AU FIL DES HOMELIES

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JE SUIS LA VIGNE

Ac 11, 9-26 ; Lc 22, 25-32

Vigiles du cinquième dimanche de Pâques – B

(5 mai 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Capharnaüm : La vigne

D

 

emain, dans le prolongement de la joie pas­cale qui nous a été donnée par la résurrection du Christ, nous allons célébrer la vigne. Nous allons réentendre cette parole : "Je suis la Vigne et vous êtes les sarments." Cette parole du Christ est extrêmement précieuse aujourd'hui car elle nous dé­voile quelque chose du mystère de l'Église à quoi nous ne pensons pas souvent.

L'Église est une unité vivante, est un corps vivant. Le Seigneur a comparé l'union et l'unité de ses disciples en Lui à un arbre, à une vigne. Et plus tard, saint Paul expliquera aux Corinthiens comment cha­que Église forme un corps avec la multiplicité des membres. Dans tout cela ce qui me semble important de retenir, c'est que la logique profonde de l'Église est une logique du vivant, une logique biologique, une logique de la vie.

Trop souvent aujourd'hui, nous pensons le mystère de l'Église en termes d'institution et de li­berté. Il y aurait une institution dont on ne sait plus trop bien ce qu'elle est, si ce sont des évêques ou des bureaux, qui seraient chargés, d'une certaine manière de maintenir l'ordre, une cohérence disciplinaire, une cohérence de pensée. Tout le monde les mêmes idées, tout le monde les mêmes comportements. C'est comme ca que l'Église tiendrait depuis vingt siècles. Si l'Église n'avait dû tenir que grâce à ses institutions, il y a longtemps qu'on n'en parlerait plus.

La réalité profonde de l'Église repose sur quelque chose de bien plus profond que des institu­tions, c'est la logique d'un corps et d'une vie qui cir­cule. Dans les temps qui sont les nôtres où l'appro­fondissement de la recherche en matière de biologie est si poussée, est si passionnante, peut-être que cela nous donne quelques éléments pour comprendre. En effet, pour une vigne, le grand problème c'est de continuer à donner des raisins et non pas des pommes ou des cerises. Le jour où une vigne se mettra à don­ner des pommes ou des cerises, ce sera véritablement le monde à l'envers non seulement pour la vigne, mais je le crains, aussi pour nous. C'est dire que le souci premier d'une vigne, aussi bête que cela puisse paraître, c'est d'être vraiment une vigne et de continuer à être vraiment une vigne.

Ce qui est étonnant dans une vigne, c'est que, d'hiver en hiver, à travers des tas de changements, de renouvellement de sa nourriture, de sa constitution cellulaire, de ses feuilles (elle change chaque année de feuilles, de fruits) elle reste toujours une vigne. Cela nous paraît banal, cela nous paraît normal, mais ce n'est pas si simple que cela. Il a fallu des siècles pour arriver à comprendre pourquoi les vignes conti­nuent à être des vignes et il semble qu'au niveau de la vie, il y a précisément dans chaque cellule, une sorte de petit programme, qu'on a appelé ADN d'un nom abrégé parce que c'est plus simple ou trop long à pro­noncer. C'est un ensemble de petites cellules qui fait que, quand les cellules se multiplient, il y a une sorte de contrôle profond qui fait qu'une cellule de vigne produit une autre cellule de vigne et cette fidélité scrupuleuse et respectueuse étant totalement assurée, la vigne, à travers une suite de changements perma­nents garde son identité. Cette identité n'est pas mo­notone d'ailleurs, contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette identité est au contraire extrêmement passionnante car tout le monde le sait, surtout si l'on est un taste-vin, il y a des années ou les raisins sont meilleurs que d'autres années. C'est-à-dire que l'iden­tité même dans la production du raisin, car la vigne produit toujours du raisin, comporte en elle-même une sorte de variété, de diversité et de singularité mais toujours dans l'obéissance fidèle et profonde à son code génétique.

Si l'Église, est une vigne, il faut aussi qu'elle ait un code génétique C'est précisément ce que nous explique admirablement le livre des Actes des apôtres dont nous avons lu tout à l'heure un passage extrêmement intéressant. En effet, pour l'Église à travers les âges, le problème a été de rester l'Église. Et d'une certaine manière cette Église, et c'est cela que le Christ a voulu, il fallait qu'elle ait les moyens, un code génétique, des cellules d'ADN qui permette que de génération en génération l'Église engendre l'Église. Certes, dans une diversité tout à fait étonnante l'Église du quatrième siècle est, d'une certaine manière, très différente de la nôtre, encore plus différente l'Église du dixième siècle, où parfois les Papes n'avaient même pas dix ans quand ils accé­daient à la dignité pontificale. Cela ne se voit plus et ne se verra plus j'espère.

