AU FIL DES HOMELIES

Photos

DANS LE DON DE L'ESPRIT, TOUT EST ACCOMPLI

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année C (6 avril 2007)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Après qu'Il eût pris le vinaigre Jésus dit : c'est achevé" (Jn 19, 30). Telle est la traduction qui nous est donnée dans la dernière version de la Bible de Jérusalem. "C'est achevé" : nous pourrions dire équivalemment : "c'est terminé, c'est fini, c'est la fin". La fin de la vie, un peu comme lorsqu'on se trouve à côté d'un mourant qui agonise et qu'on perçoit son dernier soupir, et l'on dit : "c'est la fin".

La fin de la vie, la fin aussi des souffrances, la fin de la Passion. Mais cette traduction qui, au sens premier semble évidente, est insuffisante. Le mot grec traduit par "achevé" (tetélestai), a une connotation beaucoup plus riche. Ce mot grec ne parle pas simplement de la fin qui arrête, mais d'un accomplissement, d'une fin qui a atteint sa plénitude, d'une fin qui est la perfection de ce qui a été accompli. Il faudrait traduire : "c'est consommé, c'est accompli". Et d'ailleurs, ce mot grec est répété deux fois dans le paragraphe précédent quand il est dit : "Jésus sachant que tout était accompli, que tout était consommé, afin que s'accomplissent les Écritures (il s'agit d'un psaume où il est dit : "dans ma soif, ils m'ont donné du vinaigre" (psaume 68 (h. 69) 22), Jésus dit : "J'ai soif" (Jn. 19, 28). Accomplissement des Écritures, accomplissement de l'œuvre que le Père lui avait donné à faire, c'est bien d'un achèvement, d'une plénitude qu'il s'agit. Quand le Christ crie : "Tout est accompli, tout est consommé", cela veut dire "tout est réussi, tout est parfait".

Certes, ce cri de victoire, ce cri de triomphe du Christ, c'est au moment où Il est défiguré, où Il n'a même plus la forme humaine comme le disait Isaïe (Is. 52, 14), c'est au moment où Il est couvert de blessures et de crachats que Jésus le proclame. Cri de triomphe de celui qui sur la croix n'est plus qu'une loque humaine, celui qui a été complètement anéanti. On pourrait traduire : je n'ai plus rien, j'ai tout donné, et c'est pour cela que tout est accompli. C'est pour cela que tout est parfait, tout a été donné. Le Christ sur la croix est celui qui a donné sa vie, celui qui a donné "le rang qui l'égalait à Dieu" (Ph. 2, 6-7), celui qui a donné son anéantissement, celui qui est allé jusqu'à la fin de l'amour : "ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'à la fin" (eis télos : Jn. 13, 1).

C'est pourquoi quand le Christ proclame : "Tout est consommé", tout est accompli, tout est parfait, "inclinant la tête, Il donna l'esprit". Ici encore, nous pouvons traduire au ras du texte : "Il remit son dernier soupir, Il rendit l'âme", comme on dit. On pourrait traduire : c'est le dernier moment de la respiration haletante de ce moribond, c'est d'ailleurs ainsi que les synoptiques, explicitement, présentent cette mort de Jésus. Saint Matthieu emploie un mot qui veut dire : Il laissa échapper son dernier soupir (Mt. 27, 50). Ou bien saint Marc dit : Il expira (Mc. 15, 37). Saint Luc va plus profond puisqu'à ce moment suprême, Jésus dit : "Père entre tes mains, je remets mon Esprit" (Lc 23, 4-6), je dépose mon Esprit pour être exactement littéral. Mais saint Jean nous ouvre une perspective nouvelle, car il ne dit pas : "ayant incliné la tête, Jésus donna son esprit", mais il dit : "Jésus donna l'Esprit" (parédôken to pneûma). Le dernier soupir de Jésus, le dernier halètement, c'est le don de l'Esprit Saint. Au moment même où Jésus épuisé, entièrement vidé de toute force humaine, va s'endormir sur la croix, au moment où Il n'est plus qu'une seule plaie, Il nous donne l'Esprit. C'est intentionnellement que Jean a employé un mot que je viens de traduire par "donna" mais on pourrait dire aussi : "Il livra l'Esprit", ou encore : "Il transmit l'Esprit". Tous ces sens sont possibles pour traduire le verbe grec qui est employé.

