AU FIL DES HOMELIES

JE SUIS LE CHEMIN, LA VERITE ET LA VIE

Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12
Cinquième dimanche de Pâques - année A (15 avril 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« C’est ben difficile de mourir, mais tout un chacun fini ben par y arriver ». Je crois que tous ceux et celles qui sont originaires de Lyon, ou qui ont vécu à Lyon, connaissent ce proverbe fondamental qui est inscrit dans ce "cinquième évangile" de la sagesse populaire de Catherin Bugnard, La plaisante sagesse lyonnaise : « C’est ben difficile de mourir, mais tout un chacun fini ben par y arriver ». C’est le meilleur commentaire de l’Evangile très compliqué que nous avons entendu aujourd’hui. Vous avez remarqué que Jésus n’est pas lyonnais, qu’Il n’a pas exactement le même humour que les Lyonnais, mais en réalité Il est encore plus sage qu’eux. En effet, de quoi s’agit-il ?
Nous avons là un long discours, pas simplement les dix versets que nous avons lus mais il y a quatre chapitres pratiquement, que nous lisons d’ailleurs - pour les habitués - le soir du Jeudi saint après qu’on a célébré la Cène ; c’est Le discours après la Cène, un recueil de paroles que Jésus a dites, soit immédiatement après la Cène, soit en d’autres occasions, et qui ont été rassemblées par Jean. C’est le seul qui ait fait ce travail, pour essayer de nous expliquer quelque chose de très important : Que se passe-t-il au départ , dans l’Eglise primitive, celle des premières générations? Jésus vient de mourir, et la mort est habituellement le début de la séparation et de la dispersion. C’est ce que l’on voyait il n’y a encore pas si longtemps avec les disciples d’Emmaüs, qui avaient compris que Jésus était mort et que c’était fini, et chacun retournait donc chez soi. La mort est la séparation, même si on se rassemble pour les funérailles, mais après il faut bien que tout le monde continue à vivre. En général, la mort ne rassemble que pour un temps dans la mémoire de celui ou celle qui vient de nous quitter, ensuite il faut que la vie continue. Donc pour les disciples, pour la première communauté chrétienne, la question était de savoir, une fois Jésus mort, comment cela pouvait continuer.
Les évangiles ne répondent pas à des questions théoriques, théologiques, ce sont des questions très pratiques, c’est-à-dire : comment cela va-t-il continuer ? Et quand Jean écrit, peut-être cinquante ou soixante ans après la mort de Jésus, il se demande pourquoi cela a continué. Et tous ces chapitres, que je vous invite à relire si vous avez quelques loisirs, ces quatre chapitres 13 à 16, nous invitent à méditer avec Jean sur les raisons pour lesquelles la foi, la vie chrétienne, les communautés chrétiennes s’édifient sur quelqu’un qui est mort.
Alors nous disons qu’Il est ressuscité, mais encore fallait-il le comprendre. Il fallait comprendre à ce moment-là comment il y avait cohérence, cohésion et continuité là où normalement ça aurait dû être la débandade. En fait, ces textes sont une méditation sur la naissance de l’Eglise. Comment l’Eglise a-t-elle pu naître à partir de quelqu’un qui est mort sur une croix ? Evidemment, Il est apparu à une douzaine de disciples et quelques frères à Jérusalem, mais c’était leur témoignage qui valait, tout le monde n’a pas cru simplement parce qu’ils ont vu Jésus ressuscité. Les disciples annonçant la résurrection, ne se sentaient pas capables de créer la communauté par leur seule parole. On ne pouvait pas se contenter de créer une association du souvenir de Jésus Christ avec un petit bureau pour collationner les témoignages et ce que Jésus avait raconté.
C’est vraiment le problème vital de l’Eglise. Comment l’Eglise peut-elle continuer après que Celui-là, qui a apporté tant d’éléments sur la connaissance de Dieu, est mort, et a disparu de nos yeux ? Peut-être y a-t-il eu quelques délais de la résurrection, une cinquantaine de jours, mais après ? C’est ce qui est au cœur des questions, et ce ne sont pas des questions en l’air, c’est vraiment une interrogation sur le fait que l’Eglise ait continué.
Cela nous montre que l’Eglise, les chrétiens, le peuple chrétien, conduisent dès le début une réflexion sur leur origine, sur le fait de savoir comment ça fonctionne, d’où ça vient. Et ils se rendent bien compte que ça ne vient pas d’eux. Au début, ils sont complètement enfermés dans le cénacle, ils n’osent plus bouger ni pied ni patte. Le problème de la naissance de l’Eglise se pose réellement. Il va falloir les secouer d’une façon absolument incroyable pour qu’ils osent sortir de leur cénacle et annoncer la résurrection. Comment tout cela s’est-t-il passé ?
Le texte que nous avons lu tout à l’heure donne un élément de réponse fondamental : Jésus commence par leur expliquer : « Ne soyez pas bouleversés, vous croyez en Dieu, croyez aussi en Moi, il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père ». C’est curieux de dire cela. Dire qu’il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père, d’accord, mais comme dirait l’autre, le plus tard possible ! Ici-bas sur la terre, que va-t-on faire puisqu’on n’a plus de maison, on va attendre simplement celle du Ciel ? Ça ne convainc qu’à moitié les disciples. Dire simplement que l’Eglise existe parce que nous attendons d’être tous au paradis, c’est tout de même un motif assez lâche pour constituer à si grands frais une communauté sur la terre. Si on attend le paradis, attendons-le chacun chez soi en lisant sa Bible, son bréviaire, ses psaumes ou en chantant ses cantiques. Mais, faire une Eglise, faire un peuple à partir d’un mort ? Tel est le problème.