Or tout le temps, à travers sa diversité, sa va­riété, l'Église est toujours restée l'Église. Il y a pour ainsi dire des molécules d'ADN que le Christ a don­nées à cette Église pour que, précisément, elle reste toujours la même à travers le foisonnement de son existence historique, de l'originalité et de la singula­rité de chacune des époques qu'elle vit. Quelles sont ces molécules d'ADN qui conservent intact le patri­moine génétique de l'Église?

On le voit lorsqu'est fondée une nouvelle cellule d'Église, en l'occurrence celle d'Antioche. Lorsqu'on taille dans un arbre, si l'on pose astucieu­sement le greffon, il ressort un autre arbre. C'était ce qui s'était passé à Jérusalem. On avait taillé dans l'ar­bre mère, dans l'arbre source, dans l'arbre père, par la persécution contre Etienne. Et la communauté, comme autant de greffons séparés, coupés de l'arbre, blessés par la persécution, étaient partis dans diffé­rents endroits de Judée, de Samarie et même d'Antio­che. Et lorsqu'un greffon prend, dans l'humanité qui est à Antioche, commence à se constituer une Église. On a donc une expérience d'une cellule, la cellule-mère, Jérusalem, qui a engendré une autre cellule, la cellule-fille qui est l'Église d'Antioche. Depuis que l'Église est l'Église, tout s'est toujours passé comme cela. Il n'y a pas une communauté qui ne puisse dire qu'elle a été engendrée toute seule, indépendamment des circonstances historiques. Tout ce tissu cellulaire se rattache à l'Eglise Mère de Jérusalem, et ultime­ment, à travers l'Église de Jérusalem au corps et à la chair du Christ Ressuscité.

Qu'est-ce qui va permettre précisément de respecter l'identité de cette Église ? Saint Luc nous l'explique. Lorsque la communauté d'Antioche est fondée : "la nouvelle en vint aux oreilles de l'Église de Jérusalem et l'on députa Barnabé à Antioche. Lorsqu'il arriva et qu'il vit la grâce accordée par Dieu, il s'en réjouit et les encouragea tous à demeurer d'un cœur ferme fidèle au Seigneur." Quand la communauté de Jérusalem sait qu'une autre communauté est fondée, on envoie un disciple en qui l'on a confiance, pour s'assurer que la foi qui est vécue là-bas soit identique à la foi vécue dans l'Église de Jérusalem. On avait eu exactement le même phénomène quelque temps auparavant. "Apprenant que la Samarie avait accueilli la Parole de Dieu, les apôtres qui étaient à Jérusalem y envoyèrent Pierre et Jean. Ceux-ci descendirent donc chez les samaritains et prièrent pour eux, afin que l'Esprit Saint leur fut donné." Là encore, parce qu'on sait qu'une nouvelle communauté est fondée, on vérifie que son code génétique est bel et bien celui qui a été donné par le Christ à ses disciples.

C'est pour cela que nous disons, aujourd'hui encore, que l'Église est apostolique. Ce n'est pas sim­plement parce que nous rabâcherions comme des per­roquets les mêmes choses que les apôtres ont dites, mais c'est d'abord parce que, de cellule en cellule, il y a une identité, une conformité profonde à ce qu'a été la foi des apôtres. Et c'est précisément l'œuvre de l'Esprit Saint dans l'Église, c'est cela le mystère de la présence du Christ : "Je vous enverrai l'Esprit Saint. Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde." Le Christ ne veut pas que sa vigne dégénère. Il veut que sa vi­gne demeure vraiment sa vigne, que ce soit la même vie que celle qu'Il a donnée au jour de sa Résurrection qui circule encore aujourd'hui, que ce soit la même foi, la même parole, la même espérance et la même charité.

Qu'en entrant dans ce mystère de l'Église, aujourd'hui, comme vigne du Seigneur, nous y en­trions avec ce sentiment profond d'action de grâces à cause de cette continuité profonde que le Christ a insérée, instaurée au cœur de son peuple. Que nous rendions grâces aussi à cette délicatesse de Dieu qui à travers la diversité des circonstances et des situations dans lesquelles l'Église évolue au cours de l'histoire de ce monde, fait qu'Il maintienne toujours sa vigne comme vigne, son Église comme Église, toujours enracinée dans l'unique amour de son Seigneur.

 

AMEN

 
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