AU FIL DES HOMELIES

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JE SUIS LA VIGNE, VOUS ETES LES SARMENTS

Ac 9, 26-31 ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8
Cinquième dimanche de Pâques – année B – (29 avril 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Je suis la vigne, vous êtes les sarments ».

Frères et sœurs, je crois qu’il n’y a pas dans tout le Nouveau Testament de phrase aussi énigmatique que celle-là, alors que nous la trouvons toute simple et presque naturelle. Pour vous en faire percevoir l’originalité, je voudrais repartir d’une comparaison politique un peu triviale, pardonnez-moi, mais on n’a jamais entendu aucun chef d’État, même les plus totalitaires, les Kim Jong-Un et compagnie, dire : « Je suis la Corée et vous êtes les Coréens ». Ou bien, on n’a jamais entendu dire : « Je suis le communisme et vous êtes les communistes ». Nous pouvons tourner le problème dans tous les sens, et dans nos démocraties libérales c’est encore plus clair, on ne peut pas dire, quelque soit le pouvoir politique donné, de telles choses. Aucune personne qui exerce un pouvoir ne peut s’assimiler à la totalité de celles et ceux qui sont sous ce pouvoir. Jamais personne ne s’est identifié à la tranche de population, à la nation, à la fédération qu’il est chargé de gouverner, ne s’est identifié à elle en faisant simplement des autres des parties, des individus, des atomes de cette nation, de cette tranche de société, d’entreprise…

Cela veut donc bien dire que Jésus, ici, a eu une prétention exorbitante pour dire : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments ». Je ferai d’ailleurs remarquer que même les traducteurs les plus savants – notamment ceux de la Bible de Jérusalem –, se sont un peu fourvoyés parce qu’ils ont traduit : « Je suis le cep ». Mais Jésus n’a jamais dit : « Je suis le cep », mais « Je suis la vigne véritable ». Il a bien désigné la totalité du plan de vigne, pas simplement le tronc d’arbre un peu tordu qui sort de terre et qui va donner du "Côtes de Provence". Vraiment, « Je suis la vigne », c’est-à-dire, « je suis la totalité » et après, « vous êtes les sarments, des parties de cette totalité. Comme les sarments, vous avez votre existence autonome, vous êtes bel et bien des branches qui portent des feuilles, des fleurs, du fruit, mais il n’empêche que d’une certaine manière, Je suis vous, parce que si Je suis la vigne, Je suis aussi les sarments ».

C’est d’autant plus intéressant que, si vous relisez le discours du Seigneur du Jeudi Saint, les deux premiers chapitres en plein milieu du discours du Seigneur, disent sans arrêt : « Je m’en vais, vous serez tristes, il faudra vous consoler mais Je vous enverrai l’Esprit consolateur… » Tout est sur la rupture et la distance. Et curieusement, soudain, « Je suis la vigne, vous êtes les sarments », cela change complètement d’atmosphère, Jésus, après avoir expliqué que par sa mort Il ne serait plus parmi eux, revient à la charge sur un autre mode en disant : « Certes, Je ne serai plus parmi vous comme avant, mais d’une certaine manière Je serai plus que jamais parmi vous puisque Je serai la vigne et que vous serez les sarments », autrement dit, « tout ce que vous serez après, c’est parce que vous l’êtes en Moi ». C’est une chose extraordinaire. Personne n’a jamais affirmé une telle prétention, même les empereurs romains n’ont jamais dit qu’ils étaient l’Empire, qu’ils étaient le monde méditerranéen.

Or, Jésus a dit : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments » et c’est ce que nous sommes chargés de méditer aujourd'hui. Il n’y a pas de parole plus forte pour nous aujourd’hui, parce que s’Il est la vigne et que nous sommes les sarments, partout où il y a des sarments, il y a la vigne. C’est d’ailleurs pour cela à mon avis qu’Il a pris une comparaison végétale – c’est en partie vrai aussi pour le monde animal, mais d’abord pour le monde végétal – parce qu’à partir du moment où il y a un surgeon, une greffe, un tout petit morceau de branche, cela peu toujours repartir, par bouturage, transplantation : le monde végétal est inouï pour cela. C’est précisément là-dessus que Jésus s’appuie : « Puisque Je suis la vigne, Je suis Moi tout entier dans chacune des branches de la vigne ». C’est le fondement de l’égalité dans l’Église. De ce point de vue-là, on peut tourner le problème dans tous les sens, le pape, les cardinaux et les évêques sont des sarments comme tout le monde. On leur a donné une mission spéciale, mais ce sont des sarments, et c’est même parce qu’ils sont des sarments, qu’ils sont baptisés, qu’ils ont reçu la grâce du baptême, qu’ils peuvent exercer une certaine mission, une certaine responsabilité. Mais c’est d’abord parce qu’ils ont été baptisés. D’ailleurs, chacun d’entre nous, quelles que soient les responsabilités qu’il aura exercées dans la vie de l’Église, au moment où il sera devant Dieu, ne sera pas jugé d’abord sur la qualité de son ministère, mais uniquement sur la grâce baptismale, c’est-à-dire la manière dont il aura été habité par la présence de la vigne.