De l'anéantissement de Jésus, surgit la puissance, la force divine, l'Esprit Saint. C'est tout le mystère de la croix et de la Pâque, non pas une vie après la mort, mais une vie nouvelle qui surgit du tréfonds de la mort. Saint Jean pour souligner cette dimension proprement divine de la mort de Jésus ajoute en y insistant fortement le moment du coup de lance : "C'était la Parascève, la veille du sabbat" (Jn. 19, 31-34), d'un sabbat qui coïncidait cette année-là avec la Pâque; et pour que les corps ne restent pas en train d'agoniser sur le calvaire pendant le sabbat de la Pâque, "les juifs demandent à Pilate d'achever les crucifiés", c'est-à-dire de leur briser les jambes pour qu'ils ne puissent plus reprendre appui sur leurs pieds et qu'ils meurent asphyxiés, c'est ainsi qu'on mourait sur la croix. "Les soldats envoyés par Pilate, viennent, brisent les jambes du premier et du second qui étaient crucifiés avec Jésus, mais quand ils vinrent à Jésus Il était déjà mort". L'évangile de saint Marc nous dit que Pilate en fut surpris (Mc 15, 44). Il savait bien pourtant pourquoi le Christ était épuisé au point de mourir si vite, c'était la conséquence de la flagellation qui suffisait à tuer un homme. "Quand ils vinrent à Jésus, ils le trouvèrent déjà mort, alors un des soldats de sa lance, lui donna le coup de grâce. Il lui transperça le côté et il en sortit du sang et de l'eau". Jésus avait dit : "De mon sein couleront des fleuves d'eau vive" (Jn 7, 38). Et Jean avait pris déjà par avance la précaution de nous dire : "Il disait cela de l'Esprit, l'eau vive de l'Esprit" (Jn 7, 39). Voici donc que Jésus, mort sur la croix, de son côté, de son cœur, jaillit l'eau de l'Esprit mêlée au sang du sacrifice.

Si ce don de l'Esprit est le dernier acte de la Passion et de la mort de Jésus, c'est aussi le premier acte de sa Résurrection, car les deux mystères sont absolument indissociables. En effet quand Jésus ressuscité apparaît à ses disciples, "Il souffla sur eux (le souffle qui est en grec le même mot que le mot Esprit), et Il leur dit : recevez l'Esprit Saint" (Jn 20, 22-23). C'est le même don, c'est le même achèvement : "Inclinant la tête, Il livra l'Esprit". - "De son sein jailliront des fleuves d'eau vive". - Il souffla sur eux : recevez l'Esprit Saint". Si le don de l'Esprit jaillit de manière indiscernable de la mort de Jésus et de sa Résurrection, c'est que la Pâque est un mystère unique. Ce n'est pas une récompense après le sacrifice, ce n'est pas une autre vie après la mort, c'est la vie qui jaillit de la mort elle-même. C'est parce que Jésus a tout donné, parce qu'Il a donné jusqu'à la dernière goutte de son Sang, qu'Il peut être source de l'Esprit. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime" (Jn. 15, 13). L'Esprit de vérité, l'Esprit de sainteté, l'Esprit d'amour est ce plus grand amour que Jésus nous a donné en donnant sa vie pour nous.

C'est tout le mystère de la Pâque qui s'accomplit déjà aujourd'hui en ce Vendredi Saint, quand Jésus incline la tête, c'est ce même mystère qui s'accomplira dans la nuit de samedi à dimanche quand Jésus surgira des ténèbres du tombeau, comme cette lumière éclatante qui jusqu'à la fin des siècles traversera son Église, cette lumière de l'Esprit Saint donné aux apôtres, donné à tous les disciples le cinquantième jour : "Le jour de la Pentecôte étant venu, un vent violent (le mot vent est encore le même mot que le mot Esprit), un vent violent secoua le lieu où ils étaient rassemblés" (Act. 2, 2). Ce vent violent traverse toute l'histoire, c'est celui que nous avons reçu à notre baptême, c'est celui que les catéchumènes recevront dans la nuit de Pâques. Ce vent violent, c'est le vent du mystère de Dieu, le vent de l'Esprit de Dieu, du souffle vital de Dieu. C'est ce vent qui nous emporte bien au-delà de ce que nous pourrions imaginer, concevoir ou même désirer. Car ce que Dieu donne à ceux qu'Il aime, est "ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme" (I Co. 2, 9).

Tel est le don de Dieu, et c'est au tréfonds du mystère de son sacrifice, de sa mort, que jaillit ce don et nous pouvons venir le recevoir. "Recevez l'Esprit Saint, l'Esprit de vérité qui vous conduira à la vérité tout entière" (Jn 16, 13). C'est cet Esprit d'amour qui sanctifiera toutes les générations jusqu'à la fin des temps pour les rassembler avec le Christ mort et ressuscité, auprès du Père.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public