AU FIL DES HOMELIES

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FIN DU DISCOURS APRÈS LA CÈNE

Lc 22, 25-32

Vigiles du cinquième dimanche de Pâques – A

(20 mai 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

P

 

endant tout ce temps de Pâques, de dimanche en dimanche, et même de jour en jour, nous ne cessons de reprendre ces dernières paroles du Christ à ses disciples, juste avant sa Pâque, ce qu'on appelle le discours après la cène et qui est l'ultime entretien de Jésus, ses ultimes confidences à ses disciples au moment où Il va les quitter. Ses paroles remontent à notre cœur, comme le plus beau testament que le Christ pouvait nous donner, comme le plus beau cadeau qu'Il pouvait nous faire, ce joyau merveilleux dont nous ne cessons de nous nourrir en profondeur comme les disciples eux-mêmes ont ruminé ces paroles avant de nous les transmettre. "Je ne vous laisserai pas orphelins. Le Père vous enverra un autre Paraclet. Je vous donne la paix. Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie."

Et ce soir, d'une manière un peu exceptionnelle, nous lisons ces dernières paroles de Jésus, non pas dans le texte dont nous avons l'habitude, celui de saint Jean, mais dans l'évangile de saint Luc qui, dans ce vingt-deuxième chapitre, aussitôt après le récit de l'institution de l'Eucharistie, nous donne, en quelques brèves notations, beaucoup plus sommaires que celles de saint Jean, quelques passages tout à fait concordants avec ceux de Saint Jean, de ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples. Les paroles de Jésus sur "le plus grand qui doit se faire le plus petit" sont l'illustration immédiate du geste du lavement des pieds par lequel commence ce dernier entretien de Jésus avec ses disciples. Les paroles adressées à Simon qui après s'être relevé doit "affermir ses frères," ne sont-elles pas le commentaire tout à la fois de l'annonce du reniement de saint Pierre et aussi l'écho de ce dialogue de Jésus Ressuscité avec saint Pierre : "Pierre, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? Sois le pasteur de mes brebis !"

Ces quelques paroles du Christ si précieuses, que nous venons d'entendre, tournent autour du mystère de l'Église et du mystère de l'apostolicité de l'Église. En effet, tout d'abord Jésus indique à ses disciples que l'Église est une communion dans laquelle il n'y a pas de hiérarchie, d'autorité au sens de domination, mais où la seule supériorité qui existe est celle du service. Non pas par une fausse humilité mais par une entrée plus profonde dans le mystère même de Jésus, dont ses apôtres sont dépositaires et qu'ils sont chargés de prolonger, en quelque sorte, dans l'Église. Car, si les apôtres doivent être des serviteurs, doivent être comme le plus petit d'entre leurs frères, c'est d'abord parce que Jésus Lui-même n'est pas comme celui qui est à table mais comme celui qui sert. Il a voulu Lui-même être le serviteur des hommes, Lui leur créateur, Lui leur maître. Et souvenons-nous, dans l'évangile de saint Jean, quand Il est aux pieds des disciples pour les leur laver, Il dit: "Vous m'appelez Maître et Seigneur et vous faites bien, car Je le suis, et bien, Moi votre maître, Je vous ai lavé les pieds, alors lavez-vous les pieds, vous aussi, les uns les autres. Je suis parmi vous non pas comme celui qui est à table, mais comme celui qui sert. Vous aussi, si vous devez être les plus grands, soyez comme les plus petits et faites-vous l'esclave de tous."

Serviteur, tel est donc le premier mystère de la fonction des apôtres. Serviteur parce que l'Église n'est pas une puissance, un lieu de domination, mais parce que l'Église est le lieu de cette communion. Et cette communion va se traduire par l'image du repas. Jésus qui vient de leur donner l'eucharistie, Jésus qui est encore à table avec eux, leur dit : "Vous siégerez avec Moi, dans mon Royaume, vous serez assis à la table du festin, avec Moi, dans le Royaume." Telle est la récompense, ou plus exactement tel est le fil directeur, l'axe que suivent les apôtres, à la fois dans leur mission et aussi dans ce qu'ils proposent à tous ceux à qui ils apportent le message du Christ :s'avancer vers ce festin des noces, vers cette table du repas où tout sera partagé dans l'intimité et la communion de Dieu, dans la communion même du Fils avec le Père : "Vous siégerez avec Moi à la table du Royaume" dans le festin que le Père a préparé pour les noces de son Fils, et pour tous les amis que son Fils a invités à ses noces. Tel est donc le mystère de l'Église, mystère de service, mystère de fête. Il s'agit de partager ce repas de Dieu, de nous réjouir pour les noces de Dieu, noces avec la souffrance, avec l'humanité, noces avec la gloire.