C’est extraordinaire, une égalité fondamentale : à partir du moment où l’on baptise quelqu’un, si petit soit-il, il est membre de la vigne, et il est à égalité avec nous, non pas à cause de ses qualités humaines ou de ses talents – qui ne se sont pas encore révélés d’ailleurs – mais parce qu’il est sarment de la vigne et donc habité de la grâce de Dieu. C’est pour cela que l’on a pris l’habitude progressivement de baptiser les petits enfants. Ce n’est pas pour augmenter le nombre des "encartés du parti", c’est d’abord pour faire que chacun de ceux qui seront baptisés soit sarment dès le départ, et que l’on s’en rende compte ou non, on est là comme récepteur de cette vitalité. C’est pourquoi d’ailleurs Jésus prend la comparaison de la vigne, de toutes les plantes méditerranéennes, c’est celle qui manifeste la plus grande vitalité puisqu’elle est capable, quand elle est plantée dans des cailloux, de produire du fruit.

Ainsi, dès que l’on a reçu la grâce, il y a une vitalité extraordinaire, et c’est pour cela que la vigne en hébreu se dit « Keren », c’est-à-dire la généreuse. Chacun d’entre nous, par le baptême, reçoit le fait d’être la vigne ; c’est pour cela que Jésus dit : « Vous êtes les sarments, parce que vous portez du fruit ». Ici encore, c’est non seulement l’égalité, mais aussi d’une certaine manière la générosité qui est en cause. A partir du moment où l’on est membre de la vigne, la fécondité ne vient plus seulement de nous, nous n’avons donc aucune raison de nous en glorifier, puisqu’elle vient du Christ qui est la vigne et qui donne à chacune des parties de la vigne d’être riche de tout le produit qu’Il peut produire : « C’est pour que vous portiez beaucoup de fruit ». Il est quand même extraordinaire de voir à quel point le Christ prend une comparaison, complexe d’ailleurs, et avec quel à propos Il choisit précisément cet arbre-là, en terminant par « pour que votre joie soit parfaite ».

Nous qui sommes plutôt puritains dans notre catholicisme, nous n’imaginons pas ce qu’est la joie : la joie, c’est quand même d’avoir bu un bon verre de ce produit de la vigne. Là-dessus, Jésus partageait le bon sens de tous ceux qui le savaient. Il l’avait d’ailleurs tellement intégré dans son enseignement que lorsqu’Il a voulu laisser le signe même de sa présence, Il a choisi le vin, « Ceci est mon sang » et comme le disait Chesterton, un grand converti au début du XXème siècle, « Jésus n’a pas fait du vin un médicament mais un sacrement ». Je vous laisse réfléchir sur cette pensée extrêmement profonde et belle. C’est la fructification de la présence de la grâce du Christ ; Il est là depuis les premières ramifications des racines jusqu’aux dernières fructifications des grappes, Il est là, de bout en bout, de part en part, comme Celui qui est la vigne, le principe unique de cette vitalité.

Frères et sœurs, c’est ce qui fait que l’Église n’est comparable à aucun régime politique, à aucune société. On ne peut pas dire que l’Église, comme hélas l’ont dit parfois certains théologiens, est une société parfaite, parce que les sociétés vivent simplement par l’apport de la richesse, de la multiplicité des sujets qui les constituent. C’est pour cela qu’on a cette grande théorie des philosophes, surtout grecs : quel est le but de la société ? C’est le bien commun, c’est ce que chacun met au pot pour que cela marche. On a perdu cette théorie du bien commun, c’est un peu dommage, parce que c’est drôlement bien, mais on a une vision de la société dans laquelle c’est la multiplicité des sujets qui fait qu’on arrive petit à petit à faire une société qui se tienne. Ce n’est d’ailleurs pas très facile, surtout en France, parce que chaque membre de la société a ses idées en politique, c’est bien connu. C’est très difficile de mettre d’accord tout le monde, alors on a finalement eu Jean-Jacques Rousseau, ce sera « le plus grand nombre ». Pourquoi pas, mais ce n’est pas la parabole de la vigne. La parabole de la vigne, c’est que le bien commun est assuré dès le départ, puisque Celui qui porte du fruit en nous, c’est le Christ : l’unité que nous avons dans nos communautés chrétiennes ne tient pas à des intérêts communs, à une pensée commune – on pense pourtant déjà pas mal de choses de la même façon –, à une sorte de parenté charnelle, ou à une communauté d’intérêts catégoriels, entreprises ou syndicats, non ! Ce qui fait que nous sommes un, c’est la présence même de la vigne tout entière dans chacun des sarments. Frères et sœurs, c’est le côté le plus extraordinaire et le plus beau de la conception de l’Église.

Si je puis vous inviter à méditer, méditez là-dessus : comment se fait-il que l’Église, à travers les siècles, les cultures, des moments historiques aussi variés, à travers les pires ennuis, les persécutions, des actes de mépris, des difficultés diplomatiques incroyables, comment se fait-il que l’Église ait tenu pendant vingt siècles ? La réponse est la vigne ! C’est parce que Celui qui est le principe même par son incarnation, parce qu’Il est l’un d’entre nous, Il est la vigne, Il nous rend tous vigne !

Frères et sœurs, essayons de voir comment vivent nos communautés chrétiennes, et comment nous vivons dans nos communautés chrétiennes. Quels sont les principes d’unité qui nous tiennent ensemble ? Si nous croyons que ce sont simplement des idées que nous avons, nous risquons de nous tromper. En réalité, ce qui fait l’unité, c’est Celui qui nous a saisis par la puissance de son amour, de sa mort et de sa résurrection, et qui fait que depuis vingt siècles, nous sommes un seul peuple, une seule vigne. Plus les sarments sont nombreux, plus ils sont multiples, plus ils sont variés, plus Dieu peut exercer son talent pour jouer cet air de l’unité et de l’harmonie à travers la diversité de tous les sarments que nous sommes. Amen.

 
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