AU FIL DES HOMELIES

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LE CANTIQUE DE LA CROIX POUR L'ÉPOUSE

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1-9+42
Vendredi Saint - année A (21 mars 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Il n'est pas anodin ce soir que l'homélie précède la lecture de la Passion. L'homélie ce soir n'est pas explicative, elle aura au moins, je l'espère, comme fonction de vous aider à méditer et à entrer dans le mystère de la Passion du Christ.

Première question : comment allons-nous écouter cette Passion ? Allons-nous nous laisser submerger par cette vision terrible du Serviteur Souffrant qui a été relayée il y a quelques années sur les écrans de cinéma par cette fameuse Passion selon Mel Gibson ? Allons-nous nous laisser submerger par la violence, le sang, les coups ? Allons-nous plutôt essayer de trouver comme guides quelques grandes figures témoins ou acteurs de cette Passion ? Judas, le traître ? Pierre le fanfaron et qui en même temps toujours au dernier moment se débine ? Pilate cet homme opportuniste qui déteste les juifs et qui est bien content de leur jouer un tour à sa manière ? Marie-Madeleine ? Marie, la mère de Jésus, têtue, toujours à côté de Jésus, l'accompagnant dans cette juste distance, à la fois dans la douleur, et en même temps dans cette certitude que cet accompagnement est fondamental pour Jésus ? Est-ce que nous serons comme les soldats, insensibles à la douleur d'un homme, parce qu'ils ont tellement l'habitude de ce spectacle de violence qu'ils n'y font même plus attention ?

Vous allez me dire : moi, je me sens tellement pécheur que je ne vois pas comment je pourrais écouter ce soir la Passion à travers les yeux de la Vierge Marie, ou de saint Jean, le disciple le plus jeune et en même temps le plus fidèle. D'autres me diront avec raison : je ne vois pas pourquoi je serais Pilate, ou Judas. Je n'ai jamais trahi au point que cette trahison mène à la mort de quelqu'un. Comment allons-nous écouter cette Passion du Christ ce soir ?

Peut-être que pour répondre à cette question, il faudrait s'en poser une deuxième. Qu'est-ce donc que cette Passion ? Est-ce une accusation de la part de Dieu qui nous montre notre péché, notre peur de la mort, le fait que nous serions prêts à trahir quelqu'un et à faire du mal pour sauver notre peau ? alors que nous savons qu'un jour, de toute manière, nous mourrons ?

Je crois que ce soir nous sommes invités à contempler cette Passion d'une autre manière. Ce n'est pas un acte d'accusation. Même si la Passion est historique, nous n'allons même pas l'écouter comme on écoute un récit historique. Ce soir, je vous invite à écouter un autre extrait de la Bible, un passage de l'épître de saint Paul apôtre aux Éphésiens qui nous aidera à méditer ce mystère de la Croix. Ce soir, je crois qu'il ne s'agit pas d'être comme des Pilate, comme des saint Jean, comme des Marie, comme qui vous voulez, ce soir, c'est l'Église qui est convoquée pour écouter la Passion de son Époux, le Christ.

Voici ce que dit saint Paul dans l'épître aux Éphésiens : "Le Christ a aimé l'Église, Il s'est livré pour elle afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d'eau qu'une parole accompagne, car Il voulait se la présenter à lui-même, resplendissante, sans tache, ni rides, ni rien de tel, mais sainte et immaculée". Ce soir c'est bel et bien l'Église, vous, moi, c'est bel et bien l'Église qui est convoquée pour contempler son Époux qui sans regrets, donne ce qu'Il a de plus précieux à son épouse : sa vie et son sang.

Et saint Paul continue : "Aimer sa femme, c'est s'aimer soi-même, car nul n'a jamais haï sa propre chair, on la nourrit au contraire, on en prend bien soin". C'est justement ce que le Christ a fait pour l'Église. Ne sommes-nous pas les membres de son Corps ? oui, frères et sœurs, la douceur du Christ face aux bourreaux, ce n'est pas qu'il s'agit d'un Dieu faible et couard. Comment le Christ pourrait-Il haïr sa propre chair et se mettre à maudire même ses bourreaux ? Ce n'est pas possible.

Saint Paul continue : "Voici donc que l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et les deux ne feront qu'une seule chair. Ce mystère est de grande portée, je veux dire qu'il s'applique au Christ et à l'Église". Que veut dire saint Paul si ce n'est que le Fils a quitté son Père pour descendre au fond des Enfers et pour sauver l'homme? Que veut dire saint Paul si ce n'est que le Christ a remis sa Mère, Marie dans les bras de son disciple, Jean ? Ce soir, c'est donc l'Église resplendissante de beauté qui est convoquée pour écouter et regarder son Époux qui donne sa vie.

Ce soir, quand bien même nous pourrions encore nous laisser submerger par la violence, la mort et la souffrance, je crois que c'est le " Cantique de la Croix". Nous sommes invités à écouter le Cantique de la Croix, et j'ai envie même de dire le Cantique du Cantique des Cantiques ! Ce soir, en écoutant cette Passion, nous allons dialoguer avec le Christ. Ce dialogue, c'est un cœur à cœur entre lui et notre âme. En fait, c'est exactement ce même cœur à cœur dont il est question dans le Cantique des Cantiques, le cœur à cœur de la bien-aimée et du Bien-Aimé.

