gardes dorment. Le soleil s'est voilé. Le Père est seul à soutenir le face à face avec cet homme ensanglanté qui ne cesse de lui dire qui Il est. Claudel dit : cet homme dont il est comme devenu la cause, parce que le Père soutient encore ce face à face si paradoxal quand le Christ est au tombeau, quand le Christ a tout donné de sa vie. Et le Père n'a pas peur de ce face à face. C'est peut-être cela qui est admirable dans cette Passion du Père, c'est qu'ayant tout remis à son Fils, Il comprend que le Fils ne pouvait que tout lui remettre.

Et l'activité du Père ne s'arrête pas au tombeau. L'amour est activité. L'amour est acte. "Dieu l'a ressuscité des morts" disent les Actes des apôtres. "L'amour est fort comme la mort" dit le Cantique des cantiques. Et le Père ressuscite son Fils,n ce Fils qui lui a tout donné par amour de Lui et par amour des hommes. Nous saisissons quelle est cette Passion du Père, celle qui le brûle quand son Fils va si loin, cette Passion du Père qui continue à soutenir ce face à face, et ce Père qui tire son Fils de la mort. Pour nous, c'est peut-être une manière d'entrer dans ce mystère de la compassion du Père, ce mystère de l'immense miséricorde du Père, c'est peut-être une manière de saisir comment Dieu se penche sur l'homme souffrant et peut-être aussi une manière pour nous de nous en inspirer.

 

 

AMEN

 

 
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