AU FIL DES HOMELIES

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JE SUIS 

Is 52, 13-53,12 ; Hb 4,12-16 + 5, 7-9 ; Jn 18, 1 - Jn 19, 42
Vendredi Saint - année A (22 avril 2011)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Avioth : le Christ et Pilate

 

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez prêté attention quand vous avez entendu la lecture de la Passion selon saint Jean, comme nous l’entendrons tout à l’heure, à un détail que saint Jean est seul à nous rapporter et qui est assez mystérieux, troublant. Jésus est au jardin de Gethsémani, il vient de vivre une agonie, et voici qu’avance Judas à la tête d’une troupe de soldats et de gardes. Quand ils arrivent près de Jésus, celui-ci leur demande : « Qui cherchez-vous ? » Ils répondent : « Jésus de Nazareth ». Et Jésus leur dit : « C’est moi ». A ce moment-là nous dit saint Jean, les gardes reculent et tombent à terre. Jésus leur demande à nouveau : « Qui cherchez-vous ? » - « Jésus de Nazareth », - « Je vous l’ai dit, c’est moi ».(Jn 18, 4-8)

Certains commentateurs qui ne vont pas très loin dans la réflexion se contentent de dire que la majesté du Christ, le rayonnement de son visage, ont frappé les gardes et que pour cette raison, ils ont reculé et sont tombés à terre. C’est un peu court et ce n’est pas l’habitude de Jean dans son évangile, de raconter des détails sans intérêt théologique. Jean est un théologien et s’il nous a rapporté ce petit fait, c’est intentionnellement.

En réalité, en grec, pour dire « c’est moi, je le suis », on dit « egô eimi » ((??? ????), ce qui veut dire : « Je suis ». Cela peut avoir un sens faible, simplement, « il s’agit de moi, c’est moi ! » Cela peut avoir un sens fort, parce que « Je suis », c’est le nom même du Seigneur Dieu qui l’a révélé à Moïse au Buisson Ardent (EX. 3, 14). En répondant « egô eimi » ((??? ????), Jésus dans un premier temps ne dit pas : c’est moi, mais il dit : « Je suis ». A plusieurs reprises dans l’évangile de saint Jean, cette affirmation revient : « Quand vous aurez élevé le Fils de l’Homme (élevé sur la croix), vous saurez que Je suis » (JN 8, 28). C’est la proclamation par Jésus de sa divinité : « Je suis », tout juif le sait, c’est le nom même, le nom propre, le nom secret, le nom de Dieu que jamais les juifs n’osent prononcer par respect pour lui et pour son mystère. C’est pourquoi dans le texte de l’Écriture, les quatre consonnes qui signifient « Je suis » sont surmontées par les voyelles du nom « Adonaï », c’est-à-dire Seigneur, pour rappeler au lecteur qu’il ne doit pas prononcer le nom sacré, mais qu’il le remplace par un nom commun.

« Je suis », et aussitôt, Jésus tend les mains, on les lui lie, on l’arrête, on l’emmène chez Caïphe, puis chez Anne, chez Pilate, puis Hérode, une nuit d’angoisse, une nuit d’agonie. Voilà ce que Jésus a voulu dire en proclamant : « Je suis ». Je suis Dieu, Je suis le Fils éternel du Père, et voilà comment se manifeste ma force et ma gloire, je suis arrêté, condamné, je suis transféré de maison en maison, en attendant la croix.

A vrai dire, ce n’est pas le seul endroit où la gloire du Christ est mise en rapport brutal, comme un heurt frontal, avec sa souffrance. Toute la Passion de saint Jean est remplie de cette rencontre étonnante entre la gloire et la croix. La gloire du Christ, elle se manifeste dans son humilité. Elle se manifeste dans sa fragilité et sa vulnérabilité. C’est le grand mystère de la Passion du Christ, il n’a pas cessé d’être Dieu mais il révèle le visage le plus profond de Dieu qui est celui de cette fragilité et de cette humilité.