"L'Époux dit à l'épouse : que tu es belle ma bien-aimée, que tu es belle, tes yeux sont des colombes". N'est-ce pas encore une fois la patience et la douceur de l'amour du Christ au cœur même de sa Passion ? "L'épouse dit : le Bien-Aimé m'a menée au cellier et la bannière qu'Il dresse sur moi, c'est l'amour". Que veut dire ce prosternement que nous allons faire dans quelques minutes ? De ce baiser que nous allons poser sur le Corps du Christ crucifié ? Est-ce que ce n'est pas cette transformation extraordinaire du signe de la mort par excellence qui devient le signe de l'amour ? Et cette bannière, cette Croix dressée, n'est-ce pas ce lieu où nous pouvons venir pour nous y abriter, pour déposer au pied de la Croix de Dieu toutes nos croix, nos souffrances, nos difficultés ? Est-ce que ce n'est pas ce que nous allons faire dans quelques minutes ?

"L'Époux dit à son épouse : lève-toi ma bien-aimée, viens, car voilà l'hiver passé, c'en est fini des pluies, elles ont disparu". Ce soir, il s'agit de jeter loin de nous tous nos remords, tous nos regrets, tout ce qui nous paralyse, tout ce qui nous empêche de nous lever, ce qui nous empêche d'aller avec le Christ, de marcher avec lui. N'est-ce pas le sens de ce que nous allons faire après le récit de la Passion avec la grande Prière Universelle ? Nous allons laisser de côté nos soucis, nos faiblesses, nos péchés et ouvrir notre cœur à la misère du monde.

"L'épouse dit : sur ma couche la nuit, j'ai cherché celui que mon cœur aime. Je l'ai cherché mais ne l'ai point trouvé". Combien d'entre nous traversent des nuits humaines, spirituelles, à travers des épreuves, le mort, la maladie ? Combien même ne dorment pas la nuit, rongés par la peur, l'angoisse ? Certains sont même venus ce soir espérant trouver une réponse à cette question, et dans quelques minutes, vous n'entendrez rien de la part de Jésus quand Pilate lui posera cette question : "Qu'est-ce que la vérité ?"

Et juste après que dit la fiancée du Cantique des Cantiques ? "A peine avais-je dépassé les gardes, j'ai trouvé celui que mon cœur aime". Comment expliquer tout de même que Dieu au bout d'un moment, d'une longue nuit se laisse saisir par nous ? "L'Époux dit à l'épouse : tu es belle ma bien-aimée et sans tache aucune". N'est-ce pas péché d'orgueil de croire que nous sommes sans tache ? N'est-ce pas péché d'orgueil de croire que cette parole s'adresse à nous ce soir, l'Église alors que le Christ justement a versé son sang pour la rendre resplendissante de beauté ? Est-ce que nous croyons que Dieu attend que nous soyons beaux, forts, resplendissants par nous-mêmes pur nous offrir son amour ? N'était-ce pas le sens de l'oraison que nous avons entendu tout à l'heure qui nous rappelle que Dieu aime sans mesure, sans condition alors que nous-mêmes si souvent, nous aimons les autres "à condition que "?

Et saint Paul dans l'épître aux Romains que dit-il ? "C'est en effet alors que nous étions sans forces, c'est alors au temps fixé que le Christ est mort pour des impies. A peine en effet voudrait-on mourir pour un homme juste. Pour un homme de bien, oui, peut-être, mais la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous".

"Le chœur interroge l'épouse : où est parti ton Bien-Aimé ô la plus belle des femmes ? Où s'est tourné ton Bien-Aimé ?" Oui, vous allez me dire :à quoi cela sert-il de célébrer un Dieu d'amour qui a donné sa vie alors qu'il se cache si souvent dans ce monde ? Où est-Il donc ce Dieu d'amour qui est mort sur la croix ? "L'épouse répond aux filles de Jérusalem : je vous en conjure, filles de Jérusalem, n'éveillez pas, ne réveillez pas mon amour avant l'heure de son bon plaisir". Ce soir, l'Époux de l'Église s'endort. Il a suivi son Église, sa colombe jusqu'au cœur de la mort, lui qui disait à sa bien-aimée : "Ma colombe cachée au creux du rocher en des retraites escarpées. Montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix, car ta voix est douce et charmant ton visage".

Ce soir frères et soeurs, c'est la bannière de l'amour qui est plantée dans cette fente du rocher qui est le tombeau même dans lequel repose Adam. Ce soir, le Christ est tellement passionné, le Christ a tellement envie de voir notre visage et d'entendre notre voix, qu'il est allé jusqu'à se cacher dans la fente du rocher, dans le tombeau pour nous rencontre, nous saisir et pour nous dire combien Il nous aime.

"Ne réveillez pas, n'éveillez pas l'Époux avant l'heure de son bon plaisir". Ce soir, l'Époux n'hésite pas à s'exposer, car quand on est amoureux, on n'hésite pas à s'exposer. Ce soit, Il s'expose sur le bois pour nous chanter son Cantique de la Croix : "on dirait un lion qui dort", mais n'oubliez jamais que le lion qui repose sur la croix est toujours "aux affaires de son Père".

 

 

AMEN

 

 

 
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