Enfin ce mystère que le Christ confie à ses disciples, c'est celui de leur faiblesse et de la force de Dieu. "Simon, Satan vous a réclamés pour vous passer au crible. Mais j'ai prié pour toi. Quand tu seras relevé (c'est-à-dire quand, tombé sous les coups de Satan, tu auras tourné ton regard vers Moi pour que Je te relève) alors tu seras la force de tes frères, tu pourras confirmer tes frères". "Pierre, m'aimes-tu plus que ceux-ci ? Sois le pasteur de mes brebis !" Pierre toi qui connaîtras le péché, la lâcheté, la faiblesse, le reniement. Toi qui connaîtras l'éloignement que le péché instaure dans le cœur du pécheur par rapport à la source de la vie, toi qui vas connaître cette épreuve, "je prie pour toi", pour que tu ne succombes pas définitivement à l'épreuve, pour que, du fond de ton péché, tu puisses te relever, te relever par ma grâce qui tendra la main vers ton abîme pour t'en sortir. Et c'est de cette chute et de ce relèvement que tu tireras la possibilité de confirmer tes frères. Tu ne les confirmeras pas par ta force à toi mais par ta faiblesse et l'expérience de ma grâce. C'est parce que ma prière t'aura sauvé du fond de ton abîme, du fond de ton péché, que tu pourras, non pas avec ta force mais avec la mienne, être la force de tes frères.

Et ce qui est vrai de Pierre est vrai de chacun des apôtres et de chacun d'entre nous. Ce service auquel chaque chrétien, après les disciples, après les apôtres, est appelé, ce service de ses frères qui est le fond de notre relation fraternelle mutuelle, ce service est le service qu'un pécheur exerce auprès d'autres pécheurs. Un pécheur, comme chacun d'entre nous, comme Pierre, un pécheur qui éprouve et la pauvreté de son abîme et aussi la force de la tendresse et de la grâce de Dieu. Et c'est parce que pécheur, relevé par Dieu, que nous pouvons être les serviteurs de nos frères pécheurs, que nous pouvons être les instruments de communication de la seule force qui puisse leur permettre de se relever eux aussi de se relever, c'est-à-dire de ressusciter, car c'est le même mot qui parle du relèvement du pécheur et du relèvement du Christ qui sort du tombeau.

Serviteurs pécheurs de nos frères pécheurs pour leur transmettre la force, la seule force, celle de la grâce de Dieu, afin de parvenir tous à ce banquet du Royaume, dans lequel, pécheurs pardonnés, pauvres enrichis de la seule grâce de Dieu, nous pourrons nous réjouir de cette seule joie qui n'est pas la satisfaction d'avoir réussi le parcours de sa vie, mais qui est la joie d'être aimé, de se savoir aimé et donc pardonné, et donc comblé, et par conséquent, de pouvoir exulter sans limites, car cette joie, comme le force qui en est la cause, est une force et une joie divine, et par conséquent sans limites et sans fin.

Que ces paroles du Christ, les dernières qu'Il nous ait laissées avant sa Pâque, ne cessent de retentir et de se multiplier à l'intérieur de notre cœur, pour être à la fois un appel, une consolation, une lumière qui nous guide au travers de notre vie, pour nous conduire jusqu'à ce terme dont saint Augustin nous parlait tout à l'heure quand, véritablement, nous verrons Dieu face à face parce que nous Le verrons tel qu'Il est et que nous Le connaîtront comme nous sommes nous-mêmes connus.

 

AMEN

 
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