En effet, quelques heures plus tôt, avant de se rendre à Gethsémani pour y être arrêté, Jésus, à table avec ses disciples, avait prié d’une admirable prière adressée à son Père : « Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils pour que ton Fils te glorifie. »(Jn 17, 1). Cette prière qui est l’ultime prière de Jésus avant sa Passion, cette prière est tout entière une prière pour la gloire. Mais cette gloire du Christ qui n’est pas la gloire du monde, qui n’est pas la gloire des honneurs fallacieux et mensongers, la gloire du Christ, c’est qu’il se met à genoux devant ses disciples pour leur laver les pieds et les embrasser (Jn 13, 2-5). C’est cela gloire du Christ.

Aussi bien, au cours de ce repas, quand Jésus tend la bouchée à Judas, et qu’à ce moment-là saint Jean nous dit que Satan pénétra dans le cœur de Judas, Jésus lui dit : « Ce que tu dois faire, fais-le vite » (Jn 13,27), Judas sortit et il faisait nuit. Et alors, le Christ proclame : « Maintenant, le Fils de l’Homme a été glorifié » (Jn 13,31). Le Fils de l’Homme est glorifié parce que Judas va le trahir. Le Fils de l’Homme est glorifié parce que vont se déchaîner la haine de tous ses ennemis. « Maintenant, le Fils de l’Homme est glorifié, et moi, quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12, 22). Elevé sur la croix, sur le gibet, élevé comme un criminel, il attire tout à lui car Il est doux et humble de cœur (Mt 11, 29). Nous sommes tous attirés par cet amour plus grand que tout autre amour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13)

Il n’y a pas de plus grande gloire que d’accepter d’être le serviteur, d’être le dernier. Jésus avait dit à ses disciples : « Qui est le plus grand ? Celui qui est à table, ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? et bien, moi, je suis parmi vous comme celui qui sert » (Lc 22, 4). Voilà la gloire de Jésus, voilà la gloire de Dieu.

Ballotté de ci de là, il sera envoyé chez Pilate qui va lui demander : « Es-tu le roi des juifs ? » Jésus répondra : « Est-ce que tu dis cela de toi-même ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ? » - Pilate lui répond : « les grands prêtres de ta nation t’ont livré à moi, qu’as-tu fait ? » - « Jésus répond : Mon Royaume n’est pas de ce monde »(Jn 18, 33-36). La gloire du Christ, son Royaume, ce n’est pas une réussite politique, ce n’est pas un combat fût-ce pour la libération d’un peuple, le Royaume du Christ c’est ce qui naît au plus profond du cœur de chaque homme, le Royaume de la paix et de l’amour.

Telle est la gloire du Christ, de nous transfuser en quelque sorte le sang de son amour. Quand il sera amené au dernier instant de sa vie sur la croix, la dernière parole de Jésus dans la Passion selon saint Jean que nous allons lire dans un instant, ce sera de dire : « Tout est consommé » (Jn 19, 20) Tout est fini, tout est achevé, ce qui veut dire à la fois : c’est la fin, il ne reste plus rien, tout est détruit, mais cela veut dire aussi tout est gagné, tout est victorieux, tout est triomphant car c’est seulement cet amour donné jusqu’à la dernière goutte de son sang, c’est seulement cela qui est la gloire, c’est seulement cela qui est la victoire. C’est le but même recherché, le dessein de Dieu quand il nous a créés. Il a créé le monde pour l’amour et par amour. Les hommes en ont fait un monde d’injustice, de haine et de jalousie, mais Dieu a racheté ce peuple indocile et qui ne veut pas comprendre le message, il l’a racheté par le sacrifice du Christ, qui sur la croix porte tout le péché du monde, tout le péché des hommes, le vôtre, le mien, tout ce péché que nous ne savons pas toujours découvrir et reconnaître, et qu’il nous faut pourtant porter jusqu’aux pieds du Christ pour qu’il nous en délivre.

 

AMEN

 

 

 
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