Les disciples écoutent cela sagement : « Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père… » Jésus leur dit : « Ce n’est pas uniquement en fonction de maintenant que vous allez créer ce peuple, mais en fonction de la demeure. Quand je serai revenu, je vais vous préparer une place et je reviendrai pour vous installer à votre place ». Jésus comme "ouvreuse" du paradis, en quelque sorte… Mais en fait, c’est encore plus compliqué parce que les disciples Lui demandent la façon de se rendre dans les demeures. Et Jésus a cette réponse absolument fulgurante : « Vous savez le chemin ». Ça fait quand même trois ans qu’Il leur fait du recyclage permanent ! Eh bien non ! Thomas qui a toujours le don de mettre les pieds dans le plat et de poser les questions finalement les plus justes dit : « Mais, nous ne savons même pas où Tu vas, alors comment connaîtrions-nous le chemin ? » En effet, même si les disciples pressentent la mort prochaine de Jésus, ils ne savent pas où Il va, et à tous les sens du terme, ils ne savent pas où va cette affaire, ils sont en train de couler ! C’est ce que veut dire la réflexion de Thomas.
Jésus lui répond : « Je vous ai parlé de demeures, mais je suis le chemin, la vérité et la vie  ». Le Jésus qui dit : « Je suis le chemin », c’est le Jésus qui va mourir. Et voilà le paradoxe de ce texte de saint Jean qui est d’une si grande profondeur : « Je suis en train de mourir et je suis en train d’ouvrir un chemin ». Voilà la conviction profonde qui va irriguer toute cette partie de l’Evangile de saint Jean : la mort n’est pas un cul-de-sac, elle n’est pas une fin. La mort de Jésus – et la nôtre – est un chemin.
C’est quelque chose de difficile à entendre, mais c’est la vérité. C’est pour cela que je citais la sagesse lyonnaise au début de cette homélie, tout un chacun fini ben par y arriver. En effet, la mort est le chemin de tout le monde. L’extraordinaire génie de Jésus à ce moment-là avec ses disciples est de leur dire : « Moi aussi je prends le chemin de tout le monde, le chemin de la mort. Mais quand c’est Moi qui le prends, je suis capable de changer ce chemin de la mort, que vous vivez toujours comme le chemin de la dispersion, de la fin, au bout duquel il n’y a rien, Moi j’en fais un chemin qui vous conduit vers les demeures, vers la maison du Père ».
Cet évangile est une extraordinaire méditation sur la façon dont Dieu a tellement voulu épouser la condition humaine, notre humanité, qu’Il transforme la mort de chacun d’entre nous en chemin par lequel nous marchons sur le traces de Jésus qui le premier a ouvert et tracé ce chemin pour nous conduire auprès du Père.
Frères et sœurs, ce n’est pas toujours de facile à accepter, parce qu’à ce moment-là il ne s’agit pas simplement d’affirmer que nous croyons en l’immortalité de l’âme. Jésus met le doigt sur le côté le plus paradoxal de l’affaire : c’est la mort aussi, la mort de Jésus elle aussi, qui devient le chemin pour nous conduire à Dieu. C’est ce qui est devenu le cœur de la foi chrétienne. Quand nous disons que nous croyons en "Jésus Christ mort et ressuscité pour nous", nous disons que sa mort a montré le chemin vers la résurrection, vers les demeures qui sont dans la maison du Père ; qu’elle a été le chemin de la vie, non seulement pour Lui, mais pour tous les hommes. Voilà pourquoi lorsqu’Il commente : « Je suis le chemin », cela veut dire : « Je suis en train de mourir, de passer dans ce chemin dont vous ne savez pas où il conduit, comme Thomas vient encore de le reconnaître, ce chemin est la Vérité, c’est-à-dire le visage du Père, et la Vie, c’est-à-dire la plénitude de ce que vous attendez ».
« Dans la mort, explique Jésus, vous découvrez ce qui est à la fois dans ma mort, et plus tard dans votre mort, vous découvrez ce qui deviendra pour vous, pour chacun d’entre vous, le moyen à la fois d’accéder à ce monde et à ces places que je vous ai préparées, de contempler et de vivre en présence du Père, et de vivre en plénitude cette relation avec le Père. « Je suis le chemin, la vérité et la vie ».
Frères et sœurs, il est vrai que dans notre monde actuel nous avons toujours un peu peur d’aborder le problème de la mort qui est de plus en plus aseptisée, "hygiénisée", isolée. Même la crémation est sans doute une manière d’essayer d’effacer la trace de la mort dans la vie de ceux qui nous ont quittés, tout cela est évidemment une certaine réaction moderne qui montre simplement notre peur de la mort. Mais pour nous chrétiens, si Jésus a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » et que par ce chemin Il faisait allusion à sa propre mort, c’est que pour nous aujourd’hui la mort est une réalité à laquelle nous sommes tous confrontés, mais ce n’est pas en la niant, en en ayant peur mais en acceptant avec foi et confiance que le Christ à travers ce chemin, qu’Il a parcouru seul, nous a ouvert le véritable sens et le véritable but de notre destinée humaine : entrer par la mort qui nous réunit tous comme le moyen de constituer ensemble, comme un seul peuple, le peuple de Dieu, non plus un peuple de morts mais un peuple de vivants, dès maintenant et pour l’éternité.

